lu/lu

11 mars 2007

Ce n'est pas tous les jours Noël.

Arnaldur Indridason

La Voix

Métailié

Traduit de l'islandais par Eric Boury

ISBN 978-2-86424-600-8

Scriver:

Dans un hôtel de luxe de Reykjavik, un portier faisait office de père Noël pour la période des fêtes de fin d’année est retrouvé assassiné à coups de couteau dans un cagibi qui lui servait de « chambre » depuis plusieurs années, dans la cave de l’établissement. Il est en outre dans une posture délicate, avec un préservatif sur lequel on relève des traces de salive. Il venait aussi d’être licencié. L’enquête, menée par l’inspecteur Erlendur, à la vie personnelle assez chaotique, fait vite apparaître que la victime est un ancien « enfant star » à la Shirley Temple, à savoir qu’il avait, étant jeune, une voix merveilleuse qui lui a permis de connaître une célébrité aussi grande que fugitive, à cause d’une mue précoce. Ses rapports avec un père tyrannique ont contribué à faire de sa vie un enfer et un échec total (cet aspect de l’action est mis en relief par une enquête parallèle sur un cas de violences à enfant, pour souligner que le problème est toujours actuel). On trouve également trace d’un rendez-vous qu’il a eu, la veille de son décès, avec un Anglais grand collectionneur de disques rares mais qui a aussi eu maille à partir avec la Justice pour des affaires de pédophilie. La suite de l’enquête fait apparaître nombre de turpitudes : mensonges grands et petits, secrets de famille, trafics en tous genres, chantages, jalousies, etc. Mais le secret de l’énigme est surtout le manque d’amour, l’indifférence à autrui et à son individualité, dans un monde cruel et cynique. Le livre met tout cela en relief mais sans négliger, bien au contraire, une analyse des mécanismes psychologiques qui en sont la cause et sont à base de traumatismes et de refoulement. Que faisons-nous de nos enfants, ne cesse de nous demander l’auteur, en déployant de multiples et subtiles variations sur ce thème. C’est dire qu’on dépasse de beaucoup, comme souvent maintenant, le roman policier au sens strict au profit d’un livre passionnant, enrichissant et émouvant, bien écrit et bien traduit. Félicitons aussi l’éditeur d’avoir respecté, après La Cité des Jarres et la Femme en vert, l’ordre de publication des aventures de l’inspecteur Erlendur en langue originale (c‘est si rare qu’on est obligé de le mentionner spécialement) : la cohérence du personnage apparaît ainsi à la fois graduellement et de façon fort convaincante.

Public : adultes

Essentiel : oui, dans sa catégorie

[ Précédemment publié dans le Bulletin critique du livre français ]



Septembravec:

Dans Le Canard enchaîné ( 21 février 2007), Jean-Luc Porquet se déchaîne presque: " Avec La Voix (...), l'Islandais Arnaldur Indridason livre son troisième polar: tranchant, tendu, neigeux, sombre comme un jour de Noël sans pain". C'est qu'il adore ça, quand "ce n'est pas tous les jours Noël". Et il ajoute: "Le commissaire Erlandur fait curieusement penser à un autre inspecteur, mais italien celui-là, l'attachant Duca Lamberti du regretté Giorgio Scerbanenco - ses colères froides, ses violents écoeurements lorsqu'il est confronté aux plus noires saloperies humaines".

Docteur éric et mystère birdie a aussi aimé: "les ambiances sont lourdes à souhait"; "gai comme un pinson islandais". Il précise: "On notera tout de même que ce dernier opus se veut plus léger. Là où, précédemment, il traversait le pays de part en part en écoutant les témoignages les plus atroces, Erlendur décide dans La Voix de reposer sa fatigue. Il s'installe dans une chambre sans chauffage que le directeur de l'hôtel consent à lui céder et fait venir à lui les divers suspects de cette histoire d'enfants stars tombés dans l'oublie. Cette position devient presque drôle, allégeant tout au moins la noirceur du propos, tant le défilé est bigarré".

Mickaël Dernets, sur Evene, est un autre fan: "Très noir, saupoudré d’un humour grinçant, le récit d’Indridason laisse errer son enquêteur bourru, presque antipathique, qui a l’air encore plus paumé que les cadavres qu’il trouve". On s'interroge quand même sur les polars qu'il a lus: "Un père Noël percé de plusieurs coups de couteau, surpris en délicate position : sexe au vent, préservatif encore enfilé. Difficile de faire plus glauque."

Quant au traducteur de La Voix, Eric Boury, sur son blog (et bien entendu, dans un post daté du 24 décembre), il se retranche précautionneusement derrière l'avis de France Inter, incarné pour l'occasion par Christine Siméone: "Eh bien, en tous cas, j'ai une fort mauvaise nouvelle. Je suis désolée mais le Père Noël a été assassiné. On vient de le retrouver mort dans le sous-sol d'un grand hôtel islandais alors le commissaire Erlendur a été dépêché sur place pour mener l'enquête. Voilà, je vous parle de La Voix, c'est un roman noir qui commence de manière très classique et conventionnelle mais l'intrigue policière est prétexte à reconstituer la vie du Père Noël : il fut portier d'hôtel, il a été chanteur prodige aussi, je ne vous en dis pas plus... Le Père Noël est mort mais je crois que vous avez ce qu'il faut pour remplir votre hotte. Voilà, La Voix, c'est chez Métailié et c'est signé Arnaldur Indridason." Et si ce blog ne comporte pas beaucoup de notes, l'une d'entre elles est un très beau poème de Kristín Ómarsdóttir sur les jours de pluies tiré d'un recueil intitulé T'es pas la seule à être morte ( éd. Le Cavalier bleu, 2003 ), livre dont Eric Boury est aussi le traducteur.



