lu/lu

(lu sur le lu)

28 août 2006

Rosa, Rosae, Rosam

Francois Bégaudeau – Entre les murs

Gallimart / Verticales

ISBN 2070776913

Vous avez très certainement entendu parler de ce livre, qui a été déjà lu et critiqué à de nombreuses reprises (Un petit tour sur votre moteur de recherche saura vous en convaincre).

Que dire de l'oeuvre, que certains comme Daniel Martin (http://livres.lexpress.fr/critique.asp/idC=11119/idR=12/idG=8) vont jusqu'à qualifier de "Bijou littéraire et documentaire" ou encore de "grand bouquin" ?

Beaucoup plus raisonnable et tempéré dans son propos, Dave-Jay (http://www.dave-jay.com/spip.php?article749) décrit les choses de façon plus crédible: C’est avec un étrange sentiment de lassitude que j’aie lu de bout en bout l’ouvrage de François Bégaudeau - Entre les murs. Lassitude, car les moments décrits sont tellement répétitifs que l’on se prend à croire que l’auteur est un maître du copié-collé sur traitement texte. Mais je crois qu’il n’en est rien et que l’effet est tout à fait voulu.

Ici Bégaudeau incarne un prof de Français dans un collège plutôt "difficile", pour reprendre le terme consacré.

Il passe ainsi à la loupe toutes les thématiques au final très classiques: motivation en berne des profs, inefficacité administrative, personnalité et désert culturel des élèves, incompréhension réciproque et tension sociale, problèmes d'intégration etc etc.

L'auteur, se proclame au-delà des poncifs qui sont nombreux dans les livres parlant de l'Ecole (voir son opinion sur le genre ici: http://www.editions-verticales.com/auteurs_interview.php?rubrique=4&idcontenu=16 )

Et il est d’ailleurs sympathique, à ce niveau, de lire un style autre que amer et larmoyant (du type Ecole, antichambre de l'exclusion sociale). C'est une narration lucide et parfois enjouée, avec des techniques qui rendent l'écriture originale et attractive ( voir à ce sujet l'opinion de Melancholia sur Lune d'Encre : il renferme nombre d'idées stylistiques très intéressantes, comme par exemple la répétition de phrases identiques à intervalles réguliers tout au long du récit pour symboliser la succession de jours qui se ressemblent et l'ennui qui en découle. Il y a ainsi une foule de petits détails qui procurent à ce livre une véritable originalité. http://www.lunedencre.com/%7Elunedenc/le_fauteuil_club/index.php/2006/07/06/53-entre-les-murs-francois-begaudeau )

Donc agréable à lire, certes. Mais bien loin de l'incontournable.

Prix france culture - télérama 2006 ou pas, battage médiatique ou non, je persiste à trouver l'oeuvre assez ordinaire, et presque ennuyeuse sur le fond (presque, grâce aux aspects de forme ci-dessus évoqués qui tendent à compenser): Pas d'analyse particulière, pas de dynamique autre que du pur descriptif.

J'ai donc « failli m’ennuyer », mais il faut admettre que l'humour du style a atténué cette impression (par exemple sa façon de désigner les élèves par les vêtements qu'ils portent et qui donne une étrange impression de dépersonnalisation - l'élève sans visage et interchangeable).

Entre les murs, on tourne donc en rond et on ronronne: la routine (terme employé par l'auteur même dans cette interview : http://www.sgen-cfdt.org/actu/article.php3?id_article=1023 ) suinte du réel vers l'écriture elle-même. En résumé: je suis assez sceptique (« entre deux chaises » si j’ose dire) devant le phénomène collectif (j'allais dire hystérie mais je pense que c'est trop négatif) qu'il y a autour de l'oeuvre.

Donc si quelqu'un qui-a-lu-et-adôôôré Entre les murs pouvait m'expliquer pourquoi on crie quasi unanimement au génie (cf. entre autre Eric Fouquet qui parle d'humour délirant, d'art exquis, et carrément d'exploit littéraire http://www.chronicart.com/livres/livres_fictions.php3?id=9871 ) là où je ne vois qu'un truc sympa-et-drôle-mais-sans-plus, ceci m'intéresserait.

« Je m'excuse mais moi, rire comme ça en public, c'est c'que j'appelle une attitude de pétasses. »

Elles ont explosé en choeur.

« C'est bon, on est pas des pétasses.

- Ça se fait pas de dire ça, m'sieur.

J'ai pas dit que vous étiez des pétasses, j'ai dit que sur ce coup-là vous aviez eu une attitude de pétasses.

- C'est bon, c'est pas la peine de nous traiter.

- Ça s'fait pas m'sieur d'nous traiter.

- On dit pas traiter, on dit insulter.

- C'est pas la peine de nous insulter de pétasses. »

Extrait de l'oeuvre (cité ici: http://www.lepoint.fr/litterature/document.html?did=174639)

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24 août 2006

Ha si j'étais riche

Paul Auster – Le diable par la queue suivi de Pourquoi écrire ?

Traduit de l’américain par Christine Le Bœuf

1996

Actes Sud – Babel

Titres originaux : Hand to Mouth – Why write ?

ISBN 2-7427-2277-7

 

Si Paul Auster est désormais un écrivain reconnu et réputé, comme vous pouvez le constater au vu des nombreuses biographies qui lui sont consacrées (voir notamment :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Auster, http://www.evene.fr/celebre/actualite/portrait-de-paul-auster-164.php, http://www.paulauster.co.uk/body.htm) et à son œuvre prolixe, il n’en a pas toujours été ainsi.

 

En effet, l’écrivain, dans nombre de sociétés, a souvent une place peu rémunératrice : Beaucoup aspirent à la gloire et à la reconnaissance de leur époque, et au final assez peu l’obtiennent du seul fait de leur talents (et après quels efforts !!)

 

Il existe une sorte d’équation (terme récurrent dans le livre) que met en forme Dominique Eril (http://www.lire.fr/critique.asp/idC=32480/idG=8/idR=213):

« Comment être écrivain tout en sachant que ce n'est pas un métier, que bien peu ont le privilège d'en vivre correctement et qu'un tel choix pour la vie ne correspond en rien à une «décision de carrière»?


