lu/lu

(lu sur le lu)

13 décembre 2006

Prix Goncourt 1933

La condition humaine

André Malraux

Editions Gallimard 1946

338 pages

ISBN : 2070360016

Il en va pour les livres comme pour le reste, ils se démodent. C'est particulièrement frappant avec ce roman qui retrace un moment de la révolution chinoise. Difficile, à moins d'être versé dans l'histoire moderne,  de saisir tous les tenants et aboutissants de cette période troublée. Difficile aussi de s'enflammer avec les protagonistes pour ou contre l'Indochine française, bref, difficile de se replonger dans le contexte. Reste que si les évènements sont dépassés, l'humain reste humain, les sentiments, les émotions qui l'animent changent peu. "La condition humaine. Autrement dit, un certain paradoxe : une vanité et une grandeur, une dignité et une humiliation" [1]. Et Malraux n'a pas son pareil pour décrire non seulement un moment de l'Histoire, mais aussi l'histoire des petites gens, les Kyo, Tchen, Katow, May, combattants communistes, animés d'une foi inébranlable en leur croyance en un monde meilleur. Mario Heimburger a vu juste : "les personnages de Malraux ne discutent pas de leurs croyances, [...]. Leur décision est personnelle"[1] ; quant aux personnages plus louches du roman, les Ferral et Clappique aux motivations moins nobles, ils n'en sont pas moins humains dans leur âpreté au gain, dans leurs leurs bassesses et leurs jalousies.

Reste aussi et surtout l'écriture de Malraux, belle, élégante, précise, imagée, parfaite, ce que Mario nomme :"le style, le niveau littéraire". Si je dois avouer avoir survolé des passages obscurs relatifs à l'organisation du soulèvement et à la stratégie des révolutionnaires, j'en ai goûté d'autres sans retenue :  le début, où Tchen doit tuer un trafiquant d'armes, ou vers la fin, lorsque Katow cède son cyanure à ses frères d'armes, quelle poésie dans la description, quelle force dans les mots, quelle puissance d'évocation. Ecoutez plutôt :  " ... un corps moins visible qu'une ombre, et d'où sortait seulement ce pied à demi incliné par le sommeil, vivant quand même- de la chair d'homme." (p.9) ; et encore, p.10  "Ce pied vivait comme un animal endormi. Terminait-il un corps ? (...) Il fallait voir ce corps. Le voir, voir cette tête, pour cela, entrer dans la lumière, laisser passer sur le lit son ombre trapue. Quelle était la résistance de la chair ? " ; et finalement, ces lignes inoubliables sur l'exécution de Katow, p.310 : " Toute l'obscurité de la salle était vivante, et le suivait du regard pas à pas. Le silence était devenu tel que le sol résonnait chaque fois qu'il le touchait lourdement du pied ; toutes les têtes, battant de haut en bas, suivaient le rythme de sa marche, avec amour, avec effroi, avec résignation, comme si, malgré les mouvements semblables, chacun se fût dévoilé en suivant ce départ cahotant. Tous restèrent la tête levée : la porte se refermait. Un bruit de respirations profondes, le même que celui du sommeil, commença à monter du sol : respirant par le nez, les mâchoires collées par l'angoisse, immobiles maintenant, tous ceux qui n'étaient pas encore morts attendaient le sifflet." Frissons...

... Et la satisfaction de pouvoir affirmer "Il m’a fallu des années pour [..] me plonger dans ce livre, mais je n’ai pas à le regretter aujourd’hui." [1]

Source :

[1] http://www.livres-online.com/La-Condition-Humaine.html

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01 décembre 2006

Un si tendre abandon

Jean-Pierre Guyomard

Editions Anne Carrière 2006

ISBN : 2-84337-413-8
Nombre de pages : 250
Prix : 17€

De si gros sabots

Il est certains livres qu'on referme en pensant qu'on aimerait bien en rencontrer l'auteur, échanger avec lui des idées, et en savoir plus sur sa personnalité. Puis il en est d'autres qui suscitent la réaction contraire, la lecture provoquant une sorte d'antipathie épidermique et peut-être définitive pour l'auteur. C''est le cas avec ce roman.

Si l'écriture en est fluide et le récit digne d'intérêt- un père décide de partir, sans prévenir, "sans laisser d'adresse", abandonnant à leur sort sa deuxième femme et ses enfants-, l'histoire démérite par ses trop nombreux clichés : que ce soit le milieu bourgeois dans lequel les personnages évoluent avec une espèce d'auto-satisfaction énervante ; que ce soit cette notion de fratrie cocon où chacun veille amoureusement sur l'autre, "amour unissant une fratrie, de liens encore plus forts "; ou bien encore l'attitude de sainte pas toujours nitouche de la mère qui par la magie des mots de l'éditeur devient, "une femme qui fait face et qui attendra que la fratrie s'envole pour refaire sa vie"; que ce soit, pour finir, les fantasmes sexuels hautement prévisibles que l'auteur semble vivre à travers ses personnages,  tout cela, lieux communs rédhibitoires dans lesquels je suis loin de voir "des sentiments forts [qui]animent les pages de ce livre", a contribué en cours de lecture à une forme d'agacement qui ne s'est pas démentie une fois le livre terminé. Sans parler de certaines remarques misogynes que je ne pense pas délibérées, mais plutôt irréfléchies, ce qui les rend presque d'autant plus condamnables.

Bref, tout cela me laisse un goût amer. Les enfants modèles, le père vaguement subversif, les bons sentiments et un semis de remarques malvenues font que non, je n'ai pas envie d'en savoir plus sur un auteur doté d'un talent certain mais chaussé de trop gros sabots;  ça tombe bien, ceci est à ce jour le seul roman qu'il ait publié. La suite peut attendre.

Source (la seule que j'aie trouvée):

http://www.anne-carriere.fr/

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26 novembre 2006

Les mériterons-nous?

Les Centrifugueurs

Tome 23 : Le Sceptre transgénique

Boris Kaparatitch

Éditions Hurluber, 2007 ???

 

 

 


J’espère que le trac et le balbutiement ne vous saisiront pas à l’annonce de l’éventuelle publication en février du tome 23 des "Centrifigueurs", "Le Sceptre transgénique", conditionnée, vous le savez tous et ô combien anxieusement, à la découverte dudit manuscrit sur un point quelconque du globe (terrestre).