Posté par Scriver à 20:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


04 mars 2007

Je suis LUI.

Arnaldur Indridason

La Cité des Jarres

Traduit par Eric Boury

Métailié

ISBN : 2-86424-524-8



Scriver:

Décidément, nul pays n’échappe à la déferlante du polar « noir-c’est-noir » qui submerge actuellement la vie littéraire mondiale (la littérature, c’est autre chose). L’Islande n’y échappe pas, là-bas au bout du monde, loin des métropoles gigantesques à l‘affût de ces pavés qui font exploser les records de vente (mais pas forcément de lecture). Elle nous envoie à son tour son inspecteur mal dans sa peau, Erlendur, solitaire de cinquante ans, affublé d’une fille qui se drogue et ne se souvient de lui que pour lui soutirer de l’argent et lui annoncer qu’elle est enceinte. Quant à son fils, c’est encore pire. Et le voilà qui va devoir résoudre le meurtre d’un certain Holberg, ancien chauffeur routier de 69 ans, retrouvé chez lui le crâne enfoncé par un énorme cendrier et sur le corps duquel est déposé ce message très énigmatique : Je suis LUI. Les seuls indices sont une plainte pour viol déposée contre la victime par une femme prénommée Kolbrun (dans cette grande famille qu’est l’Islande, les gens sont connus par leur prénom et non par leur nom de famille qui n’indique d’ailleurs que leur filiation), l’année d’avant qu’elle donne naissance à une fille, Audur, morte d’une tumeur du cerveau à l’âge de 4 ans, puis de se suicider elle-même. Parallèlement un certaine Disa Ros disparaît le jour de son mariage, laissant elle aussi un message mystérieux (qui accuse en fait son propre père). Par la suite, on découvre que l’ordinateur de Holberg était bourré de films pornos, qu’il a violé une autre femme et qu’il souffrait lui aussi d’une tumeur du cerveau. Le dénouement est pour le moins complexe. Il fait intervenir un cadavre dissimulé depuis vingt-cinq ans sous la maison de Holberg, le sosie de celui-ci (en fait son fils, issu du second viol), la Cité des Jarres (où des restes humains sont conservés dans le formol) et surtout une maladie héréditaire rare : la neurofibromatose et une vaste entreprise alliant la génétique et la généalogie. Au total, cela donne un livre bien écrit et bien traduit, qui a le mérite d’insérer dans son intrigue un projet de santé publique à l’échelle de la nation et de son histoire, mais un peu compliqué (l’histoire du sous-sol de la maison, par exemple) et parfois un peu morbide.

Public adulte.

Essentiel: non.

[ Précédemment publié dans le Bulletin critique du livre français ]

Septembravec:

Pour Baratin, "Indridason signe encore ici un polar de qualité". Avis partagé par Pierre Mazet, pour qui "on ne se perd pas dans des digressions qui ne font pas avancer le sujet" et Coolture, qui estime que sa "noirceur n'a rien à envier aux sagas scandinaves".
Et si Bill et Marie ont repensé, en le lisant, à leurs vacances en Islande, si Mon avis sur tout et n'importe quoi a trouvé de "l'exotisme" dans les noms, Le Bibliomane juge au contraire que ce roman "nous
nous entraîne dans un Reykjavik crépusculaire bien éloigné des clichés touristiques".
Et à part ça, qui n'a pas aimé? Aqua-elle.
Et qui nous offre un bonus? Incommensurable, avec la couverture allemande.

Posté par Scriver à 17:18 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

22 février 2007

Dix mille feuilles, ou l’appel au Printemps

L’Eté (Natsu)

Nakamura Shin’ichiro, 1978

Roman traduit du japonais par Dominique Palmé

Editions Philippe Picquier – UNESCO

ISBN 2877306003

694 p.

«C’est une bien misérable mémoire que celle qui ne s’exerce qu’à reculons.»

Lewis Carroll

Commencer par Haru (Le Printemps) est possible, par Le Printemps (Haru), non. C’est qu’en défi à la logique des saisons, L’Eté (Natsu), tome d’une œuvre au principe assez conventionnel (Shiki, ou Les Quatre saisons), en est non seulement le seul à être traduit du japonais en français, mais n’en est pas le premier…

Si quelques notes de bas de pages consacrées au récent voyage du narrateur dans le «temps du plateau de montagne» permettent de se faire une idée du thème de Haru (Le Printemps), c’est par la force des choses que le lecteur français commence par L’Eté.

Aborder une tétralogie par son tome 2 : premier paradoxe.

***

L’épigraphe qui ouvre L’Eté, une lecture isolée pourrait le donner pour une pure et simple définition : L’été c’est la nuit…

L’été, c’est la nuit ? C’est à la logique des jours et des heures qu’un autre coup est porté. Car cette petite phrase est l’énigme obstinée de ces pages, et le sens qu’on finit par lui trouver n’a rien à voir avec celui qui est le sien, à l’origine : erreur fatale, en conséquence directe du premier paradoxe et de l’habitude de lire les explications des préfaces en dernier… Les points de suspension auraient certes pu attirer notre attention, puisque la phrase en vérité commencée au Printemps s’achèvera, finalement, en Hiver (1).

