Le poisson-scorpion

Nicolas Bouvier

Editions Gallimard 1996,

175 pages

ISBN :  2070394956

Deuxième partie d'un cycle de trois, entre L'usage du monde et Chronique japonaise, ce livre retrace le séjour de quelques semaines que fit Nicolas Bouvier sur l'île qu'on appelait alors Ceylan. S'il se dégage de la lecture une impression de grande chaleur, ce n'est pas seulement le fait du climat cinghalais mais aussi et surtout de l'écriture de Nicolas Bouvier qui, doué d'un sens inouï de la formule, décrit avec passion et une extrême opulence de vocabulaire ceux qu'il croise- humains et animaux-, comme les scènes dont il est témoin ou les sentiments qui l'animent.

Dans Adieu, vive clarté, Jorge Semprun explique : "[les beautés] de Baudelaire m'apparurent [...] gorgées de sève et de sang" (p.57) . Belle formule que je prends la liberté de transposer au talent de Nicolas Bouvier dont l'écriture gonflée de vie enfante des lignes enchanteresses. Ce qu'il voit, entend et ressent est rendu avec tant de beauté et de sensibilité qu'on se transporte comme par magie sur l'île maléfique, Ceylan, la Sri-Lanka d'alors. Ile de beauté luxuriante et vénéneuse, île dont les habitants conjuguent fougue des sentiments et indolence des corps, île où la vie est en marche nuit et jour et prend parfois les formes les plus intattendues.

Pourtant, Nicolas Bouvier, tout jeune à l'époque, n'est dupe de rien. Et surtout pas de la misère et de la fatalité dont ce "petit conte noir tropical " **, regorge : " Au dehors, c'est le règne des magiciens et enchanteurs, quand ça n'est pas celui des fantômes." ** ; pas plus qu'il n'est dupe de son état de santé dégradé ou de la fascination malsaine que l'île exerce sur lui au point de réduire à néant sa volonté de la quitter. Ce séjour est  :"l'épreuve d'un homme qui devient une ombre en pourrissant dans une île et dans une chambre à 38°, ne sachant comment s'en échapper" **. Lucidité indissociable d'une pratique assidue de l'humour sous sa forme la plus noble, celle de l'auto-dérision, indispensable pour relativiser le pire.

On referme ce livre avec un sentiment contradictoire de grande vitalité chez l'auteur malade et pris au piège des langueurs insulaires. Vitalité d'une imagination jamais au repos, d'un sens de l'observation toujours à l'affût et d'un enthousiasme inaltérable pour tout ce qui vit et se meut et fait de cette histoire "une odyssée paradoxale, dans la mesure où elle est stagnation" **. Vitalité qui se transmet par osmose au lecteur ébahi et gourmand de plus.

Il paraît qu'il a fallu presque 25 ans de recul à Nicolas Bouvier pour mettre en mots son expérience cinghalaise, expérience qui s'apparenterait aux cauchemars évoqués dans les tableaux de Jérôme Bosch. Alors lecteurs en mal d'exotisme idyllique passez votre chemin. L'auteur lui-même, humble globe-trotter s'il en est, nous avertit au début du récit : " On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s'en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d'attente archibondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu'on voit passer c'est son propre cercueil. Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu'on a vu ? Devenir reflet, écho, courant d'air, invité muet au petit bout de la table avant de piper mot " (pp 53-54). Loin donc, bien loin, des voyages asesptisés tels qu'on les pratique aujourd'hui.

Citations :

pg 53  "Un pas vers le moins est un pas vers le mieux."

p.91  ''... Pourquoi dans toutes nos langues occidentales dit-on "tomber amoureux" ? Monter serait plus juste. L'amour est ascensionnel comme la prière. Ascensionnel et éperdu."

pg 127  " Le judéo-christianisme et l'islam qui installent à l'exacte verticale des échoppes un Dieu unique, sourcilleux et jaloux, favorisent incontestablement le commerce. Pas l'hindouisme ni le bouddhisme. Quand le boutiquier abandonne sans crier gare sa recette et sa famile pour aller méditer, disons deux ans, dans la montagne, il est bien rare qu'il retrouve quelque chose en rentrant. Quand le temps est cyclique et non plus linéaire, à quoi bon tenir ses livres et fignoler son bilan !"

Source :

* voir le lien ci-dessous pour diverses interprétations du titre du livre.

**http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Poisson-scorpion


Pour en savoir plus sur Nicolas Bouvier, biographie, bibliographie, textes : http://nicolasbouvier.avoir-alire.com/poisson.html

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