Bien plus, comme l’écrit très justement Valery Hugotte
(http://pretexte.club.fr/revue/critique/notes-de-lecture_et/notes-de-lecture/auster_le-diable-par-la-queue.htm), la question de l'argent traverse l'ensemble de l'oeuvre de Paul Auster. Ainsi, L'Invention de la solitude et  la musique du
hasard présentaient, sur un mode autobiographique puis romanesque, une réflexion sur l'héritage.  De même, le récent Smoke, le film réalisé avec Wayne Wang, était parcouru par les thèmes du don et de la dette : Auster s'interrogeait, à travers le tableau du microcosme constitué par un quartier de Brooklyn, sur une Amérique qui, soumise aux lois du marché, renonce à ses valeurs ­ incarnées dans Brooklyn Boogie par le fantôme d'un joueur de base-ball... Dans Le Diable par la queue, le romancier reprend la question traditionnelle des rapports entre l'argent et la création, cette question que résume plaisamment l'ironique conclusion : «Et voilà comment on écrit des livres pour faire de l'argent. Voilà comment on se vend». Cependant, le romancier le précise d'emblée, il ne s'agit pas que de cela : «l'argent, bien entendu, n'est jamais seulement l'argent».


Le diable par la queue est une savoureuse expression, c’est un titre qui en dit long sur l’œuvre qu’il désigne.


D’après Pierre, du projet babel

( http://babel.lexilogos.com/forum/viewtopic.php?t=5205&postdays=0&postorder=asc&start=30 ),

citant Charles ROZAN dans ses Petites ignorances de la conversation (P. Ducrocq, 1881):


"Tirer le diable par la queue, c'est se procurer péniblement le nécessaire pour vivre, c'est être réduit aux expédients. On a prétendu qu'il s'agissait "du diable d'argent que tout le monde voudrait attirer à soi", mais cette explication laisse beaucoup à désirer. Nous préférons prendre le diable plus au sérieux et le considérer ici comme une image représentant toutes les choses auxquelles on n'a recours qu'à la dernière extrémité, et qu'on s'estime encore heureux de trouver, d'obtenir même par la prière, quand on n'a plus d'autre moyen d'échapper à une situation misérable. Le mont-de-piété, par exemple, c'est le diable, et lorsque nous lui portons notre linge en le priant de nous prêter de l'argent à gros intérêts, nous tirons le diable par la queue. Pour expliquer l'image, on peut se figurer un homme qui, à bout de ressources et ne sachant plus à qui s'adresser, finit par recourir à l'assistance de ce diable, dont il avait d'abord refusé le secours. Le diable à son tour fait le difficile, il se souvient des rebuffades qu'il a essuyées, il tourne le dos à celui qui l'a d'abord méprisé, - et c'est alors qu'il faut, pour le ramener, le tirer par la queue. Les jeunes gens qui ont escompté leur avenir à de ruineuses conditions ont plus d'une fois ramené ainsi par le pan de l'habit cette monstruosité sociale qu'on appelle un usurier, et ils savent par expérience ce que veut dire : Tirer le diable par la queue."

D’autres explications étymologiques sont également données Sur le Wiktionnaire

(http://fr.wiktionary.org/wiki/tirer_le_diable_par_la_queue), malheureusement incomplet. Si le sujet vous intéresse il y a, ailleurs, d’autres discussions (http://www.languefrancaise.net/forum/viewtopic.php?id=1540).


Bref, revenons en à notre écrivain impécunieux.

Difficiles relations avec l’argent entre autres dues à l’impossibilité chronique de se résoudre à occuper un emploi, ne serait-ce qu’alimentaire, autre que celui d’écrivain.

Ecrivain sinon rien (ou pas grand-chose), quitte à devoir espérer d’improbables miracles et trésors (Des sacs d’or, Cf. l’épisode épique voire burlesque du jeu de cartes) afin de reculer l’échéance.


Dèche chronique flirtant avec le désespoir, expédients multiples, aventures et mésaventures diverses et variées (allant par exemple des bateaux aux traductions pour le femme fantasque d’un homme d’affaire russe), poursuite effrénée dans laquelle certains lecteurs se reconnaissent au point de s’envisager auteurs possibles du même type de récit (Lafilasse http://www.ratsdebiblio.net/austerpauldiable.html ).


Ce qui est diabolique (hin hin hin), c’est que le personnage ne change que très tardivement de conception à cause (ou grâce) aux coups de pouces qui, façon rebondissements, tombent in extremis du ciel aux instants limite (des bourses attribuées ou un petit boulot providentiel dégoté juste au moment ou il risque d’être à la rue)


Tout ceci sur le ton d’une narration presque souriante et amusée – une sorte d’introspection dépourvue d’analyse (CF. Valéry Hugotte préc.). Sur le même ton, dans « Pourquoi écrire » Paul Auster nous offre de petites anecdotes, à la fois tendres et enjouées, qui ont chacune contribué (celles-ci relatant le vécu de l’auteur) à l’orientation de l’écrivain vers cette carrière.


Pour vous mettre l’eau à la bouche, vous pouvez trouver un (long) extrait disponible sur le site de l’éditeur : http://www.actes-sud.fr/extrait.php?codeud=F75723

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23 août 2006

Brume sur lit de cendres

STIG Dagerman

 

Automne allemand – titre original Tysk Höst

 

Babel

Actes Sud – ISBN 2-7427-5149-1

Traduit du suédois par Philippe Bouquet

 

La préface du traducteur donne vite un aperçu de qui était l’auteur:

 

Ce voyage au bout de l’angoisse a été écrit par un jeune homme de vingt trois ans, un journaliste et écrivain suédois dont toute la production littéraire fut concentrée en l’espace de cinq ans, un Rimbaud du Nord (mis à part le fait qu’il n’écrivit guère qu’en prose) qui choisit lui aussi de se taire, avant de disparaître de sa propre main à l’âge de trente et un ans.

 

Pour découvrir plus avant ce Jérôme Bosch littéraire, auteur d’œuvres majeures comme L’île des condamnés ou encore comme Le Serpent, dont les nuances passent du répertoire de Kafka à celui de Cioran, vous pouvez vous attarder sur ces quelques pages :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Stig_Dagerman

http://cabanel.jennifer.free.fr/reserve_2/stig_dagerman.doc

(Pour ceux qui liraient le suédois : http://www.dagerman.se/ ).

 

En 1946, tandis que l’Allemagne est un immense champ de cendres encore fumante, Stig Dagerman se rend sur les ruines du pays afin d’élaborer plusieurs reportages, dont la compilation sera effectuée dans cette œuvre.

Nicolas20san, dans sa critique sur l’Enfant brûlé (http://critiques-ordinaires.ouvaton.org/article.php3?id_article=420 ), décrit d’ailleurs assez bien le contexte dans lequel Automne allemand a été écrit :

 

Considéré rétrospectivement comme le véritable porte-parole de sa génération, flirtant politiquement avec des idéaux libertaires qu’il savait au demeurant peu crédibles quant à leur réalisation, Dagerman vivra très mal le positionnement ambigü de son pays dans le conflit armé ravageant toute l’Europe, cette hypocrite neutralité, ce lâche non-engagement, absolument incompatible avec ses aspirations existentialistes prônant la responsabilité et l’action.