Cependant L’Eté, lu seul, transforme ces mots extraits de leur contexte en termes d’une véritable identité : L’été, c’est la nuit devient : été = nuit – cette nuit dont Nakamura rappelle que l’heure, chez les Egyptiens, avait une longueur supérieure à celle du jour, «ce qui conférait à l’une et à l’autre, psychologiquement parlant, une durée identique»…

L’été c’est la nuit, et la nuit, c’est la mémoire : ce qu’on voit du printemps, dans L’Eté, c’est qu’il est passé et qu’on peut s’en souvenir. «si la joie sensuelle et enivrante d’autrefois, pareille au frôlement d’une main sur du velours, s’est changée à présent en une chose poussiéreuse et écœurante, est-ce parce que mes sens, ayant perdu leur souplesse et leur acuité, sont frappés de la rigidité de la vieillesse ? Est-ce parce que les répugnants signes avant-coureurs de la mort, au tout début, quand ils pénètrent à la dérobée dans un corps encore jeune, exercent d’abord une exquise fascination, comme les ténèbres fatales de la pleine nuit dont on goûte, pendant le crépuscule qui en est le prélude, cette « obscurité verte » et embaumée qui fait tressaillir le cœur ?»

«De même qu’un fruit, d’abord acide, s’adoucit bientôt pour enfin devenir amer, de même chaque souvenir mûrit progressivement avec le temps puis finit par se dégrader, et c’est pourquoi selon les différentes étapes de ce processus le même souvenir apparaîtra tantôt sombre, tantôt lumineux. N’est-ce pas dû au fait qu’à la façon de gouttes d’eau pénétrant de plus en plus profond à travers des couches successives de sable, les souvenirs, eux aussi, s’infiltrent peu à peu dans les divers plans de la conscience  »

La nuit, c’est l’exploration des «multistratifications» de la conscience. Des raisons profondes pour lesquelles on se souvient -ou pas-, et de quoi.

***

L’Eté est au fond une célébration nocturne, scandée par le rituel de la projection des souvenirs conscients et inconscients du narrateur sur «l’écran de [sa] mémoire»– un écran qu’il suffirait d’enjamber pour intégrer « l’espace de la réalité » ; une mémoire qui pourrait être aussi proche de la réalité que le songe, du souvenir…(2)

L’exploration commence, semble-t-il – question d’angle d’attaque – par une «forêt de chair» gravitant autour d’un lieu de rencontre pour initiés, le Salon Noir, et peuplée d’innombrables Blairotte, Mlle Be-Bop, Face de Lune, Pony Tail, Vapeur d’Eau, Mlle (ou Mme ?) Télé – parmi d’autres. Toutes ces femmes, le narrateur les désigne à la manière homérique, par une singularité qui a présidé à leur rencontre et préside encore, mnémotechniquement parlant, à leur évocation sur l’écran.

Vient ensuite l’affrontement de souvenirs longtemps confinés dans une zone «consciemment endormie» : l’histoire d’un amour blanc, en quelque sorte. Sentiment pur auquel, par contraste avec les expériences précédentes, l’auteur applique la métaphore du «chevet neuf» (3) pour évoquer «la première fois que l’on fait l’amour par amour».

Mais l’objet de cet amour qu’est Mlle A., tout souvenir qu’elle est (le narrateur ne l’a pas revue depuis une dizaine d’années), se joue de la chronologie. Non seulement elle pourrait bien être une « âme vivante » qui viendrait rendre visite à son ancien amant, mais surtout, elle a toujours été là.

Cet amour devait donc forcément advenir, et en effet tout s’explique : «Comme j’ajoutais, évoquant l’héroïne de ce roman (4): En ce cas, toi, tu es Mademoiselle A., elle me déclara qu’elle avait vécu longtemps, en Europe, dans une rue qui portait le nom de cette sainte ; je lui confiai alors qu’un écrivain romantique français (…) avait baptisé de ce même nom le personnage féminin du chef-d’œuvre composé à la fin de sa vie, que cet écrivain de génie avait dominé toute ma jeunesse au point de devenir le guide de ma destinée, et que vers l’âge de vingt ans, où que j’aille, j’avais toujours dans ma poche un exemplaire du roman qui a pour titre le nom de cette héroïne. « A ce propos, la première fois que nous nous sommes rencontrés, il y a dix ans (…), c’est pour me dire que tu avais lu cette œuvre – ma première tentative de traduction quand j’étais encore étudiant – que tu es venue vers moi !» lui précisai-je, tandis que surgissait de ma mémoire l’image des scintillantes boucles d’oreille qu’elle portait alors.»

Du fait de cette prédestination (un thème cher à la littérature de l’époque de Heian des IXème– XIIème siècles), Mlle A. atteint à l’intemporalité. Elle devient à la fois une héroïne de Heian et la réincarnation de l’héroïne du roman dont elle porte le nom. Son «âme vivante»  pourrait même s’être glissée dans la personnalité de Marie-Rose P., personnage contemporain du récit, comme elle femme japonaise vivant en Europe dont elle porte et rapporte l’odeur : « cet air dans lequel vivait Mlle A. pouvait jaillir à volonté, toujours renouvelé, des bras de [Mme P.], si bien que chaque fois que je la rencontrais elle m’en soufflait un peu au visage, et quand il se faisait particulièrement dense, cette femme d’entre deux âges allait jusqu’à se métamorphoser, prenant à mes yeux, fugitivement, l’apparence de Mlle A. jeune… »

***

Les strates de la conscience, ce sont les pages de L’Eté. La manière dont le narrateur se souvient et celle dont Nakamura définit sa méthode littéraire sont identiques : « un réalisme non pas extérieur (basé sur l’observation et la description du monde environnant) mais intérieur, un réalisme qui représente des faits et des choses préalablement projetés en moi, tout en y mêlant des visions. »

***

Nouveau recueil des dix mille feuilles (5) (au sens de leaves & sheets), L’Eté défie en fin de compte rien moins que le temps. Il instaure un anti-temps et ce n’est pas important, au fond, si les saisons n’ont plus d’ordre.

