L’Evangile de Judas du Codex Tchacos

Traduction intégrale et commentaires des professeurs Rodolphe Kasser, Marvin Meyer et Gregor Wurst. Traduit de l’anglais par Daniel Bismuth.

© 2006 Flammarion pour la traduction française, ISBN 2082105806, 223 p.

Nul n’est plus censé ignorer ce fait : il n’y a pas quatre évangiles. Il y en a beaucoup plus.

Pour ma part, je l’ignorai longtemps. La révélation n’a pas d’âge. Mais il suffit aujourd’hui d’aller faire ses courses au supermarché pour en avoir la preuve. L’Evangile de Judas du Codex Tchacos est en vente partout, à 15 €.

C’est la traduction française de l’ouvrage The Gospel of JudasNational Geographic Society, 2006), qui comprend non seulement l’Evangile de Judas (traduit lui-même une première fois du copte, en anglais), mais aussi les très intéressants commentaires des professeurs Rodolphe Kasser, Marvin Meyer et Gregor Wurst (avec la collaboration de François Gaudard). L’ouvrage comprend également des contributions de Bart. D. Erhman et des trois professeurs précités.

D’autres, plus érudits ou plus curieux, n’ignoraient plus sans doute cette multiplicité de bonnes nouvelles depuis qu’en 1945 – mais autant dire hier, à cette échelle du christianisme qui fait foi en chronologie historique – des textes qualifiés « évangiles »  furent retrouvés en Egypte, près de Nag Hammadi : évangiles de Philippe, de Thomas, ou anonymes, comme l’Evangile de Vérité. L’évangile de Marie-Madeleine avait déjà été découvert en 1896, ainsi que le rappelle Bart. D. Ehrman.

Ces autres évangiles, on en connaissait aussi déjà l’existence de seconde main : le traité d’Irénée de Lyon, Contre les hérésies, écrit en grec en 180, en faisait mention... Traité dont le titre exact est d’ailleurs : Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur

La gnose – du grec gnôsis, connaissance. Les textes gnostiques – dont l’Evangile de Judas – étaient en effet considérés comme propagateurs d’hérésies. Le courant de pensée qu’ils diffusaient différait de celui de l’église – celui qui finit par dominer. Marvin Meyer résume à cet égard brillamment tout ce qui oppose la gnose et le canon : «  Pour les gnostiques, le problème fondamental de la vie humaine n’est pas le péché mais l’ignorance, et la meilleure manière de traiter ce problème n’est pas d’emprunter le chemin de la foi mais celui de la connaissance. Dans l’Evangile de Judas, Jésus communique à Judas – et aux lecteurs de l’Evangile de Judas – la connaissance susceptible d’éradiquer l’ignorance et de mener à une connaissance de soi et de Dieu » (pp. 15-16).

Dans l’Evangile de Judas – et non l’Evangile selon Judas – ce titre, d’après les traducteurs, suggérant « peut-être qu’il s’agit là de l’évangile, ou de la bonne nouvelle, concernant Judas et de la place qui lui revient dans la tradition. Ce qu’il vient d’accomplir (…) n’est pas une mauvaise nouvelle, mais une bonne nouvelle pour Judas et pour tous ceux qui allaient venir après lui – et Jésus lui-même » (p. 61, note 5 et dernière du texte de l’évangile) – « Judas est littéralement l’étoile-guide, la « star », la vedette humaine du texte » (p. 59, note 6). Il n’est plus le traître ou le fourbe qui regarde par l’œilleton ; il est le seul à savoir qui est véritablement Jésus ; il est l’élu à qui Jésus annonce : «Mais toi, tu les surpasseras tous ! Car tu sacrifieras l’homme qui me sert d’enveloppe charnelle !» (p. 59). Et son évangile est le «compte rendu secret» de la révélation que lui fait Jésus.

