22 février 2007
Dix mille feuilles, ou l’appel au Printemps
L’Eté (Natsu)
Nakamura Shin’ichiro, 1978
Roman traduit du japonais par Dominique Palmé
Editions Philippe Picquier – UNESCO
ISBN 2877306003
694 p.
«C’est une bien misérable mémoire que celle qui ne s’exerce qu’à reculons.»
Lewis Carroll
Commencer par Haru (Le Printemps) est possible, par Le Printemps (Haru), non. C’est qu’en défi à la logique des saisons, L’Eté (Natsu), tome d’une œuvre au principe assez conventionnel (Shiki, ou Les Quatre saisons), en est non seulement le seul à être traduit du japonais en français, mais n’en est pas le premier…
Si quelques notes de bas de pages consacrées au récent voyage du narrateur dans le «temps du plateau de montagne» permettent de se faire une idée du thème de Haru (Le Printemps), c’est par la force des choses que le lecteur français commence par L’Eté.
Aborder une tétralogie par son tome 2 : premier paradoxe.
***
L’épigraphe qui ouvre L’Eté, une lecture isolée pourrait le donner pour une pure et simple définition : L’été c’est la nuit…
L’été, c’est la nuit ? C’est à la logique des jours et des heures qu’un autre coup est porté. Car cette petite phrase est l’énigme obstinée de ces pages, et le sens qu’on finit par lui trouver n’a rien à voir avec celui qui est le sien, à l’origine : erreur fatale, en conséquence directe du premier paradoxe et de l’habitude de lire les explications des préfaces en dernier… Les points de suspension auraient certes pu attirer notre attention, puisque la phrase en vérité commencée au Printemps s’achèvera, finalement, en Hiver (1).
Cependant L’Eté, lu seul, transforme ces mots extraits de leur contexte en termes d’une véritable identité : L’été, c’est la nuit devient : été = nuit – cette nuit dont Nakamura rappelle que l’heure, chez les Egyptiens, avait une longueur supérieure à celle du jour, «ce qui conférait à l’une et à l’autre, psychologiquement parlant, une durée identique»…
L’été c’est la nuit, et la nuit, c’est la mémoire : ce qu’on voit du printemps, dans L’Eté, c’est qu’il est passé et qu’on peut s’en souvenir. «si la joie sensuelle et enivrante d’autrefois, pareille au frôlement d’une main sur du velours, s’est changée à présent en une chose poussiéreuse et écœurante, est-ce parce que mes sens, ayant perdu leur souplesse et leur acuité, sont frappés de la rigidité de la vieillesse ? Est-ce parce que les répugnants signes avant-coureurs de la mort, au tout début, quand ils pénètrent à la dérobée dans un corps encore jeune, exercent d’abord une exquise fascination, comme les ténèbres fatales de la pleine nuit dont on goûte, pendant le crépuscule qui en est le prélude, cette « obscurité verte » et embaumée qui fait tressaillir le cœur ?»
«De même qu’un fruit, d’abord acide, s’adoucit bientôt pour enfin devenir amer, de même chaque souvenir mûrit progressivement avec le temps puis finit par se dégrader, et c’est pourquoi selon les différentes étapes de ce processus le même souvenir apparaîtra tantôt sombre, tantôt lumineux. N’est-ce pas dû au fait qu’à la façon de gouttes d’eau pénétrant de plus en plus profond à travers des couches successives de sable, les souvenirs, eux aussi, s’infiltrent peu à peu dans les divers plans de la conscience »
La nuit, c’est l’exploration des «multistratifications» de la conscience. Des raisons profondes pour lesquelles on se souvient -ou pas-, et de quoi.
***
L’Eté est au fond une célébration nocturne, scandée par le rituel de la projection des souvenirs conscients et inconscients du narrateur sur «l’écran de [sa] mémoire»– un écran qu’il suffirait d’enjamber pour intégrer « l’espace de la réalité » ; une mémoire qui pourrait être aussi proche de la réalité que le songe, du souvenir…(2)
L’exploration commence, semble-t-il – question d’angle d’attaque – par une «forêt de chair» gravitant autour d’un lieu de rencontre pour initiés, le Salon Noir, et peuplée d’innombrables Blairotte, Mlle Be-Bop, Face de Lune, Pony Tail, Vapeur d’Eau, Mlle (ou Mme ?) Télé – parmi d’autres. Toutes ces femmes, le narrateur les désigne à la manière homérique, par une singularité qui a présidé à leur rencontre et préside encore, mnémotechniquement parlant, à leur évocation sur l’écran.
