L’Ermite de la 69ème rue

Jerzy Kosinski

Plon, Feux Croisés, 566 p.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fortunato Israël

ISBN 2-259-02606-0

«Cet ermite s’y connaît plus en déguisements que tous les autres oiseaux de son espèce, bariolés ou non. Cet oiseau prouve qu’il est possible de changer de déguisement même après la mort (…). C’est une grive ermite mais seulement tant qu’elle est en vie. Dès qu’elle meurt, son plumage change à tel point de couleur, et de manière si imprévisible, que personne, pas même ses proches, ne savent qui elle était de son vivant. C’est bien pratique quand on veut disparaître sans laisser la moindre trace, n’est-ce pas ?»

Un auteur qui insiste : «Exiting is for me very important»* mais un livre qui s’achève dans une voie sans issue (NO EXIT), ça fait penser à un seppuku littéraire.

Un héros – Kosky – sachant qu’en ruthène, sa langue natale, kos signifie oiseau moqueur – un oiseau donc, nouvel albatros que «souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage, etc.», qui «attend les autres oiseaux. Viennent-ils simplement pour se moquer de lui ou pour le dépecer ?»

L’auteur – Kosinski – d’un succès mondial, L’Oiseau bariolé (1966), sachant que «l’oiseau bariolé est la métaphore de l’autre, de l’original que l’on déteste, et fait allusion à un jeu (…) consistant à capturer un oiseau, à peindre ses plumes de diverses couleurs criardes et à le relâcher parmi les siens. Lesquels, restés noirs ou gris, ne supportant pas cette différence, tuaient le bariolé à coups de bec. C’est une belle image, par anticipation, de l’hostilité que devait provoquer plus tard Jerzy Kosinski, malgré (ou à cause de) tous ses déguisements, toutes ses ruses » (Michel Braudeau dans le Monde du 29 janvier 1993). 

Que ce soit l’opposition (K. v. K.) ou au contraire l’analogie (K. & K.) qui signifient, «l’écriture parle, même si l’écrivain se tait». Kosinski est peut-être l’Oiseau, dont l’enfance est celle d’un juif errant en Pologne pour échapper aux persécutions, maltraité, torturé par des paysans au point qu’il en devient muet. Mais... «Norbert Kosky a-t-il perdu l’usage de la parole pendant la guerre ou bien est-ce, pour lui, le seul moyen de réduire au silence cette parole qui lui permettrait, s’il le voulait, de décrire l’indicible ?»

Pourquoi faut-il que Schultz ait écrit Ptaki (Les Oiseaux), sa toute première histoire, en 1933, année de naissance de Kosky ? (de Kosinski aussi). Que, la même année, John Mansfield publiât aux Etats-Unis The Bird of dawning (L’Oiseau de l’aube) ? Qu’Helena Powska, compatriote de Kosky, ait écrit L’Oiseau bleu, une nouvelle qu’elle qualifie d’autofiction, «ni vérité ni mensonge. Tout tourne autour d’un événement – ni réel, ni fictif – mon aventure avec un certain Norbert K., un exilé ruthène que j’ai connu à New-York ...»

Et pourquoi ces deux auteurs, l’auteur et l’auteur de l’auteur, K. et K., ont-ils chacun écrit neuf et non dix romans...

«Le neuf est l’un de mes chiffres sacrés», disai(en ?)t K.

Kos. v. Kos. : si Kosinski avait sans conteste le pouvoir d’en finir, littérairement, avec son auteur-personnage, sans en laisser l’occasion à celui qui disait pourtant, en parlant du suicide : «Je suis persuadé que, dans mon cas, une telle mort résoudrait tout ce qui n’est pas résolu», une autre fin court dans ces pages : celle de l’auteur-homme lui-même, qui se la donna par asphyxie, à l’instar des Virginia Woolf, Paul Celan et Hart Crane qui peuplent les notes de bas de page de l’Ermite.

C’est que tout est souvent, dans ce livre, inscrit en bas de page, l’au-delà du Neuf comme le passé de l’«oiseau traumatisé» qui, par cet acte final, a transformé sa vie en œuvre d’art et donné le coup de grâce aux démêlés de Kosky avec la réalité et la fiction.

L’incapacité du 9ème livre de Kosky à «raconter une simple histoire» est peut-être à rapprocher de la mort volontaire de Kosinski dont la cause réside, d’après sa deuxième femme, dans une dépression due à «son incapacité grandissante à écrire» (les paroles de Katherina von Fraunhofer sont citées par M.B., L’Humanité du 6 mai 1991, «L’Oiseau traumatisé»).

L’Ermite, testament de K(osinski) ? Lire ce roman, c’est accéder directement à un cerveau et assister en temps réel au fonctionnement d’une mémoire et d’une pensée - d’un inconscient – dont les arabesques se dessinent dans le gras des citations et les petits caractères des notes essentielles, dans les SS (non les §) qui séparent les paragraphes... Une encyclopédie en tout cas, un livre qui fait le tour de la question et dont l’auteur a peut-être le dernier mot.

«Tout ce que j’ai à dire, je l’ai déjà dit dans mes romans. Ma fiction appartient à tout le monde ; moi pas.» Dixit, exit Kosky-Kosinski.

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* The art of fiction, n° 46.