22 avril 2006
Le long monologue de la hideur.
Brefs entretiens avec des hommes hideux
David Foster Wallace
Éditions Au Diable Vauvert
Traduit de l’anglais (américain) par Julie et Jean-René Étienne
448 pages, ISBN : 2846260885
Si
ce titre de Brefs entretiens avec des hommes hideux (BEADHH) n'est pas
inexact, il n'est pas non plus faux de penser à l'une de ses ombres,
soit Long monologue de la hideur (LMDLH). Il est en effet des
interviews qui n'en sont pas et des interviewés qui n'ont pas besoin de
questions, ce que leur absence rend ici assez manifeste, puisque le
discours arrive à tenir debout sans les interrogations qui l'ont vu
naître. Par exemple, page 35:
« Vous voyez, ça ne fait pas un pli.
Q
Eh bien mon père était, si j'ose dire », etc.
L'absence
de la question est d'abord gênante, mais on se rend vite compte qu'elle
n'est pas nécessaire à la compréhension du texte, ce qui rend visible
et sensible ce monologue (pour les plus optimistes) ou cette
ratiocination (pour les plus pessimistes, comme Éric Loret, dans
Libération) qui peut se cacher sous la plus anodine des conversations.
Et
s'il n'est pas faux, BEADHH n'est pas non plus très exact, car ce
recueil ne compile pas que des entretiens, mais aussi de la prose,
voire de la prose à moitié normale (selon Daniel Orozco, SF Gate,
16.05.99: "from the semi-conventional prose story"), un plan plein de note et d'abréviations, un style dictionnaire. Comme l'écrit Laurent Simon, dans Zone littéraire: "au
final, la lecture de Brefs entretiens (…) ressemble au bar de "La
Guerre des étoiles": toutes les espèces de l'univers littéraire s'y
réunissent en bonne entente."
On en revient donc au titre
fantomatique pour expliquer et trouver leur point commun, la hideur
dont il est question et qui parle, mais dont on n'a pas encore précisé
la nature.
Essayons au moins une fois.
Dans les brefs entretiens
(BE) en tant que tels, l'interviewer n'a ni nom ni visage ni voix, mais
juste un sexe, féminin. Le cadre de ces entrevues est tout aussi
aveugle et sourd, même s'il a un arrière-goût clinique. Par exemple,
pour le BE n°15, page 35: "département d'observation et d'évaluation de Bridgewater".
Les interviewés sont des hommes qui parlent de ces objets assez particuliers que sont les femmes, "as conquests, as demons, as receptacles, as anything but human beings" (Orozco, ib.).
Nous
avons donc principalement des hommes qui parlent de femmes qui
n'existent pas à une femme qu'ils ne font pas exister, comme dans ces
questions de la page 294, dont le but n’est peut-être pas d’obtenir une
réponse:
"Ce mot, 'masturber', ne vous choque pas?
Q
Et je le prononce comme il convient?
Q
Dans le fantasme que je décris...".
Mais
ce n’est pas parce qu’ils ne la font pas exister qu’elle n’existe pas.
À ce sujet, voici ce que rapporte Mitch Pugh dans le Chicago Newspaper
(06.99) :
« And in « Interviews », even the person Wallace
considers the main character, the unseen and unheard interviewer
(designated when speaking by a mere Q. and who is revealed only by the
“tiny, little remarks the men say to her”) is not exactly flawless.
“She,
to me, is the main character of the book, but also someone who is
extremely sensitive to misogyny in all its forms and darkness, in all
its manifestations", Wallace says.”
Principalement ne veut pas dire exclusivement, ainsi que le souligne Florence Noiville, dans Le Monde (7 octobre 2005): " celles-ci,
du reste, n'ont souvent rien à leur envier [aux hommes], comme en
témoigne la nouvelle Adulte World, où une jeune mariée s'abîme dans
l'angoisse (...)".
Qui plus est, il y a cette nouvelle troublante intitulée Du suicide envisagé comme offrande, qui commence ainsi; "Il y avait une fois une maman qui, ce n'est rien de le dire, en bavait vraiment sur le plan émotionnel, à l'intérieur", car "tout
la terrifiait, et elle était terrifiée à l'idée de le laisser
paraître". Et quand elle a un enfant, il devient un sale gosse, ce qui
aboutit, pour elle, à la "haine de soi, haine de l'enfant délinquant et
malheureux, haine d'un monde d'exigences impossibles et de jugements
impitoyables. Il lui était, évidemment, impossible de rien en exprimer.
Alors le fils -prêt à tout, comme tous les enfants, pour s'acquitter de
sa dette et rendre l'amour parfait que l'on ne peut attendre que d'une
maman- se chargea d'exprimer tout cela pour elle". On en revient
aux propos de Wallace rapportés par le Chicago Newspaper, et on se dit
que peut-être toutes nos paroles sont adressés à des personnes qui ne
sont pas là.
Mais demeure présente cette hideur qui apparaît
ailleurs plus salace, comme ce manchot qui explique comment il recycle
son bras bousillé: pour draguer (BE n°40, p.117). L'un des moments de
l'entreprise de séduction s'énonce d'ailleurs ainsi, page 119: "et
alors à ce moment-là quand elles sont arrivées à cette phase-là la
phase suivante c'est je leur demande est-ce qu'elles veulent le voir".
Si
la séduction est en soi une manipulation douce, ici, elle va bien
au-delà, et lui avec, qui utilise et manipule une difformité, un tabou,
et on atteint bien la hideur dont on peut trouver une autre
illustration avec ce détournement de la notion d'Holocauste (BE n°46,
p. 162) pour affirmer que tout viol peut se révéler utile, à la finale:
"il n'est pas impossible que le truc la grandisse", car "est-ce que
vous avez lu Viktor Frankl? L'Homme en quête de sens de Viktor Frankl?