Vient ensuite l’affrontement de souvenirs longtemps confinés dans une zone «consciemment endormie» : l’histoire d’un amour blanc, en quelque sorte. Sentiment pur auquel, par contraste avec les expériences précédentes, l’auteur applique la métaphore du «chevet neuf» (3) pour évoquer «la première fois que l’on fait l’amour par amour».
Mais l’objet de cet amour qu’est Mlle A., tout souvenir qu’elle est (le narrateur ne l’a pas revue depuis une dizaine d’années), se joue de la chronologie. Non seulement elle pourrait bien être une « âme vivante » qui viendrait rendre visite à son ancien amant, mais surtout, elle a toujours été là.
Cet amour devait donc forcément advenir, et en effet tout s’explique : «Comme j’ajoutais, évoquant l’héroïne de ce roman (4): En ce cas, toi, tu es Mademoiselle A., elle me déclara qu’elle avait vécu longtemps, en Europe, dans une rue qui portait le nom de cette sainte ; je lui confiai alors qu’un écrivain romantique français (…) avait baptisé de ce même nom le personnage féminin du chef-d’œuvre composé à la fin de sa vie, que cet écrivain de génie avait dominé toute ma jeunesse au point de devenir le guide de ma destinée, et que vers l’âge de vingt ans, où que j’aille, j’avais toujours dans ma poche un exemplaire du roman qui a pour titre le nom de cette héroïne. « A ce propos, la première fois que nous nous sommes rencontrés, il y a dix ans (…), c’est pour me dire que tu avais lu cette œuvre – ma première tentative de traduction quand j’étais encore étudiant – que tu es venue vers moi !» lui précisai-je, tandis que surgissait de ma mémoire l’image des scintillantes boucles d’oreille qu’elle portait alors.»
Du fait de cette prédestination (un thème cher à la littérature de l’époque de Heian des IXème– XIIème siècles), Mlle A. atteint à l’intemporalité. Elle devient à la fois une héroïne de Heian et la réincarnation de l’héroïne du roman dont elle porte le nom. Son «âme vivante» pourrait même s’être glissée dans la personnalité de Marie-Rose P., personnage contemporain du récit, comme elle femme japonaise vivant en Europe dont elle porte et rapporte l’odeur : « cet air dans lequel vivait Mlle A. pouvait jaillir à volonté, toujours renouvelé, des bras de [Mme P.], si bien que chaque fois que je la rencontrais elle m’en soufflait un peu au visage, et quand il se faisait particulièrement dense, cette femme d’entre deux âges allait jusqu’à se métamorphoser, prenant à mes yeux, fugitivement, l’apparence de Mlle A. jeune… »
***
Les strates de la conscience, ce sont les pages de L’Eté. La manière dont le narrateur se souvient et celle dont Nakamura définit sa méthode littéraire sont identiques : « un réalisme non pas extérieur (basé sur l’observation et la description du monde environnant) mais intérieur, un réalisme qui représente des faits et des choses préalablement projetés en moi, tout en y mêlant des visions. »
***
Nouveau recueil des dix mille feuilles (5) (au sens de leaves & sheets), L’Eté défie en fin de compte rien moins que le temps. Il instaure un anti-temps et ce n’est pas important, au fond, si les saisons n’ont plus d’ordre.
Pour cette raison, L’Eté pourrait même, dans l’absolu, contenir à lui seul les quatre saisons. Qu’est-il possible d’écrire de plus après (et avant) cela ? Quatre parties dont l’une serait égale au tout ; des saisons qui passent, mais un temps n’existe pas… Tel est le second paradoxe qu’on viendrait presque à formuler en refermant L’Eté…
***
Ce qu’il faut maintenant vérifier : cet hommage à L’Eté (Natsu) est donc aussi un appel au Printemps (et/ou à L’Automme, ou L’Hiver).