C’est d’ailleurs cette inertie révoltante qui le poussera à participer à sa manière au grand désastre en se rendant sur le terrain de l’Allemagne dévastée, se mêlant à la population hagarde, encore sous le choc au sortir d’un apocalyptique cauchemar, rapportant au final un carnet de chroniques à la fois désabusées et pétries de colère, et paraissant sous le titre Automne allemand. Tout au long de sa courte vie, il traînera comme un boulet ce sentiment de culpabilité, comparable à celui du témoin impuissant accusé de non-assistance à personnes en danger.

 

La noirceur de la plume est fascinante et effectivement le lecteur ressent au fil des pages une sourde angoisse, celle des caves humides et de la misère, du froid brumeux des matins d’automne.

 

Ce moment où l’Allemagne, immense plaie béante, oscille entre quête d’identité, amertume et désespoir, où les réponses des puissances occupantes semblent se perdre dans l’absurdité d’une dénazification de mascarade.

Au-delà d’un plaidoyer pour la compassion à la souffrance d’un peuple qui a faim et qui a froid, pour ce qui deviendra non pas une nouvelle Génération Perdue au sens littéraire du terme (http://www.ditl.info/arttest/art15206.php), mais plutôt une génération sacrifiée par le silence de ses anciens.

 

Allemagne, année Zéro, pour reprendre l’expression de Christophe Mercier dans sa critique sur Après-guerre , De Gert Ledig.

(http://www.lefigaro.fr/litteraire/20060413.LIT000000219_allemagne_annee_zero.html)

 

J’ai vraiment aimé cette lecture, non seulement pour son aspect documentaire, mais surtout pour sa densité, ténébreuse et vibrante.

 

Extrait disponible sur le site de l’éditeur

(http://www.actes-sud.fr/extrait.php?codeud=AS1132)

 

la RuhrA l’automne 1946, les feuilles d’automne tombèrent pour la troisième fois depuis le célèbre discours de Churchill sur l’imminence de la chute des feuilles. C’était un automne triste, humide et froid, avec des crises de la faim dans  la Ruhr et de la faim sans crises dans le reste de l’ancien Troisième Reich. Pendant tout l’automne des trains arrivèrent, amenant dans les zones occidentales des réfugiés venant de l’Est. Affamés, déguenillés, regardés de travers, ils se bousculaient dans les abris sombres et fétides des gares ou bien dans les immenses blockhaus sans fenêtres, semblables à des gazomètres carrés, qui se dressent comme d’imposants monuments élevés en l’honneur de la défaite dans les villes rasées de l’Allemagne. Malgré leur mutisme et leur soumission passive, ces hommes sans importance, d’un certain point de vue, donnaient à cet automne allemand un caractère sombre et amer. Ils prenaient de l’importance par le simple fait qu’ils arrivaient, qu’ils ne cessaient d’arriver et qu’ils arrivaient en foule. Ils prenaient peut-être de l’importance non pas malgré leur mutisme mais à cause de celui-ci, car rien de ce qui est exprimé ne peut paraître aussi chargé de menace que ce qui ne l’est pas. Leur présence était à la fois exécrée et bienvenue : exécrée parce que ces nouveaux arrivants n’apportaient rien d’autre que leur faim et leur soif, bienvenue parce qu’ils alimentaient des soupçons que l’on ne demandait pas mieux que de nourrir, une méfiance que l’on ne demandait pas mieux que d’éprouver et un désespoir auquel on ne demandait pas mieux que d’être en proie.

la Ruhr
D’ailleurs, quel est celui qui, ayant lui-même vécu cet automne allemand, peut affirmer que cette méfiance n’était pas fondée et que ce désespoir n’était pas de mise ? Il n’est nullement exagéré de soutenir que ces flots jamais taris de réfugiés, qui noyaient la plaine allemande depuis le cours inférieur du Rhin et de l’Elbe jusqu’aux hauts plateaux balayés par le vent de la région de Munich, constituaient l’un des événements majeurs de la politique intérieure de ce pays sans politique intérieure. La pluie qui recouvrait le fond des caves de la région de la Ruhr de plus de cinquante centimètres d’eau constituait un autre événement de politique intérieure, d’importance à peu près égale.


(On se réveille, à supposer que l’on ait dormi, transi de froid sur un lit sans couverture, on marche avec de l’eau au-dessus des chevilles jusqu’au poêle et l’on essaye de faire du feu avec les branches vertes d’un arbre abattu par les bombardements. Derrière vous, quelque part dans l’eau, un enfant tousse d’une toux d’adulte tuberculeux. Si l’on finit par réussir à faire prendre le feu dans ce poêle – que l’on a sauvé de l’anéantissement, au péril de sa propre vie, dans les décombres d’un immeuble sous lesquels son propriétaire est enterré depuis un an ou deux – la fumée envahit la cave et ceux qui toussaient toussent encore un peu plus. Sur le poêle se trouve une marmite avec de l’eau – de l’eau, il y en a – et l’on se penche sur l’eau qui recouvre le fond de la cave pour ramasser quelques pommes de terre qui gisent sur ce sol invisible. Celui qui se tient ainsi, debout dans l’eau froide jusqu’aux chevilles, met ces pommes de terre dans la marmite et attend qu’elles veuillent bien être mangeables, bien qu’elles aient été gelées avant que l’on réussisse à mettre la main dessus.


Les médecins qui parlent aux journalistes étrangers des pratiques culinaires de ces familles disent que ce qu’elles font cuire dans ces marmites est indescriptible. En fait ce n’est pas indescriptible, pas plus que n’est indescriptible leur mode de vie en général. La viande sans nom qu’elles réussissent d’une façon ou d’une autre à se procurer et les légumes sales qu’elles ont trouvés Dieu sait où ne sont pas indescriptibles, ils sont absolument écœurants ; mais ce qui est écœurant n’est pas indescriptible, c’est tout simplement écœurant. On peut réfuter de la même façon l’objection selon laquelle les souffrances endurées par les enfants dans ces bassins souterrains seraient indescriptibles. Si on le veut, il est parfaitement possible de les décrire : on peut les décrire en disant que l’homme qui se tient dans l’eau, près du poêle, abandonne tout simplement celui-ci à son triste sort, se dirige vers le lit où se trouvent les trois enfants qui toussent et leur ordonne de partir immédiatement à l’école. Dans cette cave règnent le froid, l’humidité et la fumée ; les enfants, qui ont dormi tout habillés, traversent l’eau qui monte presque jusqu’en haut de la tige de leurs chaussures éculées, longent le couloir plongé dans l’obscurité où dorment des gens, montent l’escalier plongé dans l’obscurité où dorment des gens et sortent dans l’automne allemand, froid et humide, de l’extérieur. L’école ne commencera que dans deux heures et les instituteurs parlent aux visiteurs étrangers de la cruauté des parents qui jettent leurs enfants à la rue. Mais on peut ne pas être d’accord avec ces instituteurs quant à ce qui pourrait être le contraire de la cruauté, en l’occurrence. Au temps des nazis, il était de bon ton de dire que le bourreau faisait preuve de pitié en frappant vite, ou bien en frappant d’une main sûre. Les parents de ces enfants font preuve de pitié en les chassant de l’eau qui règne à l’intérieur vers la pluie qui tombe à l’extérieur et de l’air humide et froid de la cave vers la grisaille de la rue.