Pour cette raison, L’Eté pourrait même, dans l’absolu, contenir à lui seul les quatre saisons. Qu’est-il possible d’écrire de plus après (et avant) cela ? Quatre parties dont l’une serait égale au tout ; des saisons qui passent, mais un temps n’existe pas… Tel est le second paradoxe qu’on viendrait presque à formuler en refermant L’Eté

***

Ce qu’il faut maintenant vérifier : cet hommage à L’Eté (Natsu) est donc aussi un appel au Printemps (et/ou à L’Automme, ou L’Hiver).

-------------------------

(1) D. Palmé, dans la préface, explique (pp. 13-14) que « les phrases brèves servant d’exergue à chaque partie de Shiki » sont les premières lignes des Notes de chevet de Sei Shônagon (époque de Heian, dernières années du Xème siècle) : « Au printemps, c’est l’aube qui me charme… L’été, c’est la nuit… En automne, c’est le soir… En hiver, j’aime le matin, de très bonne heure. »

(2) « Cette œuvre, dont il est difficile de résumer l’intrigue, joue essentiellement sur l’enchevêtrement de plusieurs perspectives de temps, car le déroulement de l’action n’est jamais chronologique. Le narrateur, âgé d’une cinquantaine d’années quand le roman commence, de plus de soixante ans quand il s’achève, part à la recherche d’un passé dont de larges pans lui échappent à cause d’une « érosion de la mémoire » que l’imminence de la vieillesse ne suffit pas, à elle seule, à expliquer. Or, cette recherche n’est pas dictée par une simple nostalgie : c’est un sentiment d’urgence devant l’approche de la mort qui pousse le héros à découvrir un sens à ce qu’il a déjà vécu, une orientation pour le peu de temps qui lui reste à vivre. Mais sa quête est menée de façon capricieuse, au cours d’un cheminement sinueux totalement tributaire du hasard des rencontres, des sensations qu’il éprouve, des associations de mots ou d’images. » Dominique Palmé, préface, pp. 11-12.

(3) Utilisée dans un recueil de l’époque de Kamakura (1192-1333).

(4) Il s’agit d’Aurélia, de G. de Nerval.

(5) Le Manyôshû (Recueil des dix mille feuilles) est un florilège de poésie japonaise compilé au cours du VIIIème siècle.


Posté par oliviacham à 22:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

20 février 2007

Toutes les perversions sont dans la nature!

Katarina Mazetti :

Le mec de la tombe d’à côté

Traduit du suédois par Lena Grumbach et Catherine Marcus

Gaïa, 2006

ISBN 2-84720-079-7

 

 

Scriver :

Voici un roman d’amour qui démarre d’une façon curieuse : dans un cimetière. Les deux protagonistes sont en effet venus pleurer chacun leur défunt, elle son mari trop tôt disparu, lui sa vieille mère, à laquelle il était très attaché en vieux garçon qu’il était. Les circonstances ne se prêtent donc pas à une idylle. La situation sociale non plus d’ailleurs : elle est bibliothécaire et vit en ville dans un bel appartement, il est paysan et vit à la campagne dans une ferme. La compagnie est faite de livres d’un côté, de vaches de l’autre. De la fréquentation des chef-d’œuvre de l’art d’un côté, du tas de fumier de l’autre. D’ailleurs, il commence par l’appeler intérieurement « la Crevette » et la trouve ridicule. Mais, en matière de relations humaines, il suffit parfois d’un geste, d’un sourire, pour que tout s’enclenche. Et nous voilà partis pour un roman d’amour. L’auteur n’ignore pas que le thème est plutôt rebattu et c’est pourquoi elle innove en accouplant des êtres que tout oppose ou, pire encore, qui ne devraient pas entretenir le moindre rapport. Elle innove aussi sur le plan de la forme en nous relatant cette histoire en « partie double », comme on dit en comptabilité, c’est-à-dire en alternant les points de vue d’une chapitre à l’autre tout au long du livre.- en sachant en outre varier le ton pour respecter la cohérence interne au personnage. Ajoutons une touche réelle d’humour et cela donne, au total, un roman qui se lit fort bien et qui, sans révolutionner la psychologie érotique (nous ne sommes pas là sur les « sommets » angostesques ou nothombiens qui déchaînent sur des pages entières, financées par un gros budget de publicité, l’admiration de nos exégètes hexagonaux) apporte une touche d’humanité dans un monde de brutes moroses. Les adorateurs du nombrilisme médiatico-psychologico-germanopratin n’ont donc qu’à passer leur chemin, ils ont tellement à faire par ailleurs. D’autres lecteurs s’en contenteront, certains iront jusqu’à s’en réjouir. Toutes les perversions sont dans la nature !

Tous publics

Essentiel : on peut vivre sans, mais… vaut le détour !