-------------------------
(1) D. Palmé, dans la préface, explique (pp. 13-14) que « les phrases brèves servant d’exergue à chaque partie de Shiki » sont les premières lignes des Notes de chevet de Sei Shônagon (époque de Heian, dernières années du Xème siècle) : « Au printemps, c’est l’aube qui me charme… L’été, c’est la nuit… En automne, c’est le soir… En hiver, j’aime le matin, de très bonne heure. »
(2) « Cette œuvre, dont il est difficile de résumer l’intrigue, joue essentiellement sur l’enchevêtrement de plusieurs perspectives de temps, car le déroulement de l’action n’est jamais chronologique. Le narrateur, âgé d’une cinquantaine d’années quand le roman commence, de plus de soixante ans quand il s’achève, part à la recherche d’un passé dont de larges pans lui échappent à cause d’une « érosion de la mémoire » que l’imminence de la vieillesse ne suffit pas, à elle seule, à expliquer. Or, cette recherche n’est pas dictée par une simple nostalgie : c’est un sentiment d’urgence devant l’approche de la mort qui pousse le héros à découvrir un sens à ce qu’il a déjà vécu, une orientation pour le peu de temps qui lui reste à vivre. Mais sa quête est menée de façon capricieuse, au cours d’un cheminement sinueux totalement tributaire du hasard des rencontres, des sensations qu’il éprouve, des associations de mots ou d’images. » Dominique Palmé, préface, pp. 11-12.
(3) Utilisée dans un recueil de l’époque de Kamakura (1192-1333).
(4) Il s’agit d’Aurélia, de G. de Nerval.
(5) Le Manyôshû (Recueil des dix mille feuilles) est un florilège de poésie japonaise compilé au cours du VIIIème siècle.
20 février 2007
Toutes les perversions sont dans la nature!
Katarina Mazetti :
Le mec de la tombe d’à côté
Traduit du suédois par Lena Grumbach et Catherine Marcus
Gaïa, 2006
ISBN 2-84720-079-7
Scriver :
Voici un roman d’amour qui démarre d’une façon curieuse : dans un cimetière. Les deux protagonistes sont en effet venus pleurer chacun leur défunt, elle son mari trop tôt disparu, lui sa vieille mère, à laquelle il était très attaché en vieux garçon qu’il était. Les circonstances ne se prêtent donc pas à une idylle. La situation sociale non plus d’ailleurs : elle est bibliothécaire et vit en ville dans un bel appartement, il est paysan et vit à la campagne dans une ferme. La compagnie est faite de livres d’un côté, de vaches de l’autre. De la fréquentation des chef-d’œuvre de l’art d’un côté, du tas de fumier de l’autre. D’ailleurs, il commence par l’appeler intérieurement « la Crevette » et la trouve ridicule. Mais, en matière de relations humaines, il suffit parfois d’un geste, d’un sourire, pour que tout s’enclenche. Et nous voilà partis pour un roman d’amour. L’auteur n’ignore pas que le thème est plutôt rebattu et c’est pourquoi elle innove en accouplant des êtres que tout oppose ou, pire encore, qui ne devraient pas entretenir le moindre rapport. Elle innove aussi sur le plan de la forme en nous relatant cette histoire en « partie double », comme on dit en comptabilité, c’est-à-dire en alternant les points de vue d’une chapitre à l’autre tout au long du livre.- en sachant en outre varier le ton pour respecter la cohérence interne au personnage. Ajoutons une touche réelle d’humour et cela donne, au total, un roman qui se lit fort bien et qui, sans révolutionner la psychologie érotique (nous ne sommes pas là sur les « sommets » angostesques ou nothombiens qui déchaînent sur des pages entières, financées par un gros budget de publicité, l’admiration de nos exégètes hexagonaux) apporte une touche d’humanité dans un monde de brutes moroses. Les adorateurs du nombrilisme médiatico-psychologico-germanopratin n’ont donc qu’à passer leur chemin, ils ont tellement à faire par ailleurs. D’autres lecteurs s’en contenteront, certains iront jusqu’à s’en réjouir. Toutes les perversions sont dans la nature !
Tous publics
Essentiel : on peut vivre sans, mais… vaut le détour !
[ précédemment publié dans le Bulletin critique du livre français ]
Septembravec:
Vaut aussi le détour pour:
Journal d'une lectrice, qui qualifie l'histoire de « drôle et intelligente ».
Kezako Oslo, qui s'enthousiasme pour ce roman « drôle et frais ».
Ego mezzo, ego forte, frappé par son « cocasse ».
Cathulu, qui a aimé son alternance des points de vues, son humour et sa tendresse.
Par contre, ne vaut pas le détour pour:
- Aïko, qui le trouve « barbant et ennuyeux », « dans le domaine du cliché », même si elle le fait « réellement rire » (la contradiction d'à côté?).