Naturellement, ils ne vont pas à l’école ; d’une part parce que l’école n’est pas ouverte, d’autre part parce que l’expression “aller à l’école” n’est alors qu’un euphémisme du genre de ceux que la misère impose en foule à ceux qui doivent parler sa langue. Ils sortent pour voler ou pour essayer de se procurer quelque chose de mangeable en employant la technique du vol, ou une technique plus innocente s’il en existe une. On pourrait décrire la promenade “indescriptible” de ces trois enfants jusqu’au moment où l’école ouvre vraiment et ensuite donner une série d’images “indescriptibles” de leurs occupations sur le banc de l’école : des tableaux d’ardoise cloués aux fenêtres pour empêcher le froid d’entrer mais qui empêchent en même temps la lumière d’entrer de sorte qu’il faut allumer pendant toute la journée une lampe si faible qu’elle permet à grand peine de lire le texte que l’on doit recopier, ou encore la vue que l’on a depuis la cour de l’école et qui est constituée sur trois côtés de tas de ruines de modèle international de trois mètres de haut, ruines qui font en même temps fonction de toilettes scolaires.
En même temps, il serait à propos de décrire les occupations “indescriptibles” au moyen desquelles ceux qui sont restés chez eux, dans l’eau, remplissent leurs journées ou bien les sentiments “indescriptibles” qui envahissent la mère de trois enfants affamés lorsque ceux-ci lui demandent pourquoi elle ne se maquille pas comme Mme Schultze pour se faire donner du chocolat, des conserves et des cigarettes par les soldats alliés. Et la bonne foi et le délabrement moral sont tous deux si “indescriptibles” dans cette cave pleine d’eau que la mère répond que même les soldats d’une armée de libération ne sont pas charitables au point d’accepter un corps sale, exténué et déjà vieillissant alors que la ville est pleine de corps plus jeunes, plus forts et plus propres.)
Sans aucun doute, cette cave était l’un des événements de première importance de la politique intérieure de cet automne. Un événement analogue était constitué par l’herbe, les buissons et les mousses qui poussaient sur les tas de ruines de Düsseldorf et de Hambourg, par exemple (c’est la troisième année de suite que M. Schumann longe les ruines du pâté de maisons voisin du sien en se rendant à son travail à la banque et, chaque jour, il se dispute avec sa femme et ses camarades de travail sur le point de savoir si cette verdure représente une amélioration ou une circonstance aggravante). Le visage blanc de gens qui habitaient dans des abris pour la quatrième année et faisaient incontestablement penser à des poissons qui viennent respirer à la surface de l’eau, ainsi que le visage scandaleusement rouge de certaines jeunes filles qui, quelques fois par mois, se voyaient gratifier de gâteaux au chocolat, d’une boîte de Chesterfield, de stylos ou de savons, étaient deux autres faits faciles à constater qui marquaient de leur empreinte cet automne allemand, tout comme ils avaient auparavant marqué l’hiver, le printemps et l’été allemands précédents – bien que dans une mesure moindre, puisque la situation s’aggravait constamment du fait de l’afflux des réfugiés de l’Est.


Les énumérations ont certes toujours quelque chose de lugubre, surtout si ce sont des choses lugubres que l’on énumère, mais dans certains cas particuliers elles peuvent se révéler nécessaires. Si l’on veut se hasarder à commenter l’atmosphère d’amertume envers les alliés, mêlée de mépris de soi-même, d’apathie et de tendances marquées à des comparaisons au désavantage du présent, qui constituait l’impression dominante du visiteur en cet automne lugubre, il convient de garder présente à l’esprit toute une série d’événements et d’états physiques. Il est important de se rappeler que ces expressions de mécontentement, et même de méfiance, envers le bon vouloir des démocraties triomphantes n’étaient pas proférées dans le vide ni de derrière la rampe d’un théâtre idéologique, mais bien dans des caves tout à fait authentiques d’Essen, de Hambourg ou de Francfort-sur-le-Main. Pour compléter l’image automnale de cette famille dans sa cave pleine d’eau, il convient en effet de ne pas oublier d’ajouter un journaliste qui, s’avançant prudemment en équilibre sur quelques planches elles-mêmes en équilibre, vient interviewer ses membres sur leurs opinions quant à la toute récente démocratie allemande, les interroge sur leurs espoirs et leurs illusions – et surtout leur demande s’ils vivaient mieux sous Hitler. La réponse que le visiteur recueille sur ce point l’amène à sortir à reculons de cette pièce nauséabonde, après une courbette de colère, de dégoût et de mépris, et à prendre place dans sa voiture anglaise ou dans sa jeep américaine de location pour s’en aller rédiger, une demi-heure plus tard, attablé au bar de l’hôtel réservé à la presse, devant un whisky ou un bon verre de bière de qualité, un article sur “les survivances du nazisme en Allemagne”.
Elle est bien sûr exacte, à sa façon, cette image de l’état d’esprit qui régnait en Allemagne en ce troisième automne et que ce journaliste, et bien d’autres, ou des visiteurs étrangers de façon plus générale, ont colportée de par le monde et ainsi contribué à faire sienne. On demandait à des Allemands qui vivaient dans des caves s’ils vivaient mieux sous Hitler et ces Allemands répondaient : oui. On demande à quelqu’un qui se noie s’il se portait mieux quand il se trouvait sur le quai et il répond : oui. Si l’on demande à quelqu’un qui n’a que deux tranches de pain par jour pour se nourrir s’il vivait mieux quand il en avait cinq, il y a fort à parier que l’on obtiendra la même réponse. Toute analyse de l’idéologie du peuple allemand en cet automne de privations (dont les limites doivent naturellement être elles aussi reculées dans le temps afin d’englober le présent, dans la mesure où ces formes accentuées de détresse et de misère sont toujours d’actualité*) sera entièrement fausse si elle ne réussit pas à donner simultanément une idée suffisamment corrosive du milieu et des conditions de vie que les sujets analysés se sont vu assigner. Un journaliste français bien connu pour son talent et plein de bonnes intentions m’a, au nom de l’objectivité, invité à lire les journaux allemands au lieu d’aller inspecter les logements allemands et renifler les marmites allemandes. Cette façon de penser n’est-elle pas celle qui prévaut dans une large part de l’opinion mondiale et n’a-t-elle pas conduit M. Gollancz, l’éditeur juif de Londres, au retour de son voyage en Allemagne à l’automne 1946, à estimer “les valeurs de l’Occident en péril”, ces valeurs qui résident dans le respect de la personnalité même si cette personnalité s’est aliéné notre sympathie et notre compassion, c’est-à-dire notre aptitude à réagir devant la souffrance, que cette souffrance soit méritée ou non ?
On entend des voix qui disent que tout allait mieux jadis mais on les isole de la situation dans laquelle se trouvent ceux qui les élèvent et on les écoute de la façon dont on écouterait une voix venant de l’éther. On appelle cela de l’objectivité parce que l’on n’a pas assez d’imagination pour se représenter cette situation, et même parce que, pour des raisons de bienséance morale, on se refuserait à faire usage d’une telle imagination sous prétexte qu’elle fait appel à une sympathie excessive. On analyse ; mais en fait c’est du chantage que d’analyser les idées politiques d’un affamé sans analyser en même temps sa faim.


