07 août 2006
Au nom du Père
Pourfendeur de nuages
Russell Banks Traduit par Pierre Furlan Actes Sud, Oct. 1998 771 pages ISBN : 2742718745
Comme j'ai tendance à aimer et admirer tout ce que qu'écrit Russell Banks je me suis lancée sans préjugé aucun dans la lecture de ce roman au titre tellement évocateur d'espace, d'infini et d'idéal.
Et grand bien m'en a pris ! Pas vraiment férue d'Histoire mais gourmande d'histoires, j'ai trouvé là de quoi satisfaire mes appétits avec "ce Niagara narratif de 800 pages" [2] . Russell Banks fait une fois encore appel à son inlassable talent pour démontrer comment les grandes causes peuvent être le fait des petites gens.
John Brown, agriculteur blanc et prédicateur presbytérien prend fait et cause pour l'abolitionnisme dans l'Amérique du 19ème siècle et "Au nom de la Bible, il entraîne toute sa famille dans son combat " [3]. Tous laisseront la vie dans cette lutte entre fanatiques, tous sauf Owen, le fils fidèle dominé par " la personnalité écrasante" [1] de ce père visionnaire ; Owen, le maillon faible de la chaîne des apôtres, celui qui "commence à douter" [3] et que "la folle opiniâtreté et l’orgueil" [3] de son père entraîneront à "abandonne[r] en définitive la partie, se bornant désormais à regarder en spectateur le massacre de ses compagnons d'armes" [1]
Quant à John Brown, personnage fantastique de "ce western à hauteur d'homme" [2], il est "fascinant dans sa complexité" [2]. Ce véritable patriarche, "figure emblématique du mouvement abolitionniste" [1], fait d'incompréhensibles contradictions et d'inébranlables convictions, n'hésite pas à voler et à trucider ses semblables pour libérer les opprimés victimes du fléau de l'esclavagisme ; sa conviction personnelle qu'il "représente Dieu" [3] nous amène comme Jules à légitimement nous demander s'il n'est pas "Une sorte de terroriste, intégriste, de son époque ?…" [3] .
Le roman, outre le fait qu'il est bien sûr une "gigantesque philippique contre notre civilisation de la 'marchandise', humaine ou pas" [2], a valeur de documentaire "pour qui s'intéresse à l'Amérique et à ses fantasmes" [2] ainsi qu'aux courants religieux, sociaux et politiques qui l'agitaient à cette époque. Et comme tout documentaire, il comporte quelques longueurs, notamment dans le détail des diverses batailles de la dernière partie ; on aurait en effet souhaité "peut-être pouvoir s'appuyer sur une chronologie et des cartes" [2].
Il ne s'agit cependant là que d'une légère réserve. Le récit de Owen, "superbe" [3] dans son ensemble, a la force, la sincérité et la lucidité de pensées intimes sur lesquelles, toujours, "planent l'obsession de la faute, la rhétorique des grands confessions puritaines" [2]
Sources :
[1] http://www.fluctuat.net/livres/chroniques01/pourfendeur.htm
[3] http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit?l=384
Voir aussi :
[4] http://www.ratsdebiblio.net/banksrussellpourfendeur.html
[5] http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=3908
Sur John Brown :
- en anglais, et très complet http://en.wikipedia.org/wiki/John_Brown_(abolitionist)
- en français http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Brown
Extraits :
p.195 :"Je ne savais pas comment me prémunir contre cette maladie, sinon en ne m'associant qu'avec des Blancs, ce que je ne pouvais pas faire en me considérant encore comme un homme. A cause de notre histoire commune, je ne savais pas comment contourner ou dépasser la question de sa race, quand j'étais en face d'un Nègre, et, du coup, je n'arrivais pas à dépasser ou à contourner la mienne. Et chaque fois que je me rendais compte de ma blancheur, j'avais honte. Pas seulement à cause des horreurs de l'esclavage- bien qu'il y ait là matière plus que suffisante pour que tout Américain blanc ait honte de sa race-, mais parce qu'aux yeux du Dieu de mon père et, ce qui était le plus important, dans les yeux de mon père lui-même, la conscience de la race était un mal. C'était tout aussi mal que, lorsque je me trouvais en présence d'une femme, le fait de ne pas pouvoir oublier que j'étais un homme et pas simplement un être humain comme elle. C'était comme si la conscience de la race, pareille en cela à la conscience du sexe, était une sorte de concupiscence incontrôlable qui empêchait le mâle blanc de respecter les relations personnelles profondes qui fondent l'amitié et la famille."