[ précédemment publié dans le Bulletin critique du livre français ]

 

Septembravec:

Vaut aussi le détour  pour:

 

Par contre, ne vaut pas le détour pour:

- Aïko, qui le trouve « barbant et ennuyeux », « dans le domaine du cliché », même si elle le fait « réellement rire » (la contradiction d'à côté?).

 

Posté par Scriver à 14:35 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

17 février 2007

"Un petit poisson, un petit scorpion s'aimaient d'amour impossible..." *

Le poisson-scorpion

Nicolas Bouvier

Editions Gallimard 1996,

175 pages

ISBN :  2070394956

Deuxième partie d'un cycle de trois, entre L'usage du monde et Chronique japonaise, ce livre retrace le séjour de quelques semaines que fit Nicolas Bouvier sur l'île qu'on appelait alors Ceylan. S'il se dégage de la lecture une impression de grande chaleur, ce n'est pas seulement le fait du climat cinghalais mais aussi et surtout de l'écriture de Nicolas Bouvier qui, doué d'un sens inouï de la formule, décrit avec passion et une extrême opulence de vocabulaire ceux qu'il croise- humains et animaux-, comme les scènes dont il est témoin ou les sentiments qui l'animent.

Dans Adieu, vive clarté, Jorge Semprun explique : "[les beautés] de Baudelaire m'apparurent [...] gorgées de sève et de sang" (p.57) . Belle formule que je prends la liberté de transposer au talent de Nicolas Bouvier dont l'écriture gonflée de vie enfante des lignes enchanteresses. Ce qu'il voit, entend et ressent est rendu avec tant de beauté et de sensibilité qu'on se transporte comme par magie sur l'île maléfique, Ceylan, la Sri-Lanka d'alors. Ile de beauté luxuriante et vénéneuse, île dont les habitants conjuguent fougue des sentiments et indolence des corps, île où la vie est en marche nuit et jour et prend parfois les formes les plus intattendues.

Pourtant, Nicolas Bouvier, tout jeune à l'époque, n'est dupe de rien. Et surtout pas de la misère et de la fatalité dont ce "petit conte noir tropical " **, regorge : " Au dehors, c'est le règne des magiciens et enchanteurs, quand ça n'est pas celui des fantômes." ** ; pas plus qu'il n'est dupe de son état de santé dégradé ou de la fascination malsaine que l'île exerce sur lui au point de réduire à néant sa volonté de la quitter. Ce séjour est  :"l'épreuve d'un homme qui devient une ombre en pourrissant dans une île et dans une chambre à 38°, ne sachant comment s'en échapper" **. Lucidité indissociable d'une pratique assidue de l'humour sous sa forme la plus noble, celle de l'auto-dérision, indispensable pour relativiser le pire.

On referme ce livre avec un sentiment contradictoire de grande vitalité chez l'auteur malade et pris au piège des langueurs insulaires. Vitalité d'une imagination jamais au repos, d'un sens de l'observation toujours à l'affût et d'un enthousiasme inaltérable pour tout ce qui vit et se meut et fait de cette histoire "une odyssée paradoxale, dans la mesure où elle est stagnation" **. Vitalité qui se transmet par osmose au lecteur ébahi et gourmand de plus.

Il paraît qu'il a fallu presque 25 ans de recul à Nicolas Bouvier pour mettre en mots son expérience cinghalaise, expérience qui s'apparenterait aux cauchemars évoqués dans les tableaux de Jérôme Bosch. Alors lecteurs en mal d'exotisme idyllique passez votre chemin. L'auteur lui-même, humble globe-trotter s'il en est, nous avertit au début du récit : " On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s'en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d'attente archibondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu'on voit passer c'est son propre cercueil. Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu'on a vu ? Devenir reflet, écho, courant d'air, invité muet au petit bout de la table avant de piper mot " (pp 53-54). Loin donc, bien loin, des voyages asesptisés tels qu'on les pratique aujourd'hui.

Citations :

pg 53  "Un pas vers le moins est un pas vers le mieux."

p.91  ''... Pourquoi dans toutes nos langues occidentales dit-on "tomber amoureux" ? Monter serait plus juste. L'amour est ascensionnel comme la prière. Ascensionnel et éperdu."

pg 127  " Le judéo-christianisme et l'islam qui installent à l'exacte verticale des échoppes un Dieu unique, sourcilleux et jaloux, favorisent incontestablement le commerce. Pas l'hindouisme ni le bouddhisme. Quand le boutiquier abandonne sans crier gare sa recette et sa famile pour aller méditer, disons deux ans, dans la montagne, il est bien rare qu'il retrouve quelque chose en rentrant. Quand le temps est cyclique et non plus linéaire, à quoi bon tenir ses livres et fignoler son bilan !"

Source :

* voir le lien ci-dessous pour diverses interprétations du titre du livre.

