Parfum de glace

Yôko Ogawa, 1998

Traduit du japonais par Rose-Marie Fayolle, © Actes sud, Babel, 2002. ISBN 2-7427-4959-4. 302 p.

«Réserve de livres hermétiquement fermée. Poussière dans la lumière. »

«Frasil sur un lac à l’aube. »

«Mèche de cheveux d’un défunt formant une légère boucle. »

«Vieux velours passé qui a gardé sa douceur. »

Hiroyuki a mis fin à ses jours. Il a fait cela le lendemain de son premier anniversaire de vie commune avec Ryoko. Le lendemain du jour où il lui avait offert le parfum qu’il avait créé à son intention : Source de mémoire – le bouchon du flacon en forme de plume de paon.

Et le paon, disait-il, est le messager du dieu de la mémoire.

Pourquoi a-t-il voulu mourir ? Quand avait-il pris sa décision ?

Ryoko mène l’enquête. Ce qu’elle trouve en premier, c’est que le nom secret duquel elle appelait son amoureux – Rooky (l’anagramme, en passant, de Ryoko) n’était pas si secret que ça…

Oui, Rooky avait existé, et même continué d’exister pour d’autres, si différent du nouvel homme qu’il avait recréé et qu’il était pour Ryoko… Ce nouvel Hiroyuki était-il une imposture, ou la seule vérité ? Question par définition insoluble, que pose et laisse à jamais posée sa mort. Question insupportable, pour celle qui reste.

Rooky ne laissait pas grand-chose au hasard. D’indice en indice et de mot en mot, de frasil en gouttes d’eau et en mèche de cheveux, Ryoko parviendra, à partir du message codé retrouvé dans les affaires du défunt, à remonter dans la mémoire de Rooky – jusqu’à un certain point. Mais pas au-delà. Car pour autant, rien n’est sûr. Comprendre des années après qu’on n’a rien compris des années durant, c’est la vie, en même temps qu’il est impossible de savoir ce qu’est la vie, au juste.

«Je ne peux pas prédire l’avenir. Le parfum est toujours dans le passé, vois-tu.», disait Hiroyuki.

«Le passé ne se perd pas. De la même manière que rien de ce qui a été décidé ne peut être inversé, personne ne peut le manipuler selon son propre goût. C’est ainsi que toute mémoire est préservée. Même après la mort.»

La seule certitude du passé, c’est qu’il est passé. Si on ne peut le manipuler, on ne peut pas non plus le connaître.

Vivre la mort de quelqu’un, c’est finir par accepter qu’il ait été, sans savoir exactement qui. «Le consentement à la douleur de vivre», dit Didier Hénique.

Cette quête de la vie qui a été ou qui sera possible, qui est celle du roman d’Ogawa, on la déguste, on en apprécie la démarche labyrinthique (qui donc a dit qu’elle était «trop alourdie, trop engourdie» ? Elle réussit au contraire le miracle d’être à la fois minutieuse et poétique, et d’atteindre son but).

Et c’est avec un sentiment de plénitude et de regret qu’il faut se résoudre à faire le deuil de cette histoire – au moment précis où son dernier mot l’intègre définitivement à notre passé. Le livre a fondu dans nos mains, comme la glace dont il a le parfum. La relecture en reste l’unique possibilité : autrement dit, l’enquête commence. Et «commence», est précisément le dernier mot du livre.

Paris – octobre 2006.

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« Maladroitement baroque », par Catherine Argand, Lire, avril 2002

Critique de Didier Hénique sur Fluctuat.net