p. 257 "Père, qui n'avait aucun handicap de la sorte pour rectifier ses penchants naturels, a dû s'en imposer un. Lorsqu'il était jeune, il bridait l'exubérance de son discours- et donc de ses pensées- en plaçant dans sa bouche un caillou assez gros pour lui interdire de parler librement et sans gêne. Il portait cette pierre toute la journée en silence, sauf quand il la retirait délibérément et, pour ainsi dire, se débouchait la bouche. Il utilisait le stratagème de Démosthène, mais à l'envers : non pour surmonter un handicap, mais pour en feindre un et avoir l'avantage de le compenser ainsi qu'il l'avait observé et admiré chez son père.
"L'homme du dedans et l'homme du dehors ne font qu'un, sauf si tu es un hypocrite et un simulateur. Maîtrise l'un et bientôt tu seras maître des deux" avait coutume de dire le Vieux.
p. 297" Le pouvoir que Père exerçait sur nous semblait presque émaner de son corps : comme si c'était un être plus purement masculin que nous. Il m'était arrivé, au cours de ma vie, de rencontrer quelques autres hommes semblables à Père en ce qu'ils paraissent plus virils que la moyenne ; mais en général c'étaient des individus brutaux et stupides, ce qui n'était certes pas son cas. Comme lui, ils avaient une barbe plus dure, les mains, les bras et la poitrine plus velus, les muscles et les os plus durs, plus lourds et plus massifs que les autres hommes. ils avaient une odeur plus virile que nous. Même lorsqu'ils avaient pris leur bain et mis leur cotume pour se rendre à l'église, ils sentaient, comme Père, le cuir de selle bien huilé. Aucun d'entre eux, cependant, n'avait la sensibilité morale et l'intelligence de Père : deux caractéristiques qui rendaient sa masculinité plus impressionnante que la leur. Dans les temps anciens, des figures de ce genre, marquées dans leur apparence et leurs manières par un excès de masculinité, étaient sans doute distinguées dès la jeunesse pour devenir des meneurs, des chefs de clan, des seigneurs de guerre. Il était difficile de ne pas s'incliner devant un homme tel que lui.
Je me disais parfois que c'était ainsi que la plupart des femmes devaient se sentir devant les hommes : comme un petit enfant sans poils, doux et vulnérable, face à un grand adulte velu, dur et inaccessible. C'est peut-être ce que nous voulons dire lorsque nous parlons de "caractère féminin"."
p.320 "Je n'ai jamais pensé que Père était fou- contrairement aux présentations qu'on a plus tard si souvent faites de lui-, sauf de temps à autre et dans ces histoires de finance. Mais cette folie, il la partageait à l'époque avec la plupart des gens qui avaient du talent et l'esprit alerte. C'était une sorte de peste, ce rêve de s'enrichir par la spéculation, et ne pas en être infecté passait pour un manque d'agilité d'esprit et d'intelligence. Mes arguments contre le projet de Père n'ont donc eu presque aucun poids. Pour lui, c'était là le discours d'un niais ou d'un homme sans ambition."