En ce qui concerne les atrocités passées, commises par des Allemands à l’intérieur des frontières de l’Allemagne aussi bien qu’au dehors, il ne peut y avoir matière à discussion parce qu’il ne saurait être question de discuter la cruauté de façon générale, de quelque façon qu’elle soit exercée et par qui que ce soit. Une autre question est de savoir s’il peut être juste et même si, par un curieux retour des choses, il n’est pas cruel de considérer les souffrances allemandes qui, entre autres choses, seront exposées dans ce livre, comme justifiées parce qu’elles sont sans aucune contestation possible la conséquence d’une guerre de conquête manquée de la part des Allemands. D’un point de vue juridique, déjà, une telle façon de voir est totalement erronée parce que la misère des Allemands est collective tandis que, malgré tout, leurs atrocités ne l’étaient pas. De plus, la faim et le froid ne figurent pas dans la gamme des peines prévues par la justice des hommes, pour la même raison qui veut que la torture et les mauvais traitements n’y figurent pas ; et un jugement moral qui condamnerait les accusés à une existence inhumaine (c’est-à-dire à une existence qui rabaisserait la valeur humaine des condamnés au lieu de la relever, ce qui – n’est-il pas vrai – doit être le but inavoué de ladite justice) saperait lui-même ses propres bases.
Quant à l’idée de culpabilité et de rétribution, elle aurait au moins une apparence de bien-fondé si les juges eux-mêmes se réclamaient d’un principe directement opposé à celui qui a amené la plupart des Allemands à vivre cet automne comme un enfer de froid et de pluie au milieu des ruines. Mais tel n’est pas le cas : l’accusation collective dressée à l’encontre du peuple allemand vise bien, en fait, l’obéissance jusqu’à l’absurde, l’obéissance même dans des cas où la désobéissance aurait été la seule attitude humainement justifiée. Mais, tout bien considéré, cette même obéissance ne caractérise-t-elle pas les rapports de l’individu avec l’autorité dont il dépend dans tous les Etats du monde ? Même dans ceux où la contrainte n’est que très modérée, il n’est pas possible d’éviter que le devoir d’obéissance du citoyen envers l’Etat ne se heurte à son devoir d’amour ou de respect pour son prochain (par exemple pour l’huissier qui fait jeter à la rue les meubles d’une famille ou pour l’officier qui envoie un subordonné à la mort dans un combat qui ne le concerne pas). En fin de compte, c’est bien le fait de poser le principe de l’obligation d’obéissance qui est l’essentiel. Une fois ceci concédé, il apparaît vite que l’Etat qui exige l’obéissance dispose des moyens nécessaires pour y contraindre même dans les cas les plus odieux. L’obéissance envers l’Etat ne se divise pas.

 

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14 août 2006

Si, c'est humain.

Yapou, bétail humain (volume 1)

par Shozo Numa

Désordres, Laurence Viallet/éditions du Rocher, 2005, pour la traduction française

Traduit du japonais par Sylvain Cardonnel

ISBN 22680556663

446 p. ; postface de l’auteur (1970)

                                                                                                                                                                                                                                                

« Yapou, bétail humain » : le titre est un euphémisme ; et s’il est à strictement parler inexact, il présente au moins l’avantage de préparer le lecteur à ce qui l’attend. Car si la juxtaposition des deux derniers mots est suffisamment choquante, elle n’est rien au regard de ce qui fonde ce livre : les Yapous, descendants de la seule tribu asiatique à avoir survécu à la bombe Alpha et à la fièvre Oméga, peuple autrefois –c’est-à-dire à l’époque anhistorique – appelé « Japonais » et considéré « comme appartenant à la famille humaine » (p. 345), sont des simius sapiens domestiqués.

Le Yapou descend, comme l’homo sapiens, du primate ; il est comme lui doté d’intelligence, à la différence près qu’il n’est pas un être humain. Une théorie l’a prouvé, en 2299.

***

Nous sommes en 3970, sous le règne d’EHS (Empire of Hundred Suns). Les êtres humains sont les hommes à peau blanche. Les noirs, demi-hommes, sont des esclaves. Les Yapous forment le bétail. Pour le Yapou, le blanc est un dieu : tel est le fondement de l’albinisme.

« Plusieurs milliards de Yapous placés sous la domination de cent milliards d’êtres humains et d’un nombre mille fois supérieur d’esclaves noirs constituent les fondations de la force productrice d’EHS. Aux yeux des individus ayant vécu à l’époque anhistorique et enclins à respecter les droits humains des Yapous, cette société d’élevage évoquerait sans doute une société de classes reposant sur l’exploitation des Yapous. Mais, même si l’on épouse cette analyse, l’organisation sociale d’EHS apparaîtra comme le système de domination  le plus évolué jamais mis en place par le genre humain. Car cette société de castes n’a point à redouter d’être abolie, serait-ce par une révolution. Tenir les Yapous pour les victimes d’une société de classes est un malentendu. Ils ne sont que bétail et ne méritent même pas qu’on emploie à leur endroit les termes de classe ou de position sociale.(…) Il peut certes être doté de capacités intellectuelles semblables à celles de l’humain : le bétail reste le bétail. » (pp. 63‑64).