Un bouquin formidable. Frankl était dans un camp pendant l'Holocauste
et son bouquin vient de là, de son expérience du Côté Obscur de
l'Humain et de comment préserver son identité dans le camp pendant que
l'avilissement, la violence et la souffrance s'acharnent à te
l'arracher totalement. Un bouquin excellent et maintenant repensez-y:
s'il n'y avait pas eu l'Holocauste, il n'y aurait pas eu L'Homme en
quête de sens."
Pour parachever cette oeuvre de manipulation,
il y a bien un moment où le lecteur devait y passer. Cela s'appelle le
méta-récit, soit "regardez moi qui vous regarde vous regarder"
(Laurent Simon, Zone littéraire). Pour Sarah Cillaire (Le
Littéraire.com, 21.09.05), cela a tout de la mode passablement
énervante, car Wallace utilise "tous les procédés fictionnels éculés jusqu'à la corde des romanciers (post?) modernes",
sous-entendant peut-être par là que les procédés fictionnels des
auteurs d'avant la modernité (ceux de l'Antiquité?) seraient moins
éculés.
En tout cas, elle n'est pas la seule à peu goûter les textes
de ce recueil pareils à Octet, qui, s'ils ne constituent pas la majeure
partie de ce recueil, n'en sont pas moins un élément très voyant. Pour
Bob Wake (Culturevulture.net), "the collection is fatally marred by flat experimental stories like Octet". Pour Alex Abramovich (The Village Voice, 09.06.05), "others, particularly the more fragmented experimental fictions, seem constipated". Quant à Erwan Desplanques (Télérama): "parfois, Foster Wallace en fait trop. Ses pages se mettent à ronfler, à ruisseler de surenchère". Éric Loret (Libération), pourtant un fan: "mettre le ratage en abyme comme dans Octet n'ôte rien à l'ennui du lecteur". Il
a même recours à un grand nom parlant d'un autre grand nom (Diderot sur
Rameau, qui trouve aussi un écho dans Desplanques avec "ronfler") pour le pardonner: "excellent quand il est bon, mais il dort de temps en temps: et à qui cela n'est-il pas arrivé?"
Personnellement, Octet, malgré quelques longueurs, j'ai quand même bien aimé. Il y a des méta-récits moins drôles. Page 218: "et
alors il vous faudra le lui demander direct, à la lectrice, si elle la
sent, elle aussi, cette drôle de similitude interhumaine, diffuse,
vitale et innommée. Il vous faudra en d'autres termes lui demander si
elle estime que le semi-octet effiloché, heuristique et instable
"fonctionne" comme un tout organique cohérent". Je rejoins ainsi le Cafard cosmique. Parfois "lourd, excessif (...) mais tellement... brillant" (Daylon). En plus, c'est l'avis de quelqu'un sensé rendre seulement compte d'ouvrages de science-fiction: "oui, c'est un peu maigre pour justifier de la SF [Datum Centurio, texte de 9 pages dans un recueil qui en compte plus de 400]. Mais au Cafard, on fait un peu ce qu'on veut." J'espère donc que ça continuera, et qu'au Cafard, ils feront même beaucoup ce qu'ils veulent.
Mais on va finir par une réussite, même pour une littéraire comme Sarah Cillaire, Le Sujet dépressif :
"Le
sujet dépressif prenait en outre bien garde, lorsqu'elle se tournait
vers les membres de son Échafaudage émotionnel, à ne jamais mentionner
les circonstances telle que la bataille sans fin de ses parents sur le
coût de ses soins orthodontiques comme la cause de son incessante
dépression d'adulte" (page 60).
Ou, page 74:
"La
thérapeute prenait toujours un soin extrême à ne jamais sembler juger
ou blâmer le sujet dépressif de s'accrocher à ses défenses et à ne
jamais suggérer qu'elle eût en aucune manière consciemment choisi, ou
choisi de s'accrocher à une dépression chronique dont le calvaire
faisait de chacune de ses (c.-à-d. de celle du sujet dépressif) heures
de veille plus que n'importe qui n'eût pu en supporter".
Liens.
Critiques en français:
http://www.liberation.fr/page.php?Article=319072
http://www.zone-litteraire.com/actu.php?art_id=936
http://www.cafardcosmique.com/Critik/critik/w/Wallace.D.F/wallace.brefsentretiens.html
http://www.lelitteraire.com/article1889.html?var_recherche=wallace
http://livres.telerama.fr/edito.asp?art_airs=M0511071217395&srub=2
http://lelabo.blogspot.com/2005/10/brefs-entretiens-avec-des-hommes.html
Critiques en anglais:
http://www.villagevoice.com/books/9923,abramovich,6314,10.html
http://www.culturevulture.net/Books/BriefInterviews.htm
http://www.thehowlingfantods.com/chicago.htm (avec une rencontre avec David Foster
Wallace)
http://www.salon.com/books/feature/1999/05/28/hideousmen/index.html
http://leisuresuit.net/Webzine/articles/hideous_men.shtml
http://www.sfgate.com/cgi-bin/article.cgi?file=/chronicle/archive/1999/05/16/RV67011.DTL
Liens divers:
http://www.thehowlingfantods.com/dfw.htm : site consacré à David Foster Wallace.
http://en.wikipedia.org/wiki/David_Foster_Wallace : la page wikipédia.
http://www.audiable.com/livre/?GCOI=84626100938920 : les éditions Au Diable Vauvert.