**http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Poisson-scorpion


Pour en savoir plus sur Nicolas Bouvier, biographie, bibliographie, textes : http://nicolasbouvier.avoir-alire.com/poisson.html

Autres commentaires sur ce livre : http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=13969#Message82278

Posté par ethiopia à 17:14 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


09 janvier 2007

Rome, Naples, villes ouvertes

La Peau

Curzio Malaparte

Editions Denoël 1949

438 pages

ISBN 2 07 036502 6

Voilà un livre qui dérange, par un auteur qui a dérangé, ses prises de position contre les totalitarismes de tout bord étant particulièrement affirmées : " Je me flatte d'être, parmi tous les écrivains européens contemporains, l'écrivain le plus haï par les fascistes et le plus interdit dans les pays sans liberté. " (p. 14)

La peau fait suite à Kaputt et relate la reddition de l'Italie de Mussolini devant les troupes américaines. Malaparte participe activement à l'avancée des troupes et nous livre son témoignage. Cela commence à Naples où l'auteur/narrateur "vêtu de l'uniforme d'un mort" * s'engage à faire découvrir à ses collègues militaires d'outre-atlantique "l'horreur et [de] la misère du monde" *, et s'évertue à leur mettre le nez dans ce à quoi la population de " Naples, putain et martyre" * est réduite pour survivre. Cela se poursuit logiquement (?) par l'entrée des libérateurs dans Rome. Là, si la difficulté de vivre d'une population exsangue semble lâcher momentanément du terrain ce n'est que pour revenir nous frapper en pleine face avec d'autant plus d'intensité. Malaparte ne choisit pas d'épargner le lecteur.

Que d'émotions mêlées ce livre suscite, témoignage de l'horreur et de l'absurdité de la guerre, -en ce sens, il rappelle un peu Voyage au bout de la nuit. Comme Lamiri, c'est avec le coeur au bord des lèvres que j'ai lu le passage du poisson-sirène, comme Feint j'ai éprouvé un grand frisson lorsque le titre du livre a pris tout son sens."Un homme mort est un homme mort. Il n'est qu'un homme mort. Il est plus, et peut-être aussi moins, qu'un chien ou qu'un chat mort. Il m'était arrivé plusieurs fois déjà, sur les routes de Serbie, de Bessarabie, d'Ukraine, de voir imprimé dans la boue de la route un chien mort, écrasé par les chenilles d'un char. Le profil d'un chien dessiné sur le tableau noir de la route avec un crayon rouge. Un tapis en peau de chien.
A Janpol, sur le Dniester, en Ukraine, au mois de juillet 1941, il m'était arrivé de voir dans la poussière de la route, au beau milieu du village, un tapis en peau humaine
."

Le reste du livre n'est pas beaucoup moins horrible, pénible, ou douloureux, de scènes viles en tableaux obscènes parfaitement dépeints par un Malaparte percutant dont la précision du vocabulaire et le sens de l'observation ne peuvent qu'apporter un indubitable réalisme au "spectacle barbare et grotesque de l'Italie mussolinienne en guerre et de l'avancée des troupes américaines" ** qu'il évoque. Et pourtant tout n'est pas que laid ou malsain dans ce roman. L'auteur sait aussi faire montre d'une poésie poignante, digne d'auteurs classiques,- "il m’arrivait de penser à Agrippa d’Aubigné, mais à un d’Aubigné désabusé",** pour évoquer la rage et la beauté meurtrière du Vésuve ou encore la douceur de la lumière sur Capri.

Mais justement, cette poésie des mots, c'est comme si elle servait à mettre d'autant plus en exergue l'horreur qui hante le roman de bout en bout et en rend la lecture laborieuse, de plus en plus à mesure qu'on plonge au coeur de l'indicible. Que cela soit bien entendu, La peau ne se lit pas facilement, c'est une épreuve qui demande une lecture assidue et concentrée, et un coeur bien accroché. Et pourtant, c'est, ce devrait être, une lecture essentielle.

Sources :

*http://www.manuscrit.com/Edito/invites/Pages/MarsMetemp_Malaparte.asp

**http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=732


Posté par ethiopia à 18:18 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

07 janvier 2007

Ma vie avec Mozart

Le mystère selon Schmitt

Ma vie avec Mozart
Eric-Emmanuel Schmitt
Albin Michel
ISBN 2226168206

« Aux esprits confus tout est confus. Aux esprits clairs, tout est clair même ce qui leur échappe. Dès lors, plus une intelligence est lumineuse, plus elle peut appréhender le mystère. »1
Philosophe du mystère ; c’est de cette manière que Laurence Liban nous présente Eric-Emmanuel Schmitt pour le magazine Lire, également les termes employés 10 ans plus tard par l’auteur lors d’une interview accordée à Mélanie Carpentier et Thomas Yadan : « Là où Sartre voit de l'absurde, de l'insignifiant, moi je vois du mystère, un sens qui m'échappe »

Y a t-il alors du mystère dans « Ma vie avec Mozart » ? Certes, mais peut-être pas là où l’auteur aurait aimé qu’il soit.
E.-E.S. nous avait habitué aux questions « Tous ses textes posent des questions philosophiques. Quant aux réponses, c’est au lecteur de les trouver ou de les interpréter, car Schmitt estime que les questions rassemblent, mais que les réponses divisent. » Marie-Andrée Lamontagne . C’est effectivement ce qui fait le succès de l’auteur, poser simplement les bonnes questions, amener des pistes de réflexion, user du conte philosophique sans jamais imposer de morale, les courts romans du cycle de l’invisible en sont la parfaite illustration. Lire E.-E.S. est une invitation à la réflexion et une invitation agréable.
Et ça marche ! L’auteur remporte un succès fou, ses livres se vendent et se lisent, ils sont mis en scène et donnent même lieu à des adaptations cinématographiques. On se souviendra de l’adaptation de « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran » pour laquelle Omar Sharif obtint le César du meilleur acteur en 2004.