Les différents usages possibles du Yapou, multipliés par l’utilisation du réducteur et de la chirurgie chromosomique, en ont fait une ressource indispensable : chiens yapous, chevaux yapous sont par exemple obtenus à partir de Yapous bruts (anthropoïdes) modifiés, qu’un apprentissage dans des institutions spécialisées prépare dûment à leurs futures fonctions. Les pygmées de table ou de salle de bains sont des Yapous bruts passés au réducteur et affectés au service domestique. Enfin, l’ensemble du processus de fabrication des meubles viandeux (shoe-yapoos, chargés du chaussage et déchaussage des dieux, du nettoyage de leurs chaussures aux larmes et naturellement du cirage de bottes ; fauteuils télépathes ; baignoires, etc.) repose sur de la modification et l’assemblage de Yapous bruts. Quant aux cunnilingers et penilingers, meubles spéciaux dotés d'une fonction sexuelle et dont les spécificités épousent les moindres désirs du maître, la noblesse d’EHS pousse même le raffinement à en exiger la virginité :

« Il existe grosso modo deux méthodes pour s’assurer de la virginité d’un cunnilinger ou d’un penilinger. La première est de clore leurs lèvres par une fermeture Eclair métallique munie d’un petit cadenas (…), ou par un système fonctionnant avec empreintes digitales pour s’en assurer un usage exclusif (…). Les nobles exigent cependant un modèle doté d’un hymen, terme qui désigne la fine membrane réunissant les deux lèvres (…). C’est ainsi (…) qu’un hymen intact signifie que la langue est vierge et ignorante des idolâtries de ce monde. » (pp. 76-77).

***

On comprend bien que cette pratique « serait restée impossible si les Yapous avaient eu besoin de leur bouche pour s’alimenter » (p.77). De fait, à EHS, les seuls Yapous à recueillir des aliments par la bouche sont les setteens – Yapous élus en ce qu’ils sont destinés à collecter les offrandes divines que sont la sainte Eau et le saint Corps… Autrement dit, des toilettes vivantes dont la fonction (un exercice qui demande plusieurs années d’études) est de recevoir le nectar et l’ambroisie des dieux blancs dans le respect des règles et positions adéquates, d’un simple coup de sifflet ou d’une simple pensée (les setteens sont souvent dotés d’une fonction télépathe).

En effet, cette société tripartite repose sur une « chaîne alimentaire tricolore » indissociable d’une chaîne hiérarchique tricolore de recyclage des déchets et soubassement d’un système reposant sur l’aliénation psychique. Les déjections des blancs peuvent profiter, via les setteens et un système de raccordement global, aux esclaves et aux Yapous. Les déjections et les déchets des esclaves forment le yapoo milk, base de l’alimentation yapou. Les Yapous, quant à eux, reliés à un circulateur et parasités par un ver pompe, ne produisent aucun déchet.

« Une chaîne alimentaire tricolore matérialise donc la structure d’EHS (…). Mais l’ordre induit par les valeurs propres aux trois couleurs (blanc, noir, jaune), ne se borne pas à illustrer cette société. Il est le principe d’un « monde sans toilettes » (no lavatory world) ayant résolu, grâce aux Yapous (qui ignorent la défécation et digèrent tous les rebuts), la question du recyclage des déjections, l’incommodité et les problèmes hygiéniques que connaissaient les hommes de l’époque anhistorique. Le setteen, premier représentant de bétail lavator (impur), est le symbole vivant de ce système. » (p. 96)

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Au regard du destin d’un setteen, le lecteur de l’époque anhistorique pourra trouver enviable le sort du Yapou transformé en poisson rouge… Et pourtant : « Faut-il s’étonner que les avancées de la science aient pu permettre la fabrication de telles engeances ? Avait-on besoin d’aller jusqu’à transformer les Yapous en poissons rouges ? »… C’est que, les Yapous étant « les seuls animaux à pouvoir se vanter » d’une intelligence comparable à celle de l’homme, « dès que l’être humain a pris l’habitude de s’entourer d’animaux intelligents, il est fort compréhensible qu’il ait cherché à remplacer le bétail ordinaire par des Yapous. » (p. 339). En effet. L’argument, dans le monde techniquement parfait inventé par Shozo Numa (SN), est irréprochable et imparable. La Reine d’EHS elle-même ne se réfère-t-elle pas, lorsqu’elle doit se prononcer sur un point de jurisprudence, à des oracles composés « des meilleurs yapamatrons auxquels sont associés dix mille pygmées, possédant chacun sa compétence précise » ? (p. 171)

C’est dans cette société que Rinichiro Sebe, le Japonais, et Clara von Kotwitz, l’Allemande, deux étudiants qui voulaient se marier à la fin des années 1960 de l’époque anhistorique, vont se retrouver projetés à la suite de la chute sur Terre d’un vaisseau d’EHS égaré dans le temps. En une journée, à peine, Rinichiro, « devenu » Yapou, passera du statut d’amant à celui d’animal, tandis que Clara aura la révélation de sa nature dominatrice et divine. Rin était un Yapou, et elle ne le savait pas…

***

Car bien sûr tout est là, dans une histoire de rapport de dominé à dominante. SN « est le premier à avoir fait de la soumission le thème d’une œuvre », note Philippe Pons dans le Monde des livres du 4 novembre 2005. Et la scatologie, dans cette fiction, est présente en tant qu’elle est « le pôle extrême de la psychologie de la soumission », ainsi que l’explique SN dans sa postface de 1970.

Ce qui peut susciter le dégoût, l’indignation du lecteur non averti de ces plaisirs, ce qui peut aussi lui donner l’impression d’un « roman idéologique »*, fut à l’origine écrit pour une revue SM, Kitan Club (c’est-à-dire le « club de l’étrange et du rare », précise Morgan Boëdec dans « Yapou sans tabou », Chronic’Art). Dans sa postface, SN raconte comment, à la suite de la guerre et de certaines circonstances, il est devenu – selon ses propres termes – un « détraqué sexuel », et comment, pour « apaiser sa soif », il a « imaginé le monde d’EHS qui venait [le] hanter chaque nuit ».

C’est d’un tel désir que Yapou, bétail humain est né, sous l’influence libératrice, également, de la découverte par l’auteur de la science-fiction : « s’il était aussi possible de réduire l’humain au statut de bétail intelligent, voilà ce que je voulais devenir », conclut SN.

Si l’on peut considérer Yapou, bétail humain comme une dystopie répugnante, comme le triomphe d’une imagination entièrement asservie à un désir de soumission totale, et si justement le totalitarisme de cette imagination peut lui donner une dimension idéologique, une telle prise de position relèverait du seul lecteur et non de l’intention de l’auteur. « Je n’ai au début écrit que pour la poignée de lecteurs qui tenaient comme moi le monde d’EHS non point comme une dystopie mais comme une authentique utopie », écrit SN. Ou encore : « J’ai écrit ce roman afin que les lecteurs qu’il aura choisis se fassent une idée de ce qu’est un plaisir masochiste. Je suis fort ennuyé quand on me dit qu’il s’agit d’un roman effrayant. » (pp. 439 et 441).

