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22 avril 2006

Politique politique.

Politique
Adam Thirlwell
Traduit de l'anglais par Marc Cholodenko
Éditions de l'Olivier
313 pages. ISBN:
2879294037

Le danger du comique de répétition, c'est de nous mettre dans une galère voguant sur un océan sans fin et sans sel de vagues monotones et clonées, où on retombe mal et plutôt à plat après chaque offensive. Cet art difficile sur scène l'est sans doute encore plus sur page, quand nul secours n'est à attendre d'une voix rocailleuse aux accents méridionaux, et quand, surtout, la farce romanesque n'est pas ce qui pourrait paraître de plus évident en ce début de XXI ème siècle. Mais voilà, il y a toujours moyen d'innover et d'introduire de la variation dans la répétition, rendre ce processus sans fin jusqu'à suggérer que ce qui se produit dans l'infiniment petit (l'amour) se répète avec l'infiniment grand (la politique).

 C'est à la page 160 de son roman Politique (éd. de l'Olivier, que j'utilise, mais a aussi été publié en poche, chez Points) qu'Adam Thirlwell trahit sa technique: "Moshe aimait bien l'idée de jouer Slobodan Milošević. Slobodan était un râleur. Il pouvait s'identifier à Slobodan. Slobodan avait le génie du comique. Il avait le don de la répétition." "Slobodan" est le thème principal, présent dans 4 des 5 phrases de cet extrait, tandis que se trouve dupliquée la même structure de phrase simple. Cela introduit un petit goût de répétition tout à fait trompeur, puisque les sujets varient (Moshe, Slobodan Milošević) et qu'il y a glissement du sérieux (Slobodan Milošević, sous entendu le criminel de guerre) à l'anecdotique, à l'absurde, voire à la provocation: "Slobodan avait le génie du comique".

 En plus du glissement, ce procédé est aussi utilisé pour ballotter le lecteur est le projeter à l'inverse du point de départ, ce qui aboutit à un brouillage des certitudes. "Il pensait à des ménages à trois. Mais il n'y avait pas de ménages à trois"(p.145). Déjà, ça commence mal, mais lisons la suite: "Il n'arrivait pas à trouver des ménages à trois célèbres. Ils étaient bizarrement rares. Il pensa à Jules et Jim. Cette pensée ne dura pas longtemps parce que Moshe n'avait jamais vu Jules et Jim." Et quel est le début du chapitre suivant? "Mais pensons à Jules et Jim".

 "Pensons", car le narrateur omniscient use souvent de ce procédé rhétorique d'interpellation pour entraîner à des fins pas toujours honnêtes: " Vous ne pouviez tout simplement pas imaginer un garçon qui fût névrosé quant au sexe comme Moshe. Peut-être avez-vous même pensé que l'écriture également était obscène. Eh bien, c'est ce que vous pouvez avoir pensé au premier abord. Votre vanité et autres causes d'illusion [cf. un extrait de "De l'amour", de Stendhal, cité un peu avant, p.22] peuvent vous avoir amené à penser ça. Mais en réalité, je ne crois pas que vous êtes vraiment mécontent."(p.23).

 "Je" ou "vous" ou "il", structure répétitive ou non, le tout est toujours d'aboutir à des conclusions surprenantes, des écarts imprévus, des démonstrations ahurissantes, de quasi syllogismes. En vrac: "Au cas où vous auriez encore des inquiétudes, c'est le seul moment où le sexe fera intrusion dans ce chapitre. Il n'y a pas de sexe dans ce chapitre. Dans ce chapitre, Nana est au comble du bonheur" (p.208). Ou: "Nana était nerveuse. Entre-temps, Moshe était simplement dérouté. Sa petite amie sensible était devenue tourmentée récemment. Vous voyez? Voilà déjà une ironie curieuse. Elle n'était pas du tout tourmentée - elle était seulement nerveuse." Ou: "Quelle putain de perte de temps, pensait-elle, considérant les efforts de Mies [van der Rohe] pour politiser, en 1962, la conception d'un musée. C'est si foutrement anachronique. Conserver une théorie pendant trente ans était d'une telle paresse, pensait Nana. Ce n'était qu'une forme de nostalgie. / Vous voyez? c'était une bûcheuse, mais elle était charmante" (p.66).

