20 décembre 2006
L'effronté de toutes les confrontations.
Goethe et un de ses admirateurs
( Goethe und Einer seiner Bewunderer, 1958 )
Traduit de l’allemand par Claude Riehl
Postface par Jörg Drews
Tristram, 2006
ISBN : 2907681559
D’habitude, le critique s’invite chez le critiqué ; écrit sur, avec ou malgré lui.
Arno Schmidt habitait autre part, était quelqu’un d’autre.
Goethe avait les habits du revenant quand il l’accueillit dans ce récit, Goethe et un de ses admirateurs.
Quand le critiqué est hôte de la prose du critique, il se trouve d’abord réduit à être un personnage.
Réduit est bien le mot tant la stature de Goethe est immense, au départ de cette fiction .
Puis viennent les frictions, car Schmidt est un assaillant au style qui tressaute.
Peut-être parce qu’un jour il a pris un mauvais train dont il n’était pas le seul passager :
« (Comme A. nous doit sa vie-modèle ! : dans les premières années de Weimar un engagement à gauche très marqué : comme moi. Sous Hitler, disparu dans l’anonymat de la grande industrie de merde : comme moi. Soldat et prisonnier de guerre : comme moi ! Après 45, écrivain allemand : comme moi ! Après 57… Hahaha !) » [p. 36]
Goethe, c’était plutôt carrosses et bas de soie, quelqu’un de « davantage intéressé par les femmes, le vin et la grandeur de sa postérité que par l’histoire ou la politique » ( Rougelarsenrose ), « celui dont on dit, reprenant une anecdote de Tieck, qu’il avait été le plus grand poète allemand jusqu’à son départ de Francfort, en ce mois de novembre de 1775 où Goethe partit se mettre au service des princes de Weimar et s’engagea dans la voie si haïssable aux yeux de Schmidt de ce qu’on a appelé le classicisme » (Jörg Drews).
C’est qu’une Guerre mondiale, qu’elle soit Première ou Seconde, cela vous change des hommes. Trop de réalité rend surréaliste, c’est un peu le risque, ne plus pouvoir présenter le sens et aller dans tous, n’être plus un « phraseur » et continuer l’explosion, c’est aussi cela, Schmidt, une écriture qui marque bien qu’elle est du siècle de l’électricité et qu’elle s’est allumée dans la boucherie, car, avant, comme le rappelle Jörg Drews dans sa postface, « autant qu’on puisse savoir, Arno Schmidt, dans les années 30, était un lecteur de Goethe parfaitement respectueux et admiratif (…) ». Et toujours l’avant, mais par éclats, les écrits de Schmidt n’étant exempts jamais de passé, seulement de son courant continu et de sa placide installation : on avance sur un terrain truffé de références : « / Schopenhauer ? : ‘ Tout de même pas ce jeune homme qui à propos de ma théorie des couleurs a … ? ’ ‘ Si si ; c’est bien le même. ’ lui signifiai-je ; et il avança une lippe consternée./ » Disons que la culture est une sous-couche trop vaste pour pouvoir prétendre à la surface sans étouffer. Ne lui reste que la respiration par affleurements, la baleine allant ensuite planer dans les profondeurs. Une évocation seule possible qui sonne comme une incantation. L’incompréhension guette et l’obscurité nous surprend souvent, donc, dans ce bouquin, mais c’est justement ce pourquoi on tient à ce bouquin : son insécurité, dont l’humour en est la preuve la plus polie. Pour être drôle, l’esprit doit être dérangé et dérangeant, on dévisse de ses certitudes et au début on ne retombe que dans le rire. On peut ensuite poursuivre le processus, mais les choses ne seront pas forcément guillerettes.
Car si Goethe est réduit à
un personnage, et même une simple personne (dans ses choix de
vie, son style et sa « lippe »), on ne peut
manquer de s’interroger sur la convocation d’un mort.
Serions-nous morts et seraient-ils vivants ? La production
littéraire actuelle, qui offre maints exemples textes qui se
sabordent, prouve-t-elle que nous survivons encore à la
Seconde Guerre mondiale ? Que la Troisième a eu lieu,
qu’elle est d’un autre ordre, là où on l’attend
pas et là où l’attendait peut-être Arno
Schmidt, que les nouveaux conflits ne se déclarent pas mais
ont lieu, n’ont pas lieu mais se déplacent, ne se déplacent
pas mais piétinent des frontières qui ne délimitent
même plus l’intimité et la personnalité ?
Un effronté de toutes les confrontations, jamais loin de l’effondrement et de la conflagration.
Si cela n’empêche pas la vie et la « tenaillante libido » ( Jörg Drews ), doit-on pour autant parler, comme dans Listesratures, de livres qui sont « les kamasoutras des Lettres. (Ce n’est pas un hasard si l’article que lui consacre Richard Blin dans Le MDA [ Le Matricule des Anges ] s’intitule La vie sexuelle des mots). », car Arno Schmidt fait prendre à « la Langue (…) des positions inimaginables ». Je ne sais pas. Je trouve que cela concerne moins l’articulation des mots dans la phrase que l’articulation des phrases entre elles. Des jeux de mots, de ponctuation et de typographie, mais ce qui déconcerte est plus ce sentiment qu’il ne veut pas aller jusqu’au bout, qu’il effectue une balade survoltée. Pris isolément, ces segments sont lisibles, compréhensibles et pas mystérieux, mais il forment une ligne brisée qui fuse son errance.
Cela n’empêche pas non plus la caricature de ces contemporains de 1956 qui sont aussi ceux de 2006 (voir la séance de questions-réponses qui clôture le texte ). Cela n’empêche rien mais ne doit pas faire oublier sa interrogation de sa place dans le temps : Arno Schmidt est un effronté qui se confronte à Goethe, mais sans prétention aucune, et c’est cela le pire, à juste titre.
N.B.: "La vie sexuelle des mots", n'est pas la titre de la version internet de l'article de Richard Blin. C'était celui de la version papier?