Personne, j’en suis sûr,  ne souhaite revivre la dernière conférence de presse de Boris Kaparatitch, qui, on s’en souvient tous avec un fleuve de sueur froide dans le dos, s’était achevée par des retentissants « Bande de gros nuls ! Lecteurs de merde ! Vous ne me méritez pas ! ». Cela avait accru l’émotion suscitée par cette nouvelle perte d’une de ses œuvres, tant son génie nous a habitués à ne jamais se montrer médiocre, mais bien au contraire à toujours atteindre le maximum de sa transcendance.

[ Précision pour ceux qui auraient jugé utile de lire autre chose lors des  vingt dernières années : Boris ne porte à la connaissance du public que les œuvres retrouvées par ses fans, suite à de mystérieuses et ténébreuses indications données par Lui sur son site internet. Ainsi, Robert Ploumet avait dû se rendre en Patagonie (et échapper à la mort, suite à une course poursuite avec les gardes du corps bodybuildés d’une star de la chanson, leurs chiens anabolisés et une meute de moustiques dopés à l’insu de leur plein gré à cause de leurs si mauvaises fréquentations), quant Adeline Pramette dut pénétrer illégalement dans la salle des coffres non climatisée d’une banque mexicaine. S’ils sauvèrent respectivement les tomes 8 et 13 du néant, il n’en fut pas ainsi des tomes 4, 9, 10, 14, 15, 16, 17, 20 et 22, qui manqueront cruellement, et pour l’éternité – double cruauté ! ô rage ! - à qui se pique sérieusement de littérature, du moins à mon humble avis.]

Ces pertes constituant un préjudice irréparable et insoutenable pour l’avancement du genre romanesque, les Kaparatitchistes se sont organisés pour que cela ne se reproduise pas. Leur réseau est donc mondial, notre cher et infini Boris ayant la malencontreuse idée d’aimer voyager dans des endroits non seulement lointains, mais en plus insalubres (pourquoi le Brésil et pourquoi pas la Creuse, murmurent certains : « C’est tout aussi inaccessible »). Leurs congrès, notamment quand ils suivent la disparition avérée d’un manuscrit, donnent souvent lieu à de poignantes altercations et de sanglants pugilats, chacun se renvoyant la responsabilité d’une mauvaise exégèse des indices données par Boris. De là à soupçonner, comme le fait explicitement Babeth Sylvarte* sur son blog La Casse-Gueule, que des indications « ultra sibyllines de trois mots, genre ‘rosée du printemps’ cachent des trucs qui ne furent jamais écrits, Boris-le-piteux n’étant pas rémunéré au manuscrit retrouvé, voire même publié, non non non !, mister Kaparatitch est payé au texte écrit, le salaud ! Il peut nous faire tous gober tout ce qu’il veut, le pervers a plus d’un hameçon dans son sac ! »

Les soucis financiers ayant réduit Mao Ding Dong à une seule page (mais avec toujours, rassurez-vous, l’émouvante et grande photo de une), Freuddy Younegueux** n’a pas trop le temps de se perdre en commentaires dans sa nouvelle chronique mensuelle de 10 lignes. Il a tout juste le temps de lancer quelques pistes qu’on jugera, en plus d’être expéditives – mais nécessité d’économies fait loi -,  surabondantes (« délire persécution + complexe de calvitie + transfert latent et dévoyé ») quand on n’a pas encore réussi à résoudre toutes celles initiées par notre « génialissime kalachnikov », comme l’écrit Jean de la Poivrière d’Orée *** (devenu membre unique de la rédaction littéraire commune à L’Avion En Papier, Papyvore, Voir La Main Invisible et Polistatique), bien que subsiste le doute d’une possible confusion dans son esprit entre Kaparatitch et kalachnikov, le doyen des critiques ayant un agenda bien surchargé ces temps-ci…

Il n’y a que Julie Baille**** à se réjouir, puisque, démissionnée par Mao Ding Dong suite à tous les imprévus de son voyage en Amérique du Nord, qui s’est traîné aussi bien en longueurs qu’en langueurs, elle déclare maintenant qu’elle aura du temps pour suivre Boris Kaparatitch à la trace. Son but est clair et net :  réaliser un scoop en révélant la première la cache de l’œuvre tant fantasmée, ce qui lui permettrait de renflouer ses caisses et de quitter Babeth Sylvarte qui l’héberge provisoirement dans son 15 m² et sur son blog, que beaucoup ne souhaitant pas se voir transformer en « Les Casse-Gueules »…

 

Le coin people (ça manquait depuis le 23 juillet 2006): 

 

* La RMIste Babeth Sylvarte, qui comptait poser nue sur un calendrier pour pouvoir payer ses nombreuses condamnations (diffamation ; injures ; menaces de mort ; actes de barbarie sur l’orthographe ; incitations à la haine littéraire, intellectuelle et philosophique), n’a pas vu son vœu entièrement exaucé, dans la mesure où, si elle l’a fait, c’est à titre bénévole et pour une campagne de publicité qui mêlait lutte contre le SIDA et prévention de l’obésité.

 

** Freuddy Younegueux ne fit pas de vieux os dans le séminaire lacanien et girondin qui l’avait mis en transes plusieurs mois à l’avance. Le climat était lourd et pesant, et basculait dans l’hystérie collective/individuelle au moindre sous-entendu hétérodoxe. Il prit donc la décision de partir et s’engouffra dans sa vieille 205 grise, qu’il n’oublia pas de faire vrombir devant l’assistance médusée et impuissante à parer les jets de gravier, puis il fila à toute allure en direction de l’océan en écoutant un Freddy Mercury à assourdir tous les klaxons et sirènes qu’il croisait. Quand il arriva devant l’eau bleue et frémissante, salée, aguicheuse, il s’y lança et batifola amoureusement avec les vagues avant de se sécher lascivement au soleil dans ses habits tout mouillés et étrécis, puisqu’il s’agissait de ceux qu’il portait dans les années 70, notamment ce jean moule-bite qui faisait autrefois sa fierté, mais la honte de sa maman Jacqueline. C’est quand il se rendit compte qu’il était à Lacanau (Lacan-eau !) qu’une sombre déprime s’abattit sur lui, qu’il ne put fuir qu’en volant la petite pelle verte du petit Allemand à côté de lui pour creuser un trou où mettre à reposer son affreux mal de crâne…

 

*** Jean de la Poivrière d’Orée, qui n’a plus le temps de prendre autant de bains qu’il le souhaiterait eu égard à ses nouvelles responsabilités au sein du pool littéraire du groupe Arbalète, teste toutes les crèmes possibles et imaginables pour enrayer le dessèchement de sa peau, qu’il juge intolérable.