« Ma vie avec Mozart » est un roman épistolaire : l’auteur s’adresse directement à Mozart par le biais d’une vingtaine de lettres écrites entre ses 15 et 45 ans. A chaque période de sa vie -souvent en rapport avec une difficulté rencontrée, E.-E.S. reçoit une réponse du musicien par le biais d’une œuvre. Cette œuvre (un extrait), le lecteur est invité à l’écouter grâce au CD joint à l’ouvrage. La voilà la bonne idée ! Tout l’intérêt de l’ouvrage réside justement dans cette possibilité offerte d’une lecture et d’une écoute conjointes de Mozart. Car ici c’est surtout Mozart l’artiste, quand E.-E.S.est là pour nous ouvrir quelques portes, nous donner quelques clefs de lecture et nous inviter à une découverte plus complète de l’œuvre du musicien en toute liberté.
Mais peut-on s’accorder à dire comme François Busnel (mais à propos d’un autre ouvrage) dans Lire que : « Eric-Emmanuel Schmitt confirme ses qualités d'écrivain. Et se joue, une fois de plus, des genres en inventant la philosophie clandestine. » ?
Eh bien non ! en posant son œuvre à coté de celle de Mozart, E.-E.S. ne peut que provoquer la comparaison et ici la légèreté, le souffle clandestin ne se trouvent pas chez l’écrivain mais bien chez le musicien ! Quelle idée aussi de profiter de cet opus pour régler quelques comptes, quelle idée de vouloir absolument trouver une réponse musicale pour un événement de sa vie ! Soit, pour la révélation à 15 ans que la vie mérite d’être vécue si des choses aussi belles que les noces de Figaro existent mais bon, un morceau de Mozart à chaque tournant de sa vie, difficile d’y adhérer ! Et pourtant l’idée était intéressante, alors est-ce de s’être un peu trop détourné de la fiction dans cet ouvrage, d’avoir oublié le côté universel de l’écriture ou tout simplement d’être passé à côté de ce qu’il affirme : « En art la solution c’est toujours le génie » ?
2
Mystère.

1 Ma vie avec Mozart, p89
2 Ma vie avec Mozart, p101

Posté par retine à 20:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

21 décembre 2006

Panthurlements et gesticulations

Les grands singes -- Roman de Will Self
Traduit par Francis Kerline
Editions de l'Olivier
ISBN: 2879291518

 

J'avais fait connaissance avec cet auteur à l'occasion de la lecture de la théorie quantitative de la démence, savoureux recueil de nouvelles, jouant sur la frontière entre l'absurde et le rêve, le normal et l'anormal, et sur la notion (très relative) de folie. C'était bien écrit, très fluide, et, ce qui ne gâche rien, très drôle.

 

C'est donc avec espoir et crainte que je me suis emparée de ce roman à la fois burlesque et déjanté.

 

Pour bien saisir le contenu, il faut bien savoir quel genre de personnage est Will Self. Décrit dans fluctuat.net comme, je cite, "l'enfant terrible des lettres anglaises", le personnage fait partie intégrante du paysage du roman d'anticipation sociale, au côté, par exemple, de Douglas Coupland (cf. not. Girl friend dans le coma, dont j'ai déjà eu l'occasion de  parler).

 

Dans ce roman, Will self est moins ennuyeux qu'Huxley (ici et ) mais aussi moins subtil que l'inénarrable David lodge. D'ailleurs l'éditeur cite au sujet de l'auteur "Will Self est, selon Martin Amis, le résultat d'un croisement entre " un J-G Ballard maniaque et un David Lodge dépressif "".

 

L'histoire est la suivante:
Après une débauche nocturne plutôt banale (alcool, sexe et cocaïne), l'artiste peinte Simon Dykes se réveille ... dans ce qu'il croit au départ être un cauchemard: la planète est dominée par les chimpanzés, les hommes occupent un échelon inférieur dans la chaîne de l'évolution et il est persuadé d'avoir sombré soit dans la folie, soit dans un mauvais remake inversé de la planète des singes.

 

Hospitalisé en psychiatrie d'urgence, il va se faire aider par l'éminent chimpanzé Zack Busner (que l'on retrouve dans la théorie quantitative de la démence) afin de reconquérir sa "chimpanité" et sa mémoire.

 

C'est plutôt original et il y a des passages assez drôles, parfois assez corrosifs.

 

Mais je n'irai pas jusqu'à dire, comme sur fluctuat précité, que "Self a mis tout le monde à genoux avec "Les Grands Singes", hautement recommandable et qui s'inscrit dans la "grande tradition européenne", il dit, "des apes fantasies"."

 

La multitude des néologismes afin de rendre "crédible" la prédominance du mode de vie chimpanesque est vite lassante, ainsi que la prolifération des détails lubriques et scatos (ça copule à tout bout de champ, c'est coprophile et j'en passe) qui, sur ce point, me fait plutôt souscrire, en le nuançant, au point de vue de D.Boratav sur chronic'art:"L'abondance des détails scatologiques ne sauve pas une histoire pauvre, peu soignée et sans grande signification philosophique".

 

Si vous ne connaissez pas encore Will Self et souhaitez le découvrir, optez plutôt pour "la théorie quantitative de la démence".