Telles sont l’étrangeté et la rareté de ce livre, horreur de l’asservissement pour les uns, bonheur de l’assouvissement pour les autres ; une œuvre qui ne peut que troubler et donner à réfléchir sur ce que l’homme peut et ne peut pas être à la fois.

NOTE

* « Yapou, bétail humain est le plus grand roman idéologique qu’un Japonais ait écrit après-guerre. Ce que j’admire dans ce roman, c’est qu’il apporte la preuve que le monde change. L’une des prémisses de ce qu’on appelle le masochisme est que l’humiliation est une jouissance ; à partir de là quelque chose est possible. Et quand ça se réalise, ça prend la forme d’un système qui finit par recouvrir le monde entier. Plus personne ne peut alors résister à ce système théorique. Et tout finit par y être englobé, la politique, la littérature, la morale. Ce roman parle de cette terreur. » (Yukio Mishima).

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REFERENCES

Sur le site des éditions Désordres, on trouvera le cahier critique consacré à « Yapou » et comprenant notamment :

« Sur Shozo Numa, réflexions sadiques sur le masochisme », par Tanaka Miyoko

« Le cauchemar de Shozo Numa », par Philippe Pons, Monde des livres, 4 novembre 2005

« La Légende de Yapou, bétail humain. Yapou vu comme un roman de science-fiction », par Miyadai Shinji

« Le retour de la légende de Yapou, bétail humain. L’œuvre la plus originale de l’après-guerre », n°2336 du Dokushojin

« Yapou sans tabou », par Morgan Boëdec, Chronic’Art, ainsi que des extraits de la postface de 1970 et un entretien avec le traducteur (Chronic’Art).

Pour un entretien avec l’éditrice : http://www.sitartmag.com/desordreslviallet.htm 

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11 août 2006

"Sympathie huileuse et condescendante"

American Vertigo

Bernard-Henri Lévy

Grasset 2006

ISBN 2246683912

495 pages

Nul ne déchaîne les passions comme Bernard-Henri Lévy ; entre les inconditionnels et les détracteurs, le "Superman français" [1] ne laisse personne indifférent, et la chose se vérifie de nouveau avec cet American Vertigo, journal de bord d'un petite année de voyage à travers les USA "in the footsteps of Tocqueville" [3] dans le but avoué d'interviewer les ténors de la scène politique américaine ainsi que quelques plus humbles et rares "anonymes" [2].

On a reproché maintes choses à Lévy à propos de ce livre ; on a trouvé que l'auteur, et bien qu'il se soit inspiré du périple de celui-ci 173 ans auparavant, "n’atteint jamais les sommets de Tocqueville" [1] ou encore qu'il " ne semble pas chausser la même pointure que Tocqueville"[1] ; ensuite, comme souvent, et tout simplement, on ne l'a pas aimé, lui, ce "prétentieux adepte du name-dropping et exhibitionniste éhonté" [1] ; et finalement et surtout, on lui en a voulu à propos de "Ses choix concernant les lieux à visiter et les personnes à rencontrer [qui] manquent cruellement de discernement" [1]. C'est vrai qu'il ne s'est pas vraiment frotté aux pauvres du pays, aux délinquants, aux junkies ou aux forçats des prisons qu'il a visitées ; il a préféré la compagnie de Hillary Clinton ou de Richard Perle, même s'il lui est arrivé, un peu, parfois, d'échanger quelques mots avec, par ci par là, avec une serveuse de restaurant, la copine d'une SDF, un policier, quelques petites gens, de ceux qui font l'Amérique profonde....

Ceci dit, le récit du voyage à proprement parler est distrayant, bien qu'il ne livre rien de très novateur sur le thème. Lévy écrit bien, il a " l'oeil du romancier" [2] et le texte se lit avec facilité. Je ne suis cependant pas ressortie de ces 500 pages avec quoi que ce soit de nouveau à me mettre sous la dent sinon la conviction que l'auteur est partisan, il tient absolument à prouver que l'Amérique est une démocracie, pas fondamentaliste, pas impérialiste. Je n'ai pas, comme certains, fait l'expérience à la lecture du récit de "quelques moments forts" [2], c'est plutôt le sentiment qu' "il passe beaucoup trop de temps à nous dire des choses que nous savons déjà." [1] qui domine. Et puis, cette fâcheuse tendance à faire une généralité de un ou 2 pauvres exemples choisis pour étayer sa démonstration !  Il les trouve peut-être parlants lui, ces exemples, mais ils n'ont pas convaincu la lectrice ignare que je suis, digne représentante de l'anti-américanisme primaire français que Lévy s'empresse de fustiger dès le début du livre... J'ai aussi trouvé un peu fort qu'il s'autorise constamment à poser sinon "de vraies questions" [2], des questions quand même, puis qu'il "passe son chemin avant d'avoir trouvé la réponse" [2], pour finir par ces " 71 pages de réflexions" [1] de la fin dont je suis bien d'accord pour affirmer qu'elles "représentent un tour de force de langue de bois incompréhensible" [1].

Peut-être est-il utile de préciser que ce voyage est l'idée du magazine Atlantic Monthly qui en a sérialisé les diverses étapes. Ceci explique peut-être alors que notre "célébrité-philosophe" [1] ait préféré rester dans les limites du consensuel et caresser l'Amérique dans le sens du poil, une belle démonstration de ce que Le Nouvel Observateur qualifie de "sympathie huileuse et condescendante". [1}

Petit coup de griffe final : sans aller jusqu'à affirmer comme certain journaliste américain que Lévy n'est qu'un " beau parleur" [1], je n'en reste pas moins d'accord pour joindre ma voix à celle de Guillermo lorsqu'il déclare que "BHL [...] is not a man particularly encumbered by modesty" [3].

Sources utilisées :

[1] http://www.arenes.fr/livres/page-livre2.php?numero_livre=132&num_page=721

[2] http://www.blogg.org/blog-43622-date-2006-06-12-billet-371777.html#comments

[3] http://www.radical-chic.com/index.php?2006/01/23/351-american-wankr

Autres sources :

http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=14181

http://www.critiqueslibres.com/i.php/search/?x=american+vertigo&livreok=1&auteurok=1&userok=1&sujetok=1

Extrait :

p. 384 : " qui sommes-nous, de nouveau ? que diable nous arrive-t-il ? qu'en est-il, en ces temps irakiens, de notre "destinée manifeste" ? de notre "exceptionnalisme" ? du message des Pères pèlerins ? de la mission des Pères fondateurs ? qu'en est-il de notre innocence ? de notre pureté perdue ? que de livres ! que de livres ! rarement pays se sera si anxieusement interrogé sur sa crise et son destin ; rares sont les nations en proie à un tel tournis, une telle ivresse, identitaires..."