 

**** Le frêle esquif de Julie Baille parvint sain et sauf au Canada, et le premier à l’accueillir fut un trappeur bougon et solitaire qui n’avait pas vu d’être féminin depuis deux longues années. Il la prit donc en otage, et, entre les maringouins et les poils de barbe de son entreprenant ravisseur, Julie Baille devint une peau-rouge jusqu’à ne plus pouvoir se regarder narcissiquement dans l’eau glacée des lacs, où s’étaient depuis longtemps noyés ses rêves de nuit d’amour romantique au Canada. Elle ne parvint à s’échapper qu’après avoir longuement dialogué avec un vrai ours, cette fois, pour en faire son allié après avoir suscité sa compassion dans un mode de communication qui mêlait français, anglais (ah… les pays bilingues…), télépathie, caresses et chansons de Robert Charlebois ou Richard Desjardins. C’est donc à dos de plantigrade qu’elle arriva à Montréal, mais sa joie fut de courte durée, car elle y fut emprisonnée pour détournement d’espèce protégée.

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25 novembre 2006

No man's land

"Fugue" de Cécile Wajsbrot

Roman, Estuaire/Carnets littéraires isbn 2874430102

"(...) je cherche des livres qui parlent de disparitions, des héros qui s'en vont sans donner de nouvelles. Il n'y en a pas beaucoup et quand il y en a, souvent, ils racontent l'histoire de ceux qui sont restés et qui attendent le retour - comme si l'histoire de ceux qui disparaissent n'étaient pas racontable." [1]

Cécile Wajsbrot cherchait-elle à prendre le contrepied de cette constatation de son héroïne? Plutôt que de nous raconter l'histoire de cette femme qui fuit et cherche à tout oublier de sa vie passée, il semble qu'elle nous donne à voir sa dissolution dans un no man's land urbain, les foules anonymes et le paysage vierge d'un Berlin en pleine transformation, "ville déstructurée" [2], noyée dans ses brumes hivernales. Un paysage vide, dévasté, inhabité, espace idéal d'une disparition: "C'est pour cela aussi que sur les images, j'aurais voulu qu'il n'y ait personne, mais c'était un peu dur, donc il y a tout de même des gens, mais qui ne sont pas individualisés, ce sont des foules, des passants, mais pas des gens identifiables." [2]. Un paysage, donc, que les photos de Brigitte Bauer, proposées en contrepoint du récit de Cécile Wajsbrot, contribuent à imposer avec plus de force encore, selon la ligne directrice des éditions Estuaire, "intégrant la narration de texte de type romanesque et la narration graphique (...) les rendant solidaires l'un de l'autre" [3].

Etrange fugue, qui se heurte à son impossibilité même et nous renvoie son interrogation: "comment faire au fur et à mesure que nous avançons pour ne pas trahir le passé, pour l'accepter, accepter les choses que nous avons vécues ou que nous n'avons pas vécues mais qui font partie de notre bagage tout en n'en étant pas prisonniers." [2]. Etrange fugue, dont le corps se dérobe au lecteur et dont la présence tient tout entière dans une voix, un ton, "un langage épuré qui mérite d'être lu à voix haute" [4], un regard singulier, qui captent l'attention d'un bout à l'autre de ce court roman.

Extrait:

"Certains travaillent encore, décapent des murs ou des parquets, décapent des vies, des couches d'histoire qu'ils enlèvent une à une pour tout repeindre à neuf - comme j'aimerais repeindre ma vie et lui donner ce nom des tableaux d'aujourd'hui, sans titre - sans histoire, sans nom. Ce que j'aime, ici, c'est que je ne raconte rien à personne, rien de ce qui m'importe, j'ai des rencontres de hasard faciles qui ne durent pas longtemps, je visite des appartements - leurs intérieurs sont aussi désordonnés que leurs vies - et je repars au matin, je vais courir puis je prends un petit déjeuner." ("Fugue", Estuaire, 2005, p. 23)

Références

[1] Cécile Wajsbrot, "Fugue", Estuaire, 2005, p. 73

[2] Cécile Wajsbrot, dans un entretien accordé à Boojum

[3] Présentation des éditions Estuaire

[4] Sahkti, "Partir pour oublier", zazieweb

Pour en savoir plus:

* Sur "Fugue": une revue de presse, rassemblée par l'éditeur

* Sur Cécile Wajsbrot, son intérêt pour les littératures d'Europe de l'Est et son travail de traductrice, des critiques d'une de ses traductions récentes: "Berlin-Moscou, un voyage à pied" de Wolfgang Büscher

* Sur la photographe Brigitte Bauer

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24 novembre 2006

De l'Oiseau à l'Ermite

L’Ermite de la 69ème rue

Jerzy Kosinski

Plon, Feux Croisés, 566 p.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fortunato Israël

ISBN 2-259-02606-0

«Cet ermite s’y connaît plus en déguisements que tous les autres oiseaux de son espèce, bariolés ou non. Cet oiseau prouve qu’il est possible de changer de déguisement même après la mort (…). C’est une grive ermite mais seulement tant qu’elle est en vie. Dès qu’elle meurt, son plumage change à tel point de couleur, et de manière si imprévisible, que personne, pas même ses proches, ne savent qui elle était de son vivant. C’est bien pratique quand on veut disparaître sans laisser la moindre trace, n’est-ce pas ?»

Un auteur qui insiste : «Exiting is for me very important»* mais un livre qui s’achève dans une voie sans issue (NO EXIT), ça fait penser à un seppuku littéraire.