D’après les textes gnostiques, l’homme est piégé dans ce monde, qui n’est pas bon : il n’est pas l’œuvre du vrai Dieu, mais d’une déité inférieure. Par conséquent, « le salut ne vient point par la vénération du dieu de ce monde ou par l’acceptation de sa création, mais par la négation de ce monde et le rejet du corps qui nous y attache. C’est en cela que l’acte accompli par Judas pour Jésus constitue un acte juste, un acte qui lui confère le droit de faire et d’être plus que tous les autres. En livrant Jésus aux autorités, Judas lui permet d’échapper à sa chair mortelle et de regagner sa demeure éternelle» (Bart. D. Ehrman, p. 123).

Le salut vient de la mort, non de la résurrection, qui « ramène la personne dans le monde du créateur » auquel il convient au contraire d’échapper (p. 133).

Judas est donc « l’intime de Jésus, son plus proche ami, celui qui l’a compris mieux que quiconque et qui l’a dénoncé aux autorités – parce que Jésus voulait qu’il le fasse. En livrant Jésus, Judas a rendu le plus grand service qu’on puisse concevoir. » (p. 100)

On pourra s’étonner que, sans aller évidemment jusqu’à épouser ces thèses, la doctrine du Nouveau Testament n’ait jamais résolu cette question : « sans Judas et son baiser, la crucifixion et la résurrection auraient-elles même eu lieu ? » (Marvin Meyer, Introduction, p. 10).

Cette question, dorénavant, ne saurait elle non plus rester tue. C’est en ce sens, aussi, qu’on peut avec Philippe-Jean Catinchi et Maurice Sartre (Monde des livres, 11 août 2006), parler du « procès en révision » de Judas. Une réhabilitation, c’est sûr.

L’Evangile de Judas (le manuscrit) a connu du reste un destin comparable à celui de son héros : « victime typique de la cupidité, de l’ambition, de la stupidité, de l’inertie intellectuelle humaine », « de contre-miracle typique, objet condamné, exécré, il est devenu miracle en quelque sorte, exemplaire à son tour (…) ; « miracle » et résurrection dus à l’ingéniosité et au dévouement des restaurateurs et papyrologues (…). » (Rodolphe Kasser, pp. 64 et 96).

Ce texte pourra intéresser ceux qui n’auraient pas trouvé les réponses à des questions comme celle de l’existence du mal (questions de théodicée), par exemple. Il peut, en tant qu’objet et en tant que message, être le signe d’une espérance possible : « Lève tes yeux, et vois la nuée, et la lumière qui s’y déploie, et les étoiles qui l’entourent ! L’étoile qui est en tête de leur cortège est ton étoile ! » (Evangile de Judas, [57], p. 59).

En tout cas, une leçon de cet évangile est bien celle-ci : on peut cacher et même détruire tout ce qui fâche ou contrarie ; on peut élaborer, faire fructifier une doctrine qu’on érige en vérité… Tout comme le crime parfait, l’unicité de la parole révélée est une chimère. Le cadavre est toujours dans le placard. Et même la poussière peut parler.

--------

Note

- Sur le gnosticisme : http://fr.wikipedia.org/wiki/Gnosticisme

- Le Codex Tchacos, comprend, outre l’Evangile de Judas, une lettre de Pierre à Philippe, une version de la première Apocalypse de Jacques et le « livre d’Allogène ». Il a été retrouvé en 1978 en Moyenne-Egypte. Il a subi diverses péripéties et dégradations et séjourné dans des lieux aussi insolites qu’un coffre de banque ; il a aussi été congelé (cf. le récapitulatif "Histoire du Codex Tchacos et de l’Evangile de Judas", par Rodolphe Kasser ), avant d’être acheté en l’an 2000 par Frida Tchacos Nussberger, marchande d’art à Zurich et collaboratrice de Maecenas (fondation pour l’art ancien). Maecenas le rachète en 2001. Il est prévu une clause de retour du Codex en Egypte, qui sera conservé au Musée copte du Caire, en 2009.

- Au sommaire de L’Evangile de Judas du Codex Tchacos dans l’édition Flammarion, 2006 :

Introduction

L’Evangile de Judas

Histoire du Codex Tchacos et de l’Evangile de Judas

Le christianisme mis sens dessus dessous : l’Evangile de Judas, une autre vision

Irénée de Lyon et l’Evangile de Judas

Judas et la secte gnostique

Note de la National Geographical Society