 Un style prenant, singulier tout en restant simple, qui fait qu'on peut tenter et réussir à l'imiter, comme Natalie Levisalles (Libération du 15 janvier 2004), qui va d'ailleurs résumer l'histoire à ma place: "Politique ne parle pas de politique. C'est un roman qui parle de sexe. De sexe, d'amour et de morale. Politique raconte l'histoire d'une rencontre amoureuse: celle de Moshe, jeune acteur anglais (il est plutôt théâtre d'avant-garde), avec Nana, jeune historienne de l'art (elle prépare une thèse sur Mies van der Rohe). Mais aussi celle de Nana avec Anjali, meilleure amie de Moshe. Moshe aime Nana. Nana aime Moshe. Anjali aime Nana. Nana aime peut-être Anjali. Vous me suivez?".

 Marie-Claude Baucage aussi (pour le site P45) se laisse aller au pastiche et à l'hommage: "Il y est surtout question de sexe. De sexe détaillé, qui laisse vraiment peu de place à l'imagination. Entre un gars et une fille. Entre deux filles. Entre un gars et deux filles. Mais détrompez-vous, Politics [elle l'a lu en version originale] n'est pas un roman érotique".

 On doit effectivement avouer qu'il y a beaucoup de sexe, ce qui interpelle pas mal la critique. Clarabel, sur Zazieweb (le jour de la saint Valentin 2005): "D'entrée de jeu, on assiste à une scène de tentative de sodomie avec menottes d'un rose duveteux! Hum hum..." Ou André Clavel, qui a un joli carnet d'adresses, car il a réussi à intervenir sur ce même Adam Thirlwell dans Lire, L'Express et Le Temps (Suisse), et qui parle de "l'insoutenable limite du sexe" (Lire, mai 2005). Mais à 5 jours d'intervalle, il se contredit un peu entre cet Thirlwell qui "ironise sur le romantisme dont la sexualité est nimbée dont le roman contemporain" (Le Temps, 10 janvier 2004) et "C'est aussi la satire d'une époque où la baise est devenue une religion. Où la transgression s'érige en norme. Et où il est tout bêtement interdit d'être romantique" (L'Express, le 15 janvier 2004).

 Cette même critique est plutôt positive, sauf, dans celles que j'ai pu trouver, Caroline Bee pour Parutions.com (14 février 2005). Elle est franchement négative, mais néanmoins assez brillante dans son résumé de ce roman, en finissant chaque description des personnages par des "mais pas trop quand même" qui marquent bien leur confusion, leur côté "vaguement mou", désorienté. Elle est par contre moins convaincante dans ses arguments pour descendre ce texte. Elle commence en effet par un contradictoire "il n'y a pas grand chose, exceptés d'interminables marivaudages réalistico-moralo-sentimentaux, agrémentés de digressions tout aussi interminables". Elle dénonce ensuite "des propos confus" qui aboutiraient à l'énoncé d'évidences (celle qu'elle cite: "Il est possible après tout, qu'une action semble altruiste, mais ne soit en réalité que destinée à servir son auteur"). Certes, mais cette phrase a moins la prétention d'énoncer une vérité que de jouer de l'ironie et d'accompagner une narration. Surtout, la vision de la littérature qu'elle propose est assez étrange, et, pour tout dire, assez terrifiante: "aucun détail n'est épargné". Si les romans doivent nous épargner les détails, je ne sais pas trop ce qu’il va en rester. Elle poursuit par des arguments d’opportunité : : "Il est particulièrement maladroit de comparer [...] la chose politique et la chose privée (les sentiments, le sexe). Il est assez malvenu d'opérer ce genre de confusion intellectuelle, à une époque où la politique [...] est de plus en plus vidée de son sens". Le roman au service de la politique, on a déjà vu cela quelque part, qu'elle situe assez bien, puisque peu après elle cite et dénonce un passage de Thirlwell où Staline passe un coup de fil à Boulgakov pour l'acheter. Thirlwell appelle ça le "stalinisme téléphonique", qui est utilisation de la "bienveillance comme technique coercitive".