Un héros – Kosky – sachant qu’en ruthène, sa langue natale, kos signifie oiseau moqueur – un oiseau donc, nouvel albatros que «souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage, etc.», qui «attend les autres oiseaux. Viennent-ils simplement pour se moquer de lui ou pour le dépecer ?»

L’auteur – Kosinski – d’un succès mondial, L’Oiseau bariolé (1966), sachant que «l’oiseau bariolé est la métaphore de l’autre, de l’original que l’on déteste, et fait allusion à un jeu (…) consistant à capturer un oiseau, à peindre ses plumes de diverses couleurs criardes et à le relâcher parmi les siens. Lesquels, restés noirs ou gris, ne supportant pas cette différence, tuaient le bariolé à coups de bec. C’est une belle image, par anticipation, de l’hostilité que devait provoquer plus tard Jerzy Kosinski, malgré (ou à cause de) tous ses déguisements, toutes ses ruses » (Michel Braudeau dans le Monde du 29 janvier 1993). 

Que ce soit l’opposition (K. v. K.) ou au contraire l’analogie (K. & K.) qui signifient, «l’écriture parle, même si l’écrivain se tait». Kosinski est peut-être l’Oiseau, dont l’enfance est celle d’un juif errant en Pologne pour échapper aux persécutions, maltraité, torturé par des paysans au point qu’il en devient muet. Mais... «Norbert Kosky a-t-il perdu l’usage de la parole pendant la guerre ou bien est-ce, pour lui, le seul moyen de réduire au silence cette parole qui lui permettrait, s’il le voulait, de décrire l’indicible ?»

Pourquoi faut-il que Schultz ait écrit Ptaki (Les Oiseaux), sa toute première histoire, en 1933, année de naissance de Kosky ? (de Kosinski aussi). Que, la même année, John Mansfield publiât aux Etats-Unis The Bird of dawning (L’Oiseau de l’aube) ? Qu’Helena Powska, compatriote de Kosky, ait écrit L’Oiseau bleu, une nouvelle qu’elle qualifie d’autofiction, «ni vérité ni mensonge. Tout tourne autour d’un événement – ni réel, ni fictif – mon aventure avec un certain Norbert K., un exilé ruthène que j’ai connu à New-York ...»

Et pourquoi ces deux auteurs, l’auteur et l’auteur de l’auteur, K. et K., ont-ils chacun écrit neuf et non dix romans...

«Le neuf est l’un de mes chiffres sacrés», disai(en ?)t K.

Kos. v. Kos. : si Kosinski avait sans conteste le pouvoir d’en finir, littérairement, avec son auteur-personnage, sans en laisser l’occasion à celui qui disait pourtant, en parlant du suicide : «Je suis persuadé que, dans mon cas, une telle mort résoudrait tout ce qui n’est pas résolu», une autre fin court dans ces pages : celle de l’auteur-homme lui-même, qui se la donna par asphyxie, à l’instar des Virginia Woolf, Paul Celan et Hart Crane qui peuplent les notes de bas de page de l’Ermite.

C’est que tout est souvent, dans ce livre, inscrit en bas de page, l’au-delà du Neuf comme le passé de l’«oiseau traumatisé» qui, par cet acte final, a transformé sa vie en œuvre d’art et donné le coup de grâce aux démêlés de Kosky avec la réalité et la fiction.

L’incapacité du 9ème livre de Kosky à «raconter une simple histoire» est peut-être à rapprocher de la mort volontaire de Kosinski dont la cause réside, d’après sa deuxième femme, dans une dépression due à «son incapacité grandissante à écrire» (les paroles de Katherina von Fraunhofer sont citées par M.B., L’Humanité du 6 mai 1991, «L’Oiseau traumatisé»).

L’Ermite, testament de K(osinski) ? Lire ce roman, c’est accéder directement à un cerveau et assister en temps réel au fonctionnement d’une mémoire et d’une pensée - d’un inconscient – dont les arabesques se dessinent dans le gras des citations et les petits caractères des notes essentielles, dans les SS (non les §) qui séparent les paragraphes... Une encyclopédie en tout cas, un livre qui fait le tour de la question et dont l’auteur a peut-être le dernier mot.

«Tout ce que j’ai à dire, je l’ai déjà dit dans mes romans. Ma fiction appartient à tout le monde ; moi pas.» Dixit, exit Kosky-Kosinski.

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* The art of fiction, n° 46.

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18 novembre 2006

Riquiqui junior, il aime le lait et il n'aimait pas le vent.

La Horde du Contrevent

Alain Damasio

La Volte, 2004

ISBN: 2952221707




Quand Riquiqui Junior se lève le matin de mauvais poil et de bon pied gauche, il se sent parfois des envies d’épilation et d’amputation de constater que :

1° - la porte du frigo bâille, et certainement pas d’ennui.

2° - la bouteille de lait s’est fait la malle : elle est partie la veille à la poubelle.

Dans ces cas-là, Riquiqui Junior se rappelle le douillet précepte de son digne paternel, Riquiqui Senior : « S’il n’y a pas de solution, va te coucher. »

Seulement voilà, il y a un terrible conflit de génération entre le has been et le will be, ce dernier préférant boulotter que roupiller, ce qui le conduit dans cette rue qui va nous mener au bouquin de Damasio que le voisin de Riquiqui Junior ( c’est-à-dire l’auteur de ces lignes ) devrait normalement déjà commenter. En effet, cette rue est pavée d’un violent vent de face, ce qui est, pour notre tendre ( mais néanmoins super ) héros en devenir, un constant sujet de méditations désespérantes: « Pourquoi, oui pourquoi ce foutu vent opère-t-il un changement de direction à 180° dans les trois petites minutes qui sont nécessaires à l’achat de mon litre de mon blanc [ précision pour les gourmets et les gourmettes qui me lisent : il s’agit d’un lait enrichi en éléments bio et vieilli en fûts de chêne parfumés à la pipe de José Bové, issues de vaches sous Mozart le jour et Chopin la nuit, avec, dans la capsule, des brins d’herbe du Larzac à collectionner ] ? ? ? ! ! !  Pourquoi suis-je maudit et persécuté par le vent ? ? ?»

« Mais je ne sais pas, moi ! » lui répondit le deuxième auteur de ces lignes.

Devant sa mine navrante de détresse, le troisième auteur de ces lignes lui conseilla donc la lecture de La Horde du Contrevent, du sieur Damasio, une histoire de gonzes et gonzesses qui luttent contre le vent, tout ça pour trouver son origine.  

Le quatrième auteur de ces lignes surenchérit : « Ils font même mieux que lutter, car ils le contrent, ils contrent le vent. C’est tout un art, une technique, et cela nécessita aussi bien la mise en partition des différentes formes de vent qu’une chorégraphie de différentes formes de pack pour le contrer dans la meilleure aérodynamique possible ».

Le cinquième auteur de ces lignes ajouta : « Damasio est comme un marin sur un terrain de rugby ou un rugbyman sur une terre du marin ».

« Et même une mer », rigola le sixième auteur de ces lignes, « et puis de grandes oreilles de musicos ».

Pendant que le cinquième auteur de ces lignes s’occupait du sort du sixième auteur de ces lignes, le septième auteur de ces lignes crut bon de continuer le fil du récit pour détourner l’attention :  La Horde du Contrevent   n’aurait pu être qu’un livre de divertissement pour collégien privé de sorties. Mais le problème, c’est que l’auteur place une musique bien enquiquinante dans son écriture, genre tu te dis "merde, c’est sérieux, il a un style, une musique, putain merde ! c’est de la littérature !, je vais pas pouvoir m’en tirer en deux ou trois coups de clavier !" »

Le cinquième auteur de ces lignes, mis en forme par sa petite explication, en profita pour intervenir : « Tu veux un exemple ? Le voilà : 

 

« C'est le slamino, deuxième forme du vent, dans une variante banale dite de Malvini, fréquente dans les dunes, en lande dodue et en pays de collines. Il faut le contrer entre les crêtes, dans le creux des salves, en tiers temps et sans à-coup. J'ai ouvert les yeux, la journée sera belle. » [ page 457 ] »

 

Le septième auteur de ces lignes, sentant le cinquième auteur de ces lignes assommé par un coup de tendresse aussi violent que brusque, et donc muet, en profita pour continuer : « Comme l’écrit Olivier Noël, sur Stalker , " La Horde du Contrevent * a beau n’être qu’un roman d’aventures, étrange histoire de fantasy ou de science-fiction, pur roman ‘d’imaginaire’, il n’en brûle pas moins d’un feu quasi joycien, épiphanique et cependant fluide, accessible, populaire, qui excède largement le cadre utile mais trop étroit de l’expérimentation formelle (formaliste ?) (…) ". »

 

Le huitième auteur de ces lignes voulut montrer que lui aussi pouvait avoir des références culturelles : « Joycien, peut-être pas… Pas assez cacophonique, quand Damasio parle (dans son interview au Cafard cosmique  de "narration polyphonique (…) vitale pour moi ". On pense alors à autre chose d’ulyssien, mais en moins irlandais, plus grec, plus Homère, quoi. L’épopée, le sublime, le combat, le mythe, la quête, on retourne un peu à cette Odyssée… Dans Joyce, c’est plus chaotique, plus proche de l’anecdotique, moins dans la volonté de faire sens, dans la lisibilité immédiate ».

Le neuvième auteur de ces lignes profita de l’occasion pour montrer qu’il était un ami du huitième auteur de ces lignes : « Et l’expérimentation formelle, qui existe, ne serait-ce que pour cet enthousiasmant système de notation du vent  est somme toute limité, comparé à Joyce. Des petites trouvailles typographiques, notamment pour symboliser les personnages et dessiner les formes de packs, rien qui ne verse dans la poésie expérimentale pure et dure. Et pour jeter un autre petit grain de sable sur ce livre qui reste formidable, des jeux de mots un peu faciles qui font un peu potaches et qui donc ne le font pas, genre "ceux qui vont mûrir te saluent" ».

Rien de tel pour réveiller l’ardeur du sixième auteur de ces lignes, ardeur précédemment très mise à mal : « T’as qu’à lire moins souvent Libération et tu seras un peu moins sensible aux jeux de mots à la noix ».

Le neuvième auteur de ces lignes n’eut qu’à regarder le cinquième auteur de ces lignes pour qu’il aille sauter à pieds joints sur le sixième auteur de ces lignes. Ensuite, il put reprendre : « Dernier petit grain de sable que j’aimerais jeter, c’est à Golgoth et celui qui manipule sa bouche, qu’on sent rivé à un dico d’argot. OK, ça fait riche au niveau champ lexical, mais peut-être un peu trop. C’est plus Golgoth qui cause, mais le dico d’argot et des fois ça le fait pas, on respire plus ».

Pour que le neuvième auteur de ces lignes retrouve un peu son souffle, le dixième auteur de ces lignes prit la parole : « Vous parlez beaucoup de la forme, mais peu du fond, à part dire que c’est une quête de l’origine, un voyage initiatique (à l’espace, au temps, à la mort, au groupe). Il y a pourtant beaucoup de notions que Damasio approche, qui touchent autant la physique mais que la métaphysique. Mais même dans les critiques que j’ai lues, elles sont peu abordées. Vous n’auriez pas envie d’en toucher un mot ? »

Les neuf autres de ces lignes, tous en chœur : « Non ! ! ! »

Malin, le dixième auteur de ces lignes approuva : « Moi non plus… 521 pages, faut s’en remettre, et peut-être qu’il faut enlever les formes, avant de voir le fond…. »

Les neuf autres auteurs de ces lignes, toujours tous en chœur : « À la prochaine relecture ! ! ! »

Le onzième auteur de ces lignes, en retard comme toujours mais bel et bien là, n’arriva pas pour rien : « Vous avez parlé du CD et du site internet ( www.lahordeducontrevent.org ) qui accompagnent ce livre, que c’est vraiment un projet multimédia ? »

Les dix autres auteurs de ces lignes, en chœur : « Non ! ! ! »

Le onzième, de sa petite voix fluette : « Ben voilà, c’est fait… »

Les dix autres : « Merci, au revoiiiiiiiiiiiiiir ! ! ! »

Le onzième : « Euh… ouais, bonne idée, salut...»

Et il s’en fut.