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08 août 2006

Le plus est l'ami du mal

L’ange bête 

Simon Blugrass

Editions Hurluber 

Collection "La vie, c'est pas du roman" 

521 pages 

C'est un Ange bête qui vient poursuivre, après un volume qu’on ne peut donc plus qualifier de "second", l’histoire de Une année ; dernier pavé de bonnes intentions d’une série qu’on aimerait maintenant pouvoir qualifier avec certitude de trilogie.

De ce point cependant, l’avenir seul décidera ; car dans ce livre, personne ne meurt : Izor et Mina Mirs, affadis par les pages, sont épargnés par les ans. L’éternel problème, chez Blugrass, c’est que les femmes ont systématiquement le sein "généreux" (et les seins "blancs", d’ailleurs), les hommes des barbes "de deux jours" – et ce, vingt ans encore après le début de l’intrigue. 

Mais le plus intriguant reste un mystère autrement plus important, sauf à s’en référer à la trinité : celui, en soi, de ce troisième volume, alors que la mort d’Edouard, fils unique des Mirs, et l’emprisonnement d’Ernest pour homicide, à la fin du deuxième tome, étaient tout simplement la fin idéale. Cette explication de texte des épisodes précédents, sur le thème : "où l’on apprend que ce sont des innocents qui vont en prison" donne l’impression fâcheuse d’une "dernière cartouche, d’une dernière tentative de faire pondre la poule aux œufs d’or à grands coups de dextrose", écrit Moschi Schwartz dans l’Idiot de service, en évoquant l’adaptation télévisée de Une année (50 épisodes à ce jour, 25 autres à venir et un contrat d’exploitation déjà signé avec Jeremy Monroe). 

La T.V. ? Telle serait pourtant une dernière chance de salut. Car malgré un passage désopilant, page 72 ("J’étais en train de sortir le couteau à pain du tiroir ; Mina me demanda si je voulais la tuer"), cet Ange fait s’envoler au loin tout espoir de rasage - des barbes seules, évidemment. C’est sans doute qu’il lui a fallu au moins mériter son nom.

________________

L'idiot de service, Eté 2006, p. 32, rubrique Nouveautés par Moschi Schwartz.

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07 août 2006

Au nom du Père

Pourfendeur de nuages

Russell Banks

Traduit par Pierre Furlan

Actes Sud, Oct. 1998

771 pages

ISBN : 2742718745

Comme j'ai tendance à aimer et admirer tout ce que qu'écrit Russell Banks je me suis lancée sans préjugé aucun dans la lecture de ce roman au titre tellement évocateur d'espace, d'infini et d'idéal.

Et grand bien m'en a pris ! Pas vraiment férue d'Histoire mais gourmande d'histoires, j'ai trouvé là de quoi satisfaire mes appétits avec "ce Niagara narratif de 800 pages" [2] . Russell Banks fait une fois encore appel à son inlassable talent pour démontrer comment les grandes causes peuvent être le fait des petites gens.

John Brown, agriculteur blanc et prédicateur presbytérien prend fait et cause pour l'abolitionnisme dans l'Amérique du 19ème siècle  et "Au nom de la Bible, il entraîne toute sa famille dans son combat " [3]. Tous laisseront la vie dans cette lutte entre fanatiques, tous sauf Owen, le fils fidèle dominé par " la personnalité écrasante" [1] de ce père visionnaire ; Owen, le maillon faible de la chaîne des apôtres, celui qui "commence à douter" [3] et que "la folle opiniâtreté et l’orgueil" [3] de son père entraîneront à "abandonne[r] en définitive la partie, se bornant désormais à regarder en spectateur le massacre de ses compagnons d'armes" [1]

Quant à John Brown, personnage fantastique de "ce western à hauteur d'homme" [2], il est "fascinant dans sa complexité" [2]. Ce véritable patriarche,  "figure emblématique du mouvement abolitionniste" [1], fait d'incompréhensibles contradictions et d'inébranlables convictions, n'hésite pas à voler et à trucider ses semblables pour libérer les opprimés victimes du fléau de l'esclavagisme ; sa conviction personnelle qu'il "représente Dieu" [3] nous amène  comme Jules à légitimement nous demander s'il n'est pas "Une sorte de terroriste, intégriste, de son époque ?…" [3] .

Le roman, outre le fait qu'il est bien sûr une "gigantesque philippique contre notre civilisation de la 'marchandise', humaine ou pas" [2], a valeur de documentaire "pour qui s'intéresse à l'Amérique et à ses fantasmes" [2] ainsi qu'aux courants religieux, sociaux et politiques qui l'agitaient à cette époque. Et comme tout documentaire, il comporte quelques longueurs, notamment dans le détail des diverses batailles de la dernière partie ;  on aurait en effet souhaité  "peut-être pouvoir s'appuyer sur une chronologie et des cartes" [2].

Il ne s'agit cependant là que d'une légère réserve. Le récit de Owen,  "superbe" [3] dans son ensemble, a la force, la sincérité et la lucidité de pensées intimes sur lesquelles, toujours,  "planent l'obsession de la faute, la rhétorique des grands confessions puritaines" [2]

Sources :

[1] http://www.fluctuat.net/livres/chroniques01/pourfendeur.htm

[2] http://www.fnac.com/shelf/text_list.asp?PRID=265312&TYP=4511&TextType=MEMOIRE&SID=d6a34b7a%2D5de8%2D956f%2Dc63b%2D72010c1a4bd4&UID=1DF389795%2D82C0%2D9E19%2D3874%2DDD567E6EF35B&AID=&Origin=fnac%5Fyahoo&OrderInSession=1&TTL=050820061635

[3] http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit?l=384

Voir aussi :

[4] http://www.ratsdebiblio.net/banksrussellpourfendeur.html

[5] http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=3908

Sur John Brown :

- en anglais, et très complet  http://en.wikipedia.org/wiki/John_Brown_(abolitionist)

- en français http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Brown

Extraits :

p.195 :"Je ne savais pas comment me prémunir contre cette maladie, sinon en ne m'associant qu'avec des Blancs, ce que je ne pouvais pas faire en me considérant encore comme un homme. A cause de notre histoire commune, je ne savais pas comment contourner ou dépasser la question de sa race, quand j'étais en face d'un Nègre, et, du coup, je n'arrivais pas à dépasser ou à contourner la mienne. Et chaque fois que je me rendais compte de ma blancheur, j'avais honte. Pas seulement à cause des horreurs de l'esclavage- bien qu'il y ait là matière plