27 avril 2006
La couleur bienfaisante du rêve
La Ville Orange
Elisabeth Motsch
Actes Sud 2001, 141 pages
ISBN 2-7427-3055-9
Le titre et la couverture au disapason m'ont tout de suite convaincue que ce livre était l'un des miens. Et bien sûr, c'est une grande satisfaction à la fin du récit de savoir qu'on ne s'était pas trompée.
Dans cette biographie romancée Elisabeth Motsch nous parle de sa jeunesse dans les années soixante, de son enfance dans un milieu ouvrier parisien d'origine mi- lorraine mi -limousine, de son parcours scolaire chaotique d'adolescente révoltée jusqu'à l'entrée à l'Ecole Normale où "naissent des amitiés fondatrices (socialement, littérairement, politiquement, sentimentalement parlant) constitutives d’une personnalité" [1] et promesse d'un avenir meilleur. Et puis bien sûr, et surtout, elle dit Jérôme, ce moine dominicain du couvent de l'Arbresle dans le Rhône, Jérôme de dix ans plus âgé qu'elle, Jérôme qui ouvre "à la jeune fille les portes de la beauté, de la cohérence et de la réconciliation avec les autres".[2] Ensemble, ils vont vivre un amour platonique qui aurait voulu être plus que ça mais qui, la faute au temps qui passe, se desséchera pour finir par se flétrir irrémédiablement.
Voilà c'est tout. Le livre aurait pu s'intituler, "Mémoires d'une jeune fille rangée", il en a certaines tonalités. Comme l'explique Evelyne Bloch-Dano dans Le Magazine Littéraire, ceci est un "Roman d’apprentissage, [La Ville Orange est] un récit marqué par l’appartenance de son auteur à une génération". A cette époque, " Les héros de la nation sont De Gaulle et Brigitte Bardot. Rimbaud, le jazz, la guerre du Vietnam sont encore des terrains de découverte qui demandent une initiation."[2]
Pour maintes raisons, ce livre m'a émue, d'abord parce que l'action se déroule en partie dans un lieu que non seulement je connais bien et qui m'est passionnément cher mais aussi parce que, à quelques années près le parcours d'Elisabeth Motsch ressemble à celui de beaucoup d'entre nous ; Anne Van Hove l'a bien compris qui écrit dans Urbanpass.com : "Cette voix appartient à la génération de nos mères. On comprend alors mieux la suite... " Et la suite c'est bien sûr, "la perte de [ses] belles utopies." [4]
Aucun doute que le résumé ci-dessus suffirait à faire fuir qui supporte mal cette tendance d'une génération à cultiver la nostalgie du bon vieux temps qui est parti et ne reviendra pas. Ce serait mal juger Elisabeth Mosch qui en romancière habile a su éviter cet écueil pour retranscrire une époque sans s'apesantir inutilement : "l’auteur s’y entend à déjouer les pièges du livre de souvenirs, en prenant le parti d’une sincérité distanciée. (...) Ni chronique remorquée à l’Histoire, ni confession complaisamment autocentrée, mais quelque part dans cet entre-deux, la narration progresse par juxtaposition de courts instantanés, qui finissent par tisser un réseau subtil et cohérent de récurrences."[3]
Et le vrai tour de force c'est que cette distance n'empêche pas l'auteure de faire appel à une écriture pudique, intimiste, sensible qui effleure, sait se faire toute discrète aux moments de grande émotion, ne s'impose pas, est toute de touches légères et fortes à la fois. Elle "sonne juste" dit Emmanuelle Deschamps dans les Inrockuptibles. C'est vrai. Elisabeth Motsch possède l'art et la manière.
Et la ville orange dans tout ça, me direz-vous ? Bien sûr, "Orange est la couleur que prend le ciel entre deux jours, celle des souvenirs entre l’âge tendre et l’âge adulte "{4] mais aussi "Orange, donc, la couleur bienfaisante du rêve, des rêves faits pour montrer mais aussi pour perdre"[1] ; heureusement parce que tout est loin d'être drôle entre ce quartier triste des Batignolles et les "verts de Pompadour dans le Limousin, [du] blanc cassé du couvent de l’Arbresle, près de Lyon" [1]. Eh oui, La ville orange, c'est aussi ces références entrecroisées à la poésie, en particulier à celle d'Arthur Rimbaud, le poète maudit et révéré.
Alors Elisabeth Motsch ? Une superbe découverte à cultiver dont La ville orange n'est, j'en suis sûre, que le début d'un parcours semé de grands plaisirs de lecture émouvante.
Critiques citées :
http://www.elisabethmotsch.ouvaton.org/ville_orange.htm
[1] l'Humanité
[2] Le Magazine Littéraire
[3] Les Inrockuptibles
[4] Urbanpass.com
Le site consacré à Elisabeth Motsch :
http://www.elisabethmotsch.ouvaton.org/