Quant à Riquiqui Junior ( qui est un peu, quelque part, le douzième auteur de ces lignes ), lequel n’a pas encore fini sa première lecture, il n’a plus besoin de l’excuse du lait pour aller prendre le vent de face.

 

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19 octobre 2006

"J'habite dans la littérature" sur TF 1 le 19 septembre 2008?

 

J'habite dans la télévision

Chloé Delaume

Verticales / Phase deux, 2006.

ISBN: 2070781399

  Si ce livre est un brûlot et non une colère pâlotte et convenue, j'imagine sans peine aucune une riposte télévisuelle et sanglante en négatif, soit un J'habite dans la littérature, la vraie histoire d'une vraie fille filmée par elle-même ou par autrui  22 mois durant à lire du matin. Ou l'inverse (N.B.: lui laisser au moins ce choix). Intérêt ****: en quoi elle se métamorphose et ce qui la dévaste, le désastre totale de cette monomanie et ses effets douloureusement secondaires sur sa physiologie et sa psychologie.

  Autrement dit, quand l'autofiction se moque de la téléréalité, ça le fait pas trop, juste un peu. Par contre, ce qui le fait assez comme toujours, c'est l'écriture de Chloé Delaume (CD), ce luxe qu'ont les grands stylistes de pouvoir dire un peu n'importe quoi et d'être néanmoins bons à lire.

  Ceci écrit, elle ne dit pas n'importe quoi, ce qui ne signifie pas qu'elle ne se méjuge pas, à mon orgueilleux avis. Je crains de penser que sa défaveur va moins au médium "télé" qu'à l'époque, et que l'époque qui s'anime sur l'écran tache aussi les pages. Du terrible Videodrome (film de Cronenberg qui l'a inspirée), ne pourrait-on pas passer à un horrible Livrodrome où une Nicki bis sortirait non pas du téléviseur, mais de la page, et ce avec les mêmes mots: Je suis là pour te guider, Max. J'ai appris que la mort n'est pas la fin. Je peux t'aider. Tu dois maintenant aller jusqu'au bout, une totale transformation. (J'habite dans la télévision, p. 120).

  Et une Star Ac', ça n'existerait pas dans les piteux faits? Personne n'aurait aperçu un beau jeune premier écrire faux en se croyant lyrico et intello? [ Projet d'émission de Star Ac' littéraire: un atelier d'écriture, 20 candidats, le soutien d'une GRANDE maison d'édition, mais un seul gagnant-publié à la fin. ] L'insignifiance, le porno, le trash, le démago, le pipeule, seraient-ce là choses uniquement télégéniques et jamais littégéniques? Des écrits œuvrant à la disponibilité du cervelet, ça n'existerait pas? Le médium "livre" serait un ange et CD se serait gourée dans quelques unes de ses anciennes rages?

  Non, elle ne s'était pas trompée, et, dans le présent texte, il lui arrive de ne pas louper certaines cathodiques spécificités, comme quand ça tourne et que la mémoire est sous un curieux éboulis.

  Et peut-être que c'est moi qui me trompe, que la manipulation by TV est le réel sujet de ce bouquin. dans ce cas-là, se reporter à Erwann Bleu ou  Fabienne Swatly  , qui analysent parfaitement le credo delaumien. Je demeure assez sceptique, et puis souffler sur l'air chaud du temps ("les médias, ces ténias et en plus ils nous dévorent"), bof: est-ce que tout pourrait être immédiat et juste?

  Tout cas, pour moi, toujours pour moi, le vrai sujet est ailleurs, pas très loin mais quand même ailleurs, et aussi dans ce texte d'Aldous Huxley, Les Portes de la perception (trad. Jules Castier, éd. 10/18, 2003, 1ère éd. 1954, éd. du Rocher).

  Dans cet essai, AH a aussi décidé de se soumettre à une expérience et de la relater textuellement (nuance: CD le fait pendant, lui après). Il le fait aussi sous le regards de tiers (son épouse, un enquêteur; CD: Igor). La notion de cobaye est prégnante dans les deux publications, CD allant jusq'à déterrer le terme nazi de "Versuchspersonen", soit "sujets d'essai" (J'habite dans la télévision, p. 35). Et les deux exposent une écriture contaminée par le médical, spécialement ses branches neurologique et psychiatrique: ils citent tous les deux des travaux des plus sérieux. On pourrait poursuivre le listing par les traits d'humour et les flèches sociologiques.

  À première vue l'objet de l'expérience d'AH est tout autre, puisqu'elle consiste à absorber une drogue, la mescaline. Sauf que ce n'est pas une stupéfaction pour s'encanailler et faire le dur, non, c'est plus profond ou plus élevé, c'est selon, et c'est plutôt une tentative pour approcher Dieu, le non-moi, le monde dans sa nudité et son instant présent. Le titre l'indique, il s'agit de percevoir, et la phrase de Blake en exergue indique la manière dont doit s'opérer cette perception: Si les portes de la perception étaient nettoyées, tout chose apparaîtrait à l'homme telle qu'elle est, infinie..." So, il faut faire le ménage devant et derrière les yeux, et si dans cet ouvrage l'usage de psychotropes n'est pas affirmé par CD, il n'est pas non plus infirmé, et fur avoué à une autre reprise, ainsi qu'une certaine consommation de la téléréalité: R. W. : Certaines de tes références peuvent paraître beauf : tu as notamment déclaré que tu suivais régulièrement la télé réalité et que ton trip c’était de fumer des joints en jouant à la Play (...).

  Cette question de la perception de la réalité est une des premières qu'avance CD pour justifier sa charge: Vous cyniquez: j'ai su me préserver de la télévision. Attendu qu'en moyenne le temps passé par les Français devant la télévision est de 3 h 30 par jour. Vous assurez: je suis dans le réel et le réel est tout sauf la télévision. Il a été convenu que les Français ont pour espérance 11 ans et 4 mois de vie dans la télévision. J'ai dit: onze ans et quatre mois plein temps les paupières eveil permanent, soit un peu moins du double pour rester rationnel. Vous vous dites au réel et surtout au Village, parfois même au Château mais toujours appréciant votre panorama. Vous vous dites au réel et moi l'idiote du village, elle a eu comme une crise elle est restée bloquée elle se rejoue Éleusis version Télérama. Depuis. (J'habite dans la télévision, p. 12-13).