p.383 "Les forces les moins nombreuses, a t-il alors expliqué, sont nécessairement composées d'hommes qui, tout en croyant bien des choses, doivent impérativement être pénétrés des deux principes suivants. Premièrement, chaque soldat doit croire qu'il est engagé dans un combat où lui et ses camarades ont moralement raison et où leurs adversaires ont moralement tort. Il n'y a pas de moyen terme. Pas de place pour le moindre compromis. Il ne peut pas s'agir d'une dispute sur un territoire. Ce sont des principes de base, qui sont en jeu, pas de simples frontières. Et deuxièmement, il doit croire qu'il se bat pour sa vie et pour celle de ceux qu'il aime. De sorte que la seule issue pour lui, s'il ne participe pas à cette terrible guerre, c'est sa mort et celle de ceux qu'il aime. "
p.392 "Nous étions descendus dans King Street, près des halles de Covent Garden. La gare de Charing Cross, située sur un grand boulevard appelé le Strand, n'était pas loin à pied. Père marchait comme d'habitude, à grands pas, les jambes raides, précédé de son menton, tandis que je me démenais pour ne pas rester en arrière, perpétuellement distrait par les gens qui passaient, par les femmes aux coiffures élégantes, avec leurs longues robes à tournure, par les messieurs avec leurs cannes et leurs hauts-de-forme, par les belles voitures à grandes roues et les cabriolets aux cochers et aux valets en livrée, par les attelages superbes et assortis qui les tiraient dans ces rues bondées.
Cette débauche de richesses étalées, de pouvoir, d'assurance feutrée, m'a stupéfait. Voilà, me suis-je dit, l'envers de ces fabriques fumantes et des taudis que nous avons vus à Manchester et dans d'autres villes où les enfants s'écroulent et meurent tous les jours devant leurs machines. Voilà le profit, enfin visible, tiré des horribles plantations sucrières de la Jamaïque et des Barbades où on a remplacé l'esclavage par le servage. le pays tout entier avait l'air d'une gigantesque usine où la matière première et le travail arrivaient des hauteurs arides d'Ecosse, d'Irlande et des plantations tropicales. Liverpool en était le port de transit et Londres le bureau de comptabilité. Je ne pouvais pas m'imaginer faire partie de cette classe dirigeante, être l'une de ces personnes si impressionnantes que je croisais dans la rue. Par conséquent, je me disais que si j'avais été un Anglais vivant en Angleterre je serais sûrement devenu un de ces anciens luddites qui brisaient les machines à coups de marteau."
p. 448 "Nous devenons ce et ceux que nous aimons, même si ce n'est jamais pour cela que nous les aimons."
p.610 "Je connais ce genre d'hommes. J'en ai vu partout, même dans le Nord. C'est un des types humains de base. Les individus ne sont que des pions pitoyables et dégénérés d'autres hommes qui sont bien pires qu'eux. Oh, certes, ces pauvres individus, dans leur erreur, détestent les Nègres et adorent l'esclavage. Mais ce n'est pas parce qu'ils sont eux-mêmes propriétaires d'esclaves nègres ou dépendant d'eux pour travailler leurs minuscules terres. Tu ne vois jamais de marchands d'esclaves parmi ces gens, pas vrai ? Ni de planteurs de coton. Non, il s'agit de pauvres, Owen. Et comme la plupart des gens du Nord et du Sud, mais surtout du Sud, ils ne possèdent pas de terre ni d'esclaves, et ils sont incultes et analphabètes. Ce sont des serfs, pratiquement, mais sans seigneur dans son château pour les protéger. Et parce qu'on leur apprend depuis des siècles à aimer et à envier celui qui est riche et qui a des esclaves, ils détestent les Nègres et maintenant ils viennent ici conquérir le Kansas et lui imposer l'esclavage. C'est tout. De pauvres fous qui se leurrent. Comme ils ont la peau aussi blanche que les riches, ils croient qu'ils pourront un jour être riches à leur tour. Mais s'il n'y avait pas les Nègres, Owen, ces hommes seraient obligés de reconnaître qu'en fait ils n'ont pas plus la possibilité de devenir riches que les esclaves qu'ils méprisent et piétinent. Car alors ils verraient qu'ils sont eux-mêmes tout près d'être des esclaves. Et donc, pour protéger et nourrir leur rêve de devenir un jour, Dieu sait comment, quelqu'un de riche, ils ont en fait moins besoin de posséder des esclaves que d'empêcher les Nègres d'être libres un jour."
p. 656 " Vous ne devez pas obéir à une majorité, quelle que soit son ampleur, si elle s'oppose à vos principes et à vos opinions. [...] La plus vaste des majorités, expliquait-il, n'est souvent rien de plus qu'une meute bien organisée dont les clameurs ne peuvent pas plus transformer le faux en vrai et le noir en blanc que la nuit en jour."
p.657 " C'était la raison pour laquelle il condamnait la vente de terre sous forme de bien privé et considérait qu'elle devrait être mise sous tutelle commune comme elle l'était par les Indiens quand les premiers Européens étaient arrivés ici. L'esclavage, cependant, restait "le summum de la vilenie" et son abolition était donc la tâche première et essentielle de tout réformateur moderne. Il était absolument persuadé que si le peuple américain n'y mettait pas rapidement fin, la liberté humaine et la liberté républicaine disparaîtraient à jamais de cette nation et peut-être de l'humanité tout entière."
p. 707 " La vie éternelle - quelle pensée atroce ! Même s'il m'est arrivé de penser qu'il ne serait pas horrible d'être tué éternellement. D'être mis à mort sans cesse jusqu'à ce que je n'aie plus peur de la mort. Alors, c'est la vie qui serait une illusion, et mourir puis renaître pour mourir encore seraient la seule réalité : le monde, qui de toute façon n'a jamais fait l'expérience d'être moi, continuerait simplement à être lui-même. Je pourrais finalement devenir bon : un homme parfait, un saint hindou, sans ce Dieu sévère et barbu qui me traite de haut, qui me fait marcher par la culpabilité et la honte, par des principes et des devoirs, qui érige la bonté en une obligation irrésistible et impossible à satisfaire au lieu d'en faire le simple état naturel de l'homme."
p.752 " [...] mais au total, tous ces mots, ils mènent à...quoi ? A rien qui vaille pour tout autre que moi, je crois bien, et pour moi ils ne valent rien. Dans ce cas, pourquoi est-ce que je les ai recueillis et gardés pendant tant d'années ?"
p.754 " Je n'écris plus, à présent, que pour pouvoir un jour arrêter d'écrire. Je parle pour parvenir à me taire. Et j'écoute ma voix afin d'arriver bientôt à ne plus être obligé de l'entendre."
28 juillet 2006
"The love of liberty brought us here " *
American Darling
de Russell Banks
Roman traduit de l'américain par Pierre Furian
Éditions Actes Sud (octobre 2005)
395 pages, ISBN : 2742756906
Ce gros livre se lit d'une traite, c'est un roman prenant, et même bouleversant, un roman "qui nous plonge dans les années tumultueuses des années soixante aux Etats-Unis et nous porte, en passant par l'Afrique noire, jusqu'au seuil d'un certain 11 septembre 2001 à New York." [1]
Au coeur de ce " roman très politique" [3] la narratrice Hannah, qui, bien que "dérangeante dans ses excès, [elle] reste très attachante." [3].
Hannah entreprend ce qui ressemble à une confession, elle part "sur les traces de son passé, qu'elle égrène pour nous " [3], en commençant par celle qu'elle est devenue aujourd'hui, une femme âgée et blessée retirée du monde dans une ferme des Adirondacks ; petit à petit elle dévide le fil de sa vie, d'abord ses expériences d'apprentie terroriste dans les USA des années 60 et 70, à l'époque du "Weather Underground, ce mouvement clandestin fondé en 1969 qui prône la violence pour renverser Nixon" [2] ; par la suite, cette fille de bonne famille, "fille unique d'un couple de bourgeois progressistes nageant dans la bonne conscience et l'aisance matérielle" [1], se laissera aller à l'oubli momentané de ses idéalismes pour se retrouver mariée au pouvoir dominant du Libéria corrompu, et à l'un de ses représentants mineurs, "ministre d'un gouvernement à la solde des USA " [1] ; femme en apparence libérée, mais seulement des conventions sociales de son époque, sûrement pas de ses fantômes, elle deviendra mère aimante dénuée d'instinct maternel et pourtant pleine de compassion pour ses amis rêveurs (les chimpanzés) ; manipulatrice manipulée, marionnette aux mains des plus grands, Hanna aussi connue sous le nom de Dawn ou de Mme Sundiata est polymorphe, elle s'adapte à la situation et épouse le changement au gré des coups du sort ; d'aucuns pensent qu'elle donne l'impression d'être "en permanence comme sous l'effet d'une drogue lénifiante" [3]. Elle reste cependant toujours émouvante dans sa lucidité à voir et à accepter "ses échecs et ses aveuglements" [1], ses erreurs et ses bassesses. Une femme de chair qui ne pleure pas, pas beaucoup, et connaît pourtant tout de la souffrance et de ses atroces déchirements. Hanna est "loin d'être sereine " [1].
Et puis il y a l'autre élément essentiel de ce roman, c'est à dire le Libéria, pays de tous les espoirs et de toutes les corruptions, " cette « officine de change » dévolue aux pots-de-vin de palme de la corruption universelle" [2]. A travers des passages parfaitement documentés, Russell Banks nous raconte le parcours de ce petit pays d'Afrique de l'Ouest, condamné dès le début au " pillage de ressources importantes " [1] par les grandes nations occidentales, et devenu dans les années 80 le bourbier violent de "coups d'État sanglants et de la guerre civile" [1], résultat des trop nombreux conflits d'intérêts auxquels se livrent des "pantins sanglants comme Samuel Doe ou Charles Taylor " [1] . Le jugement de Banks est sans appel, il condamne avec la plus grande fermeté les manoeuvres manipulatrices des USA pour s'assurer une présence politico-économique sur ce vaste continent, présence qui passe par le contrôle de ses richesses et l'asservissement de ses plus vils représentants.
Russell Banks est un "conteur impeccable" [2] , c'est un enchanteur ; je voue une admiration grandissante à celui qui sait "nous river à sa plume de belle façon" [3] ; j'aime la finesse de ses analyses, sa façon de parler du quotidien et de gens qui "malgré leur destin "hors-norme, [ils] ne cessent jamais d'être crédibles et vous prennent aux tripes." [3] ; ceci tout en retenant une certaine poésie et sans pour autant faire l'erreur de tomber dans le sentimentalisme. Il a trouvé le juste milieu. Magistral.
* C'est ici que nous a amené l'amour de la liberté (devise du Libéria)
Sources
[1] http://culture.revolution.free.fr/critiques/Russell_Banks-American_Darling.html
[2] http://permanent.nouvelobs.com/conseils/livres/obs/2135/crit2135_134.html
[3] http://www.amazon.fr/gp/product/2742756906/402-9553155-3778559?v=glance&n=301061
Autre source :
http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=13593
Sur le Libéria, consulter :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Liberia
Extraits :
"En vain. Tout cela en vain. Les choses se sont toujours passées de la même façon, et pourtant nous continuons. Depuis des dizaines de millénaires, bien avant les temps bibliques, depuis que notre espèce a appris à fabriquer des armes et à apprivoiser le feu, les femmes ont fui les carnages et sont revenues plus tard contempler les décombres de leurs maisons pillées ; et là, abasourdies par la violence de la destruction et par sa force, elles ont essayé de comprendre pourquoi, s'il n' y a rien d'autre à voir en ces lieux, nous, les femmes, y retournons quand même ; et en premier lieu pourquoi nous avons fui, puisque nous ne pouvons faire autrement que de revenir et que rien ne nous attend là qu'un chagrin éternel et l'évidence de ce que nous avons perdu." p.44
"Ce système est mauvais, a-t-il déclaré. Mais on n'a rien pour le remplacer. Sauf le communisme ou le socialisme, appelle-le comme tu voudras. Et nous ne sommes pas idiots, on voit bien ce qui arrive quand on essaie ça. On voit ce qui est arrivé aux pays africains qui ont eu de grandes idées socialistes. Le diable qu'on connaît vaut mieux que le diable qu'on ne connaît pas. Les Etats-Unis, on connaît. L'Angleterre et les autres, on connaît aussi. Mais la Chine et la Russie, elles, on les connaît pas. Alors on vit avec le système qu'on a. En plus, le communisme ou le socialisme, même si j'aime beaucoup certaines de ses idées, ça finit par être mauvais pour tout le monde. Au moins le capitalisme est bon pour quelques-uns d'entre nous, pas vrai ?" p.127
"Vous vous dites que ça ne va jamais finir. D'abord le coït. Puis la grossesse. L'accouchement. La petite enfance. Et puis en réalité ça s'arrête.
Non que l'une ou l'autre de ces choses dure éternellement. Il en est, comme le coït ou l'accouchement, qui ne durent que quelques minutes ou quelques heures. Mais chacune, pendant qu'elle a lieu, semble n'avoir ni début ni fin, et chaque phase qui vous accable dans ce cycle de deux ans, depuis l'acte sexuel jusqu'à la fin de la petite enfance du bébé, vous donne l'impression d'être le tout. J'y suis passée deux fois, et les deux cycles se sont chevauchés.
D'abord vous pensez : Voilà ce qu'est ma vie, désormais. Voilà qui je suis. Ma vie est cet éternel carambolage, ce tringlage, se faire caramboler et se faire tringler. Et puis vous pensez : non, ma vie désormais se passera à patauger maladroitement dans les eaux épaisses de mon corps si bizarrement déformé, ou bien autour de ces mêmes eaux. Non, accoucher, c'est chier des charbons ardents. Me transformer en volcan à l'envers. Et puis vous vous dites : non, je suis cette personne qui a des fuites et donne ses seins douloureux à cette bouche suceuse d'une autre créature, et quand le bébé est rempli, je suis celle qui nettoie son vomi, sa pisse et sa merde.
Sans cesse le même cycle, mois après mois. Voilà ce qu'est ma vie, désormais, pensez-vous. Voilà qui je suis. Et tout le monde, surtout quand c'est une autre femme qui vous parle, vous jure que vous allez adorer toutes les phases de cette vie-là, que chacune va vous donner pour la première fois, et puis de plus en plus, la sensation d'être une femme pleinement épanouie. Vous allez être vous-même en plus profond et en plus grand." p. 170
"L'accouchement comme la grossesse et le coït m'ont remodelée. C'est ce que m'avaient prédit toutes celles qui avaient vécu la chose. Mais, contrairement à ce qu'on m'avait promis, l'expérience ne m'a nullement amenée à être davantage femme. Elle m'a rendue plus étrangère à moi-même. De la baleine qui porte un marsouin dans son ventre, je suis passée à la peau de serpent vidée- une enveloppe. Jusqu'à ce que peu à peu, une fois le bébé et, un an plus tard, les jumeaux enfin sortis de moi, je me remplisse de nouveau et, gonflée alors de sang et d'un lait qui se déverse, goutte, ruisselle et parfois même gicle de mon corps, je me rende compte que j'étais devenue un réservoir nutritif percé, un navire de ravitaillement. Dépersonnalisée. Chosifiée. Mon corps transformé en vaisseau privé de tout lien avec mon moi antérieur.