Posté par bunee à 08:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

13 décembre 2006

Prix Goncourt 1933

La condition humaine

André Malraux

Editions Gallimard 1946

338 pages

ISBN : 2070360016

Il en va pour les livres comme pour le reste, ils se démodent. C'est particulièrement frappant avec ce roman qui retrace un moment de la révolution chinoise. Difficile, à moins d'être versé dans l'histoire moderne,  de saisir tous les tenants et aboutissants de cette période troublée. Difficile aussi de s'enflammer avec les protagonistes pour ou contre l'Indochine française, bref, difficile de se replonger dans le contexte. Reste que si les évènements sont dépassés, l'humain reste humain, les sentiments, les émotions qui l'animent changent peu. "La condition humaine. Autrement dit, un certain paradoxe : une vanité et une grandeur, une dignité et une humiliation" [1]. Et Malraux n'a pas son pareil pour décrire non seulement un moment de l'Histoire, mais aussi l'histoire des petites gens, les Kyo, Tchen, Katow, May, combattants communistes, animés d'une foi inébranlable en leur croyance en un monde meilleur. Mario Heimburger a vu juste : "les personnages de Malraux ne discutent pas de leurs croyances, [...]. Leur décision est personnelle"[1] ; quant aux personnages plus louches du roman, les Ferral et Clappique aux motivations moins nobles, ils n'en sont pas moins humains dans leur âpreté au gain, dans leurs leurs bassesses et leurs jalousies.

Reste aussi et surtout l'écriture de Malraux, belle, élégante, précise, imagée, parfaite, ce que Mario nomme :"le style, le niveau littéraire". Si je dois avouer avoir survolé des passages obscurs relatifs à l'organisation du soulèvement et à la stratégie des révolutionnaires, j'en ai goûté d'autres sans retenue :  le début, où Tchen doit tuer un trafiquant d'armes, ou vers la fin, lorsque Katow cède son cyanure à ses frères d'armes, quelle poésie dans la description, quelle force dans les mots, quelle puissance d'évocation. Ecoutez plutôt :  " ... un corps moins visible qu'une ombre, et d'où sortait seulement ce pied à demi incliné par le sommeil, vivant quand même- de la chair d'homme." (p.9) ; et encore, p.10  "Ce pied vivait comme un animal endormi. Terminait-il un corps ? (...) Il fallait voir ce corps. Le voir, voir cette tête, pour cela, entrer dans la lumière, laisser passer sur le lit son ombre trapue. Quelle était la résistance de la chair ? " ; et finalement, ces lignes inoubliables sur l'exécution de Katow, p.310 : " Toute l'obscurité de la salle était vivante, et le suivait du regard pas à pas. Le silence était devenu tel que le sol résonnait chaque fois qu'il le touchait lourdement du pied ; toutes les têtes, battant de haut en bas, suivaient le rythme de sa marche, avec amour, avec effroi, avec résignation, comme si, malgré les mouvements semblables, chacun se fût dévoilé en suivant ce départ cahotant. Tous restèrent la tête levée : la porte se refermait. Un bruit de respirations profondes, le même que celui du sommeil, commença à monter du sol : respirant par le nez, les mâchoires collées par l'angoisse, immobiles maintenant, tous ceux qui n'étaient pas encore morts attendaient le sifflet." Frissons...

... Et la satisfaction de pouvoir affirmer "Il m’a fallu des années pour [..] me plonger dans ce livre, mais je n’ai pas à le regretter aujourd’hui." [1]

Source :

[1] http://www.livres-online.com/La-Condition-Humaine.html

Posté par ethiopia à 18:52 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

01 décembre 2006

Un si tendre abandon

Jean-Pierre Guyomard

Editions Anne Carrière 2006

ISBN : 2-84337-413-8
Nombre de pages : 250
Prix : 17€

De si gros sabots

Il est certains livres qu'on referme en pensant qu'on aimerait bien en rencontrer l'auteur, échanger avec lui des idées, et en savoir plus sur sa personnalité. Puis il en est d'autres qui suscitent la réaction contraire, la lecture provoquant une sorte d'antipathie épidermique et peut-être définitive pour l'auteur. C''est le cas avec ce roman.

Si l'écriture en est fluide et le récit digne d'intérêt- un père décide de partir, sans prévenir, "sans laisser d'adresse", abandonnant à leur sort sa deuxième femme et ses enfants-, l'histoire démérite par ses trop nombreux clichés : que ce soit le milieu bourgeois dans lequel les personnages évoluent avec une espèce d'auto-satisfaction énervante ; que ce soit cette notion de fratrie cocon où chacun veille amoureusement sur l'autre, "amour unissant une fratrie, de liens encore plus forts "; ou bien encore l'attitude de sainte pas toujours nitouche de la mère qui par la magie des mots de l'éditeur devient, "une femme qui fait face et qui attendra que la fratrie s'envole pour refaire sa vie"; que ce soit, pour finir, les fantasmes sexuels hautement prévisibles que l'auteur semble vivre à travers ses personnages,  tout cela, lieux communs rédhibitoires dans lesquels je suis loin de voir "des sentiments forts [qui]animent les pages de ce livre", a contribué en cours de lecture à une forme d'agacement qui ne s'est pas démentie une fois le livre terminé. Sans parler de certaines remarques misogynes que je ne pense pas délibérées, mais plutôt irréfléchies, ce qui les rend presque d'autant plus condamnables.

Bref, tout cela me laisse un goût amer. Les enfants modèles, le père vaguement subversif, les bons sentiments et un semis de remarques malvenues font que non, je n'ai pas envie d'en savoir plus sur un auteur doté d'un talent certain mais chaussé de trop gros sabots;  ça tombe bien, ceci est à ce jour le seul roman qu'il ait publié. La suite peut attendre.

Source (la seule que j'aie trouvée):

http://www.anne-carriere.fr/

Posté par ethiopia à 19:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]