  Si AH parvient très bien a anlyser la mescaline under réalité, sous overdose avec CD le panorama est plus réduit, on ne voit pas trop. Elle se situe plus dans l'analyse suite parano, alors que AH en reste à la schizo avant la parano, dans sa perception qui dissocie. Mais AH est un visuel qui suit un fil narratif quand CD est une musicale qui a les cordes qui tressautent. D'ailleurs, elle rend mieux le ressenti de l'emprise télévisuelle par les pièces sonores qu'elleinvite à télécharger qui, loin d'être anecdotiques, sont complémentaires et essentielles, pour tout dire réussies, affirmant un vécu en même temps que le transcendant.

Posté par septembravec à 19:26 - DELAUME - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Alors, heureuse ?

Un heureux événement

Aliette Abécassis

Albin Michel 2005

ISBN 2744192155

206 pages

Eliette Abecassis a du courage ; le courage de dire dans ce livre ce que trop de femmes ne trouvent "pas forcément bon d'avouer" [2] ; le courage aussi de pointer du doigt les fautifs de cet état de faits, c'est à dire Freud, Dolto, Winicott... Et cet état de fait, c'est quoi ? Eh bien, c'est la maternité, la "maternitude" comme le dit si joliment l'auteure, avec son cortège de découvertes inattendues et de difficultés parfois insurmontables.

Barbara, la narratrice, n'a pas vraiment réalisé ce que devenir mère pouvait impliquer pour son couple, "La naissance d'un enfant est un tel bouleversement " [2]. Elle raconte au fil des pages la perte d'identité, la perte de repères, le bouleversement du couple, l'instinct maternel pas inné, les nuits blanches, la fatigue, la culpabilité, les petites joies aussi, vite submergées par les nuits blanches, la fatigue, la culpabilité, etc, etc. On tourne en rond au coeur d' " un face-à-face troublant et aliénant avec ce petit bébé" [2].

Ce que j'ai lu des positions d'autres lectrices est révélateur de l'encre très noire que Abécassis a fait couler- "une sacrée polémique " [1]-, en s'attelant à décrire, à travers l'expérience de Barbara, ce "bouleversement" [2] inouï qu'est la venue d'un enfant.

Parmi les réactions observées, celle qui consiste à reprocher au récit son côté exagéré, comme Sophie qui remarque : " ce livre est caricatural". [3]. On trouve aussi la cohorte de celles qui veulent rassurer : "ne croyez pas tout ce que l'on vous raconte" [2], et plus loin, cette conclusion un brin grinçante, faussement réconfortante : "tous les soirs dans cette histoire il y a un happy end, quand vous vous penchez admirative et comblée au-dessus du berceau de bébé endormi, tout s'efface" [2]. Mais dans l'ensemble, il me semble avoir surtout rencontré des commentaires dans le ton de celui  de Yza, peu encline à s'en laisser conter : "Ne crois surtout pas les femmes qui te parleront d'"horloge biologique" ou mieux encore "d'instinct maternel" " [2] ; ou encore Smop qui elève la voix pour constater avec effroi "que pour beaucoup, une femme ne peut exister qu'en accomplissant son "rôle biologique" " [3].  Et de se réjouir : "Bravo donc à Eliette Abécassis de montrer l'envers du décor et s'attaquer à un tabou ! " [3]

Je vous le disais, ce roman au titre à double tranchant a fait des vagues auprès du lectorat féminin, les quelques rares commentaires masculins que j'ai trouvés étant plutôt plus détachés, moins catégoriques, comme Lunettesnoires qui cherche à "relativiser un peu le propos" [2].

Quelle que soit les vues qu'on affiche à ce sujet, il est impossible de rester indifférent(e) au roman, on ne peut que réagir à "la violence de ces propos" [2]. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que l'auteure a choisi d'écrire le récit à la première personne, une façon de faire appel au vécu de certains lecteurs/trices : "ce n'est pas parce que la majorité des femmes enceintes ou (jeunes) mamans ne se retrouvent pas dans ce livre que les comportements décrits dans ce dernier n'existent pas..." [2]. Exactement.


Sources :

[1] http://bitwix.blogs.psychologies.com/my_life_with_me/2005/09/amer_constat.html

[3] http://lecturesdesophie.blogs.psychologies.com/mon_weblog/2005/10/un_heureux_vnem.html

Posté par ethiopia à 12:25 - ABECASSIS - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

06 octobre 2006

In memoriam

Parfum de glace

Yôko Ogawa, 1998

Traduit du japonais par Rose-Marie Fayolle, © Actes sud, Babel, 2002. ISBN 2-7427-4959-4. 302 p.

«Réserve de livres hermétiquement fermée. Poussière dans la lumière. »

«Frasil sur un lac à l’aube. »

«Mèche de cheveux d’un défunt formant une légère boucle. »

«Vieux velours passé qui a gardé sa douceur. »

Hiroyuki a mis fin à ses jours. Il a fait cela le lendemain de son premier anniversaire de vie commune avec Ryoko. Le lendemain du jour où il lui avait offert le parfum qu’il avait créé à son intention : Source de mémoire – le bouchon du flacon en forme de plume de paon.

Et le paon, disait-il, est le messager du dieu de la mémoire.

Pourquoi a-t-il voulu mourir ? Quand avait-il pris sa décision ?

Ryoko mène l’enquête. Ce qu’elle trouve en premier, c’est que le nom secret duquel elle appelait son amoureux – Rooky (l’anagramme, en passant, de Ryoko) n’était pas si secret que ça…

Oui, Rooky avait existé, et même continué d’exister pour d’autres, si différent du nouvel homme qu’il avait recréé et qu’il était pour Ryoko… Ce nouvel Hiroyuki était-il une imposture, ou la seule vérité ? Question par définition insoluble, que pose et laisse à jamais posée sa mort. Question insupportable, pour celle qui reste.

Rooky ne laissait pas grand-chose au hasard. D’indice en indice et de mot en mot, de frasil en gouttes d’eau et en mèche de cheveux, Ryoko parviendra, à partir du message codé retrouvé dans les affaires du défunt, à remonter dans la mémoire de Rooky – jusqu’à un certain point. Mais pas au-delà. Car pour autant, rien n’est sûr. Comprendre des années après qu’on n’a rien compris des années durant, c’est la vie, en même temps qu’il est impossible de savoir ce qu’est la vie, au juste.