Je n'avais pas une nature de mère. Contrairement à la plupart des femmes, je ne suis pas née programmée avec des instincts et des compétences de mère. Il a fallu que Jeannine m'enseigne pratiquement tout [...]. C'était presque comme s'il m'avait manqué un gène et qu'il me le manquait encore aujourd'hui." p.178
"Assise sur le canapé, j'ai réfléchi à ma situation, me rendant compte à quel point j'étais devenue d'un seul coup impuissante. Je me rappelais que lorsque j'étais adolescente et plus tard jeune femme, j'avais fait le voeu de ne jamais, au grand jamais, me rendre dépendante du sort d'un homme. J'avais remarqué très tôt combien cette dépendance avait paralysé ma mère; et avec ce recul qui était déjà le mien quand j'étais déjà toute jeune fille, j'avais considéré ce que le monde allait m'offrir quand je deviendrais femme en me jurant de n'y consentir que selon mes propres conditions. J'accepterais avec plaisir ce qu'un homme pouvait me proposer en termes de responsabilité, d'engagement, de récompense ou de compensation, mais uniquement dans la réciprocité et pourvu que je reste libre de quitter cet homme dès lors qu'il romprait le contrat ou se révèlerait dangereux pour moi. [...] Je me disputais avec mes camarades de classe masculins, à Brandeis, qui me traitaient de salope, de gouine, de féministe allumeuse et castratrice." p.229
"Quand à mes fils, je les aimais, mais je n'étais pas l'une de ces femmes qui trouvent dans la maternité un rôle naturel et épanouissant. Je ne le suis toujours pas. Pour moi, ce rôle a toujours été artificiel. Ce n'est qu'avec les chimpanzés que je me suis sentie naturellement mère, mais je ne les aimais pas individuellement et pour eux-mêmes comme j'aimais mes fils." p.241
"Je me suis placée directement au-dessus de lui de façon à me substituer au plafond dans son champ de vision, et j'ai vu mon visage se refléter dans ses pupilles. Pendant un long moment, nous nous sommes fixés mutuellement, sans ciller, les yeux secs, comme si nous regardions au loin à travers une brume. Mais nous n'étions qu'à quelques centimètres de ce que chacun essayait de discerner dans les yeux de l'autre, de cette chose qui s'y était toujours trouvée depuis que j'étais bébé. Le souvenir que j'en gardais remontait presue à l'époque où il se penchait sur moi dans mon berceau, où nos regards s'attachaient l'un à l'autre. Je le voyais et, en même temps et de la même façon, il me voyait ; à cet instant, lui et moi devenions réels l'un pour l'autre et pour nous-mêmes. C'était le moyen par lequel nous parvenions tous les deux à l'existence. Mon père m'avait donné la vie- peu importait que ce fût par accident ou parce qu'il l'avait voulu-, et je la lui rendais ; cet échange avait sans doute commencé à ma naissance.
De cet échange, Mère avait été exclue. Non parce que Papa ou moi l'avions voulu, mais parce que nous savions tous les deux qu'elle était incapable de voir réellement qui que ce fût, y compris elle-même. Toute ma vie, chaque fois que j'avais tenté de scruter les yeux de ma mère, j'avais vu deux disques minuscules qui me renvoyaient mon regard à la manière d'un miroir. Je n'avais jamais partagé avec Mère ce contact visuel qui vous assure que vous êtes aussi réel que le monde même, qui vous rend tout aussi certain de votre existence, indépendamment de son caractère par ailleurs fortuit ou absurde, que de celle du monde. L'opacité du regard de ma mère me privait de cette certitude, de cette sécurité, et m'amenait à entretenir avec elle, de temps à autre, des points de ressemblance dont j'aurais honte plus tard.
[...]
Et maintenant, voilà que mon père n'était plus réel pour moi, sauf dans mon souvenir. Un petit bout de salive avait séché au coin de sa bouche. J'ai mouillé le bout de mon doigt et je l'ai enlevé. Son visage était celui que j'avais connu toute ma vie, mais ce n'était plus celui de mon père ; il appartenait à l'un de mes ancêtres, quelque puritain pâle, sans lèvres, au nez crochu, aux yeux bleus et froids. C'était un masque plus qu'un visage. Un masque de mort. " p. 275
"Dans la correspondance comme dans la conversation, on prend le ton de son correspondant. En tout cas, c'est toujours ainsi que ça s'est passé pour moi, et c'est sans doute la raison pour laquelle je ne lance pas volontiers la conversation. Celui qui écrit ou qui parle le premier donne le ton." p. 320
"En effet, pour la première fois, j'en suis arrivée à penser que même l'homme le mieux intentionné, celui qui tente réellement de comprendre ce qu'éprouve une femme, demeure néanmoins incapable de savoir comment une femme ressent les relations entre hommes et femmes. Surtout, il ne peut pas savoir comment une femme le perçoit, lui. Par conséquent, elle a beau lui ressembler, elle reste opaque pour lui, inconnaissable.