17 février 2007
"Un petit poisson, un petit scorpion s'aimaient d'amour impossible..." *
Le poisson-scorpion
Nicolas Bouvier
Editions Gallimard 1996,
175 pages
ISBN : 2070394956
Deuxième partie d'un cycle de trois, entre L'usage du monde et Chronique japonaise, ce livre retrace le séjour de quelques semaines que fit Nicolas Bouvier sur l'île qu'on appelait alors Ceylan. S'il se dégage de la lecture une impression de grande chaleur, ce n'est pas seulement le fait du climat cinghalais mais aussi et surtout de l'écriture de Nicolas Bouvier qui, doué d'un sens inouï de la formule, décrit avec passion et une extrême opulence de vocabulaire ceux qu'il croise- humains et animaux-, comme les scènes dont il est témoin ou les sentiments qui l'animent.
Dans Adieu, vive clarté, Jorge Semprun explique : "[les beautés] de Baudelaire m'apparurent [...] gorgées de sève et de sang" (p.57) . Belle formule que je prends la liberté de transposer au talent de Nicolas Bouvier dont l'écriture gonflée de vie enfante des lignes enchanteresses. Ce qu'il voit, entend et ressent est rendu avec tant de beauté et de sensibilité qu'on se transporte comme par magie sur l'île maléfique, Ceylan, la Sri-Lanka d'alors. Ile de beauté luxuriante et vénéneuse, île dont les habitants conjuguent fougue des sentiments et indolence des corps, île où la vie est en marche nuit et jour et prend parfois les formes les plus intattendues.
Pourtant, Nicolas Bouvier, tout jeune à l'époque, n'est dupe de rien. Et surtout pas de la misère et de la fatalité dont ce "petit conte noir tropical " **, regorge : " Au dehors, c'est le règne des magiciens et enchanteurs, quand ça n'est pas celui des fantômes." ** ; pas plus qu'il n'est dupe de son état de santé dégradé ou de la fascination malsaine que l'île exerce sur lui au point de réduire à néant sa volonté de la quitter. Ce séjour est :"l'épreuve d'un homme qui devient une ombre en pourrissant dans une île et dans une chambre à 38°, ne sachant comment s'en échapper" **. Lucidité indissociable d'une pratique assidue de l'humour sous sa forme la plus noble, celle de l'auto-dérision, indispensable pour relativiser le pire.
On referme ce livre avec un sentiment contradictoire de grande vitalité chez l'auteur malade et pris au piège des langueurs insulaires. Vitalité d'une imagination jamais au repos, d'un sens de l'observation toujours à l'affût et d'un enthousiasme inaltérable pour tout ce qui vit et se meut et fait de cette histoire "une odyssée paradoxale, dans la mesure où elle est stagnation" **. Vitalité qui se transmet par osmose au lecteur ébahi et gourmand de plus.
Il paraît qu'il a fallu presque 25 ans de recul à Nicolas Bouvier pour mettre en mots son expérience cinghalaise, expérience qui s'apparenterait aux cauchemars évoqués dans les tableaux de Jérôme Bosch. Alors lecteurs en mal d'exotisme idyllique passez votre chemin. L'auteur lui-même, humble globe-trotter s'il en est, nous avertit au début du récit : " On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s'en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d'attente archibondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu'on voit passer c'est son propre cercueil. Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu'on a vu ? Devenir reflet, écho, courant d'air, invité muet au petit bout de la table avant de piper mot " (pp 53-54). Loin donc, bien loin, des voyages asesptisés tels qu'on les pratique aujourd'hui.
Citations :
pg 53 "Un pas vers le moins est un pas vers le mieux."
p.91 ''... Pourquoi dans toutes nos langues occidentales dit-on "tomber amoureux" ? Monter serait plus juste. L'amour est ascensionnel comme la prière. Ascensionnel et éperdu."
pg 127 " Le judéo-christianisme et l'islam qui installent à l'exacte verticale des échoppes un Dieu unique, sourcilleux et jaloux, favorisent incontestablement le commerce. Pas l'hindouisme ni le bouddhisme. Quand le boutiquier abandonne sans crier gare sa recette et sa famile pour aller méditer, disons deux ans, dans la montagne, il est bien rare qu'il retrouve quelque chose en rentrant. Quand le temps est cyclique et non plus linéaire, à quoi bon tenir ses livres et fignoler son bilan !"
Source :
* voir le lien ci-dessous pour diverses interprétations du titre du livre.
**http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Poisson-scorpion
Pour en savoir plus sur Nicolas Bouvier, biographie, bibliographie, textes : http://nicolasbouvier.avoir-alire.com/poisson.html
Autres commentaires sur ce livre : http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=13969#Message82278