«Je ne peux pas prédire l’avenir. Le parfum est toujours dans le passé, vois-tu.», disait Hiroyuki.

«Le passé ne se perd pas. De la même manière que rien de ce qui a été décidé ne peut être inversé, personne ne peut le manipuler selon son propre goût. C’est ainsi que toute mémoire est préservée. Même après la mort.»

La seule certitude du passé, c’est qu’il est passé. Si on ne peut le manipuler, on ne peut pas non plus le connaître.

Vivre la mort de quelqu’un, c’est finir par accepter qu’il ait été, sans savoir exactement qui. «Le consentement à la douleur de vivre», dit Didier Hénique.

Cette quête de la vie qui a été ou qui sera possible, qui est celle du roman d’Ogawa, on la déguste, on en apprécie la démarche labyrinthique (qui donc a dit qu’elle était «trop alourdie, trop engourdie» ? Elle réussit au contraire le miracle d’être à la fois minutieuse et poétique, et d’atteindre son but).

Et c’est avec un sentiment de plénitude et de regret qu’il faut se résoudre à faire le deuil de cette histoire – au moment précis où son dernier mot l’intègre définitivement à notre passé. Le livre a fondu dans nos mains, comme la glace dont il a le parfum. La relecture en reste l’unique possibilité : autrement dit, l’enquête commence. Et «commence», est précisément le dernier mot du livre.

Paris – octobre 2006.

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« Maladroitement baroque », par Catherine Argand, Lire, avril 2002

Critique de Didier Hénique sur Fluctuat.net

Posté par oliviacham à 09:42 - OGAWA - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 septembre 2006

Le travail c'est la santé ...

Yves Pagès -- Petites natures mortes au travail
Editions Verticales -- Le Seuil
collection Points
ISBN 2-02-051058-8


D'après ce qu'on découvre dans cet entretien :

Q: Les Petites Natures mortes au travail sont dédicacées à un philosophe italien Paolo Virno (...).
R: J’ai vécu un an en Italie, (...) J’ai rencontré là-bas Paolo Virno, un philosophe et ex-militant d’extrême-gauche italien. Cette rencontre a été très fructueuse, j’y ai découvert une pensée aussi libre que celle de Gilles Deleuze (...) ainsi qu’une réflexion politique subversive qui, au lieu de plaquer une grille idéologique toute faite sur le réel, tentait de comprendre et de tirer les conséquences de la mutation de nos sociétés post-fordistes.
Mes Petites Natures mortes au travail, ces formes de fictions-documentaires, doivent beaucoup aux discussions que j’ai eues avec Paolo sur les mutations des formes du travail.(...)

On parle donc de fiction-documentaire (ou de documentaire fiction, c'est selon) .
Je tiens à préciser qu'ici je n'entends pas approfondir la dimension politique de la démarche, car c'est un aspect qui ne m'intéresse que peu, et parce que, par conséquent, il y a peu de chance pour que je parvienne à vous y intéresser.

Vous pouvez néanmoins avoir plus d'éléments en lisant les différents entretiens, plus ou moins orientés, que Yves Pagès a pu donner.

Pour résumer l'état d'esprit de l'oeuvre, selon Marie Gauthier:

"Jobs absurdes non qualifiés ou méprises sur les qualificatifs du boulot, les Petites natures mortes au travail parlent ni plus ni moins de l'aliénation, telle que l'entendait Karl Marx, camouflée sous des tenues plus sophistiquées mais changeantes, au gré des modes et des mots qu'Yves Pagès décrypte avec style."

"C'est au"CDD d'aujourd'hui, dcd de demain" que ce livre acide est dédié !
23 petites natures mortes ou, au choix, 23 junkies sevrés à la tâche y sont hachés menus par la plume tranchante d'Yves Pagès". ( L'Œil électrique)

Un "livre acide" décortiquant l'être humain dans son environnement de travail et le potentiel lobotomisant, aliénatoire de ce dernier. Il s'agit effectivement d'un "mélange de provocation et d'ironie, un point de vue décalé et d'une certaine manière un exercice de style" ( Le Libraire )

Littérature pâlotte sous la lumière blafarde des néons d'usines, c'est un réalisme terrible qui donne prétexte aux délires les plus variés, du syndrôme delphinien aux Vigiles exposés aux soldes monstres.
La misère et les déserts affectifs, bien réels et navrants, donnent lieu à une série d'élucubrations fictionnelles sombres et drôles.

J'aime beaucoup l'équilibre qui est trouvé dans le livre, "entre la part de l'écriture, qui a sa liberté propre, et la part d'un sujet social délicat à manier. L'espace de jeu du langage et l'imagination ne laissent jamais oublier que ce dont on parle ici est finalement tragique. Et de ressentir cette profonde tristesse devant tant de gâchis, comme l'auteur, dans une rame de métro, reconnaissant le mendiant qui vient de débiter sa biographie sur un ton monocorde :"Emmanuel, gratteur précoce de guitare, branlotin vantard, fils unique de sa grand-mère, perdu de vue au détour d'une fatale réorientation professionnelle"." (cf. M. Christophe Dabitch, LMDA)

Hôtesses d'accueil à grossesse rétroactive, correcteur alcoolique, Pluto étouffant sous son costume, bref...

On nous offre ici une véritable "ethnologie" (Dabitch précité) du boulot précaire, vil et crasseux.
Globalement donc, cette lecture laisse une impression à la fois amusée et navrée, et vis à vis des personnage on oscille entre la pitié et l'agacement.

Je regrette juste les axiomes dogmatiques qui émaillent parfois l'oeuvre, tels que "Si tu veux abolir le prolétariat, donne-le en spectacle" (à la fin de "Pluto que rien"). Ils sont, je pense, inutiles dans la mesure où le récit se suffit à lui-même et que ce type de pseudo-dénonciation lui donne une coloration "lourdeaude" , maladroite, complaisante (et, paradoxalement,assez conformiste).

Posté par bunee à 10:42 - PAGÈS - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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