Cela ne veut pas dire qu'entre eux le conflit soit inévitable. Mais si l'on compare les relations entre hommes et femmes aux relations entre Blancs et Noirs, ou entre handicapés et non-handicapés, ou entre primates humains et primates non humains, on peut établir d'utiles parallèles. Nous, qui avons davantage de pouvoir dans le monde et sommes bien intentionnés, nous tentons d'entrer en empathie avec ceux qui ont moins de pouvoir. Nous essayons de vivre le racisme comme si moi, qui suis blanche, je pouvais être noire ; de percevoir le monde comme si moi, dont la vue fonctionne, j'étais aveugle ; de raisonner et de communiquer comme si moi, qui suis un être humain, je ne l'étais pas. [...] Qu'y a-t-il de répréhensible au plan éthique, ou même au plan pratique, à manifester de l'empathie pour autrui ? Pendant longtemps, j'ai répondu : Rien. rien du tout. C'est une attitude valable. Je vois un aveugle sur le point de traverser la rue et je pense : "Il ne peut pas voir la circulation qui file à toute allure, il a besoin que je la voie pour lui, que je le prenne par la bras et que je l'accompagne là où manifestement il a envie d'aller. Partant de l'hypothèse que, si j'étais aveugle, j'aurais besoin de moi pour m'aider, je saisis l'aveugle par le bras et je le tire, terrorisé, en pleine circulation où, non seulement je lui fais peur, mais où je le mets en danger. Parce que je dispose de ma vue, je me repose sur un certain système de guidage qui utilise principalement la vue pour m'informer et je veux à toute force la mettre à contribution. Mais l'aveugle a son propre système pour traverser. Il entend ce que je ne fais que voir, il isole des bouts d'information qui sont perdus pour moi, il coordonne et mémorise des données que je n'ai même pas enregistrées.
Je parle ici de la différence entre empathie et symapthie, entre sentir pour l'autre et sentir avec lui. Cette distinction a fini par prendre de l'importance pour moi. Elle en a toujours. Quand on abandonne et qu'on trahit ceux pour lesquels on a de l'empathie, on n'abandonne et ne trahit personne d'aussi réel que soi-même. Poussée à son degré extrême, qui peut être aussi pathologique, l'empathie se confond avec le narcissisme." pp 329-330
"J'ai été une mauvaise mère, c'est vrai, mais pas une mère négligente. J'ai été une épouse inattentive, détachée, mais pas cruelle, pas méchante. Et bien que j'aie été solitaire et égocentrique, je n'en ai pas moins été accommodante en société et aimable avec les gens, exactement comme je le suis aujourd'hui avec Anthéa et les filles qui travaillent dans ma ferme ou avec mes voisins de la vallée. J'étais une adepte inconditionnelle, et je le suis restée, de certaines valeurs abstraites telles que la justice et l'égalité, valeurs que j'ai défendues dès mon plus jeune âge. Et si, en mon plus jeune âge, le prix de mon intransigeance a été une colère permanente et un désir de violence à l'égard des responsables de l'injustice et de la tyrannie, ce prix s'est transformé, quand j'ai été plus âgée, en un détachement froid à l'égard de ceux qui m'aimaient et que je prétendais aimer. Au fil des ans, l'ombre ténébreuse que je projetais en vieillissant a lentement pâli pour devenir blanche." p. 336
"Si, comme le reste des animaux, les humains étaient incapables de parler, nous vivrions tous en paix et nous nous dévorerions les uns les autres uniquement par nécessité et par instinct. [...] Si nous étions privés de parole comme mes colleys dans ma ferme ou comme mes poules, mes moutons et mes oies, si nous aboyions ou bêlions ou gloussions, ou si, comme les chimpanzés, nous ne pouvions que pousser que quelques cris différents et devions nous servir du langage du corps, nous ne nous entretuerions pas pour le plaisir, pas plus que nous ne massacrerions les autres animaux pour le plaisir. Le pouvoir de la parole, c'est la parole du pouvoir. Les voeux de silence sont des promesses de paix. Le silence est d'or, en effet, et un âge d'or serait silencieux." p. 337