 Et Thirlwell, qu'est-ce qu'il en dit? Hé bien, dans un point de vue que lui a demandé Le Monde sur le roman politique, il écrit qu'il déteste "le roman politique", en ajoutant, pour nous rassurer, comme tous "les romans auxquels sont associés un adjectif", que "aucun roman ne devrait être défini par son sujet: un roman n'est ni du journalisme ni de l'histoire". Il révèle même l'épigraphe qu'il a un moment voulu mettre, "tirée d'une pièce de Tom Stoppard, The Coast of Utopia (...). Elle concerne les anarchistes russes, à Londres au XIX ème siècle. Alexander Herzen, théoricien de la liberté et de l'utopie, évoque la société idéale: "Quel est le plus grand nombre d'individus pouvant résoudre cette énigme? Je dirais que c'est moins qu'une nation, moins que les sociétés idéales de Cabet ou Fourier. Je dirais que le plus grand nombre est inférieur à trois. A deux, cela est possible, s'il y a de l'amour, mais deux n'est pas une garantie". Tragi-comiques et provocants, les mots de Herzen représentaient pour moi l'esprit du roman, à l'opposé du politique". Le roman ne fait pas de la politique, il la défait. Le roman défait tout ce qui est humain, d'ailleurs, et ce qui est humain n'a pas de frontières: il est dans le privé comme dans le publique, d'où les comparaisons de Thirlwell entre les deux.

 Dans son entretien au Temps (Samedi Culturel), il affirme quand même, à propos des descriptions sexuelles, ne "pas adopter une position parodique. Mon objectif était dans le réalisme, pas la célébration sentimentale, ni la parodie cynique. Je voulais introduire la sexualité dans un livre, avec toute la complexité et tout l'aspect domestique qu'elle revêt. En même temps, j'ai été émoustillé par l'idée qu'il demeurait un grand pan à explorer: le comique."

 Puisqu'on y revient, autant y rester, cette fois, au comique. Au comique de situation, dont on a oublié de parler? Allez: "Nana dit: Ca marche très bien vous devez être content. A quoi Moshe répondit:Oh ce n'est qu'une maison de papier.

 Ce commentaire était censé être charmant, autodénigrant. Il était censé être une blague. Malheureusement, Moshe était incompréhensible. Nana n'avait aucune idée de ce qu'était une maison de papier. Elle le dévisagea, timidement. Elle dit: C'est quoi une maison de papier? Elle but à son verre de champagne et se rendit compte alors qu'il était vide" (p.48).

 L'humour juif: "Comment était Auschwitz? dit un jour Mr Blumenthal, répétant la question de Papa. Mr Blumenthal regarda Mrs Blumenthal. Papa et Mr Blumenthal observèrent les gros pieds de Mrs Blumenthal enveloppés de collants bleus sur sa chaise longue électrique en velours sombre. Comment était-ce? dit Mr Blumenthal. La nourriture était mauvaise, dit-il. La nourriture était atroce.

 Papa n'était pas vraiment sûr que ce fût une plaisanterie. Il n'était pas vraiment parvenu à rire. Il avait voulu rire et était allé jusqu'au gloussement. Mais un gloussement n'était pas un rire" (p. 81).

 Ou le comique de l'absurde, qui certes imprègne un peu tous les autres: "Et elle dit: Alors tu aimes ce que fait Dario Fo? Et Moshe dit: Dario Fo? Dario Fo, dit-elle. Tu as plein de pièces de lui. Oh ça, dit Moshe, non non non, en fait non. Oh, dit-elle.

J'aurais cru que tu l'aimais. Il est bon, je crois. Vraiment? dit Moshe. Peut-être oui.
On va tellement bien ensemble, pensa Nana, avec bonheur" (p.62).




Liens :

http://www.liberation.fr/page.php?Article=171270

http://www.p45.ca/livres_Politics.html

http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=10391#Message61786

http://www.lire.fr/portrait.asp/idC=48435/idTC=5/idR=200/idG=4

http://www.letemps.ch/livres/Critique.asp?Objet=2471

http://livres.lexpress.fr/critique.asp/idC=7802/idR=10/idG=4

http://www.parutions.com/pages/1-1-121-4127.html

http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=931992







Posté par septembravec à 19:20 - THIRLWELL - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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