19 octobre 2006
Alors, heureuse ?
Un heureux événement
Aliette Abécassis
Albin Michel 2005
ISBN 2744192155
206 pages
Eliette Abecassis a du courage ; le courage de dire dans ce livre ce que trop de femmes ne trouvent "pas forcément bon d'avouer" [2] ; le courage aussi de pointer du doigt les fautifs de cet état de faits, c'est à dire Freud, Dolto, Winicott... Et cet état de fait, c'est quoi ? Eh bien, c'est la maternité, la "maternitude" comme le dit si joliment l'auteure, avec son cortège de découvertes inattendues et de difficultés parfois insurmontables.
Barbara, la narratrice, n'a pas vraiment réalisé ce que devenir mère pouvait impliquer pour son couple, "La naissance d'un enfant est un tel bouleversement " [2]. Elle raconte au fil des pages la perte d'identité, la perte de repères, le bouleversement du couple, l'instinct maternel pas inné, les nuits blanches, la fatigue, la culpabilité, les petites joies aussi, vite submergées par les nuits blanches, la fatigue, la culpabilité, etc, etc. On tourne en rond au coeur d' " un face-à-face troublant et aliénant avec ce petit bébé" [2].
Ce que j'ai lu des positions d'autres lectrices est révélateur de l'encre très noire que Abécassis a fait couler- "une sacrée polémique " [1]-, en s'attelant à décrire, à travers l'expérience de Barbara, ce "bouleversement" [2] inouï qu'est la venue d'un enfant.
Parmi les réactions observées, celle qui consiste à reprocher au récit son côté exagéré, comme Sophie qui remarque : " ce livre est caricatural". [3]. On trouve aussi la cohorte de celles qui veulent rassurer : "ne croyez pas tout ce que l'on vous raconte" [2], et plus loin, cette conclusion un brin grinçante, faussement réconfortante : "tous les soirs dans cette histoire il y a un happy end, quand vous vous penchez admirative et comblée au-dessus du berceau de bébé endormi, tout s'efface" [2]. Mais dans l'ensemble, il me semble avoir surtout rencontré des commentaires dans le ton de celui de Yza, peu encline à s'en laisser conter : "Ne crois surtout pas les femmes qui te parleront d'"horloge biologique" ou mieux encore "d'instinct maternel" " [2] ; ou encore Smop qui elève la voix pour constater avec effroi "que pour beaucoup, une femme ne peut exister qu'en accomplissant son "rôle biologique" " [3]. Et de se réjouir : "Bravo donc à Eliette Abécassis de montrer l'envers du décor et s'attaquer à un tabou ! " [3]
Je vous le disais, ce roman au titre à double tranchant a fait des vagues auprès du lectorat féminin, les quelques rares commentaires masculins que j'ai trouvés étant plutôt plus détachés, moins catégoriques, comme Lunettesnoires qui cherche à "relativiser un peu le propos" [2].
Sources :
[1] http://bitwix.blogs.psychologies.com/my_life_with_me/2005/09/amer_constat.html
06 octobre 2006
In memoriam
Parfum de glace
Yôko Ogawa, 1998
Traduit du japonais par Rose-Marie Fayolle, © Actes sud, Babel, 2002. ISBN 2-7427-4959-4. 302 p.
«Réserve de livres hermétiquement fermée. Poussière dans la lumière. »
«Frasil sur un lac à l’aube. »
«Mèche de cheveux d’un défunt formant une légère boucle. »
«Vieux velours passé qui a gardé sa douceur. »
Hiroyuki a mis fin à ses jours. Il a fait cela le lendemain de son premier anniversaire de vie commune avec Ryoko. Le lendemain du jour où il lui avait offert le parfum qu’il avait créé à son intention : Source de mémoire – le bouchon du flacon en forme de plume de paon.
Et le paon, disait-il, est le messager du dieu de la mémoire.
Pourquoi a-t-il voulu mourir ? Quand avait-il pris sa décision ?
Ryoko mène l’enquête. Ce qu’elle trouve en premier, c’est que le nom secret duquel elle appelait son amoureux – Rooky (l’anagramme, en passant, de Ryoko) n’était pas si secret que ça…
Oui, Rooky avait existé, et même continué d’exister pour d’autres, si différent du nouvel homme qu’il avait recréé et qu’il était pour Ryoko… Ce nouvel Hiroyuki était-il une imposture, ou la seule vérité ? Question par définition insoluble, que pose et laisse à jamais posée sa mort. Question insupportable, pour celle qui reste.
Rooky ne laissait pas grand-chose au hasard. D’indice en indice et de mot en mot, de frasil en gouttes d’eau et en mèche de cheveux, Ryoko parviendra, à partir du message codé retrouvé dans les affaires du défunt, à remonter dans la mémoire de Rooky – jusqu’à un certain point. Mais pas au-delà. Car pour autant, rien n’est sûr. Comprendre des années après qu’on n’a rien compris des années durant, c’est la vie, en même temps qu’il est impossible de savoir ce qu’est la vie, au juste.
«Je ne peux pas prédire l’avenir. Le parfum est toujours dans le passé, vois-tu.», disait Hiroyuki.
«Le passé ne se perd pas. De la même manière que rien de ce qui a été décidé ne peut être inversé, personne ne peut le manipuler selon son propre goût. C’est ainsi que toute mémoire est préservée. Même après la mort.»
La seule certitude du passé, c’est qu’il est passé. Si on ne peut le manipuler, on ne peut pas non plus le connaître.
Vivre la mort de quelqu’un, c’est finir par accepter qu’il ait été, sans savoir exactement qui. «Le consentement à la douleur de vivre», dit Didier Hénique.
Cette quête de la vie qui a été ou qui sera possible, qui est celle du roman d’Ogawa, on la déguste, on en apprécie la démarche labyrinthique (qui donc a dit qu’elle était «trop alourdie, trop engourdie» ? Elle réussit au contraire le miracle d’être à la fois minutieuse et poétique, et d’atteindre son but).
Et c’est avec un sentiment de plénitude et de regret qu’il faut se résoudre à faire le deuil de cette histoire – au moment précis où son dernier mot l’intègre définitivement à notre passé. Le livre a fondu dans nos mains, comme la glace dont il a le parfum. La relecture en reste l’unique possibilité : autrement dit, l’enquête commence. Et «commence», est précisément le dernier mot du livre.
Paris – octobre 2006.
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« Maladroitement baroque », par Catherine Argand, Lire, avril 2002
Critique de Didier Hénique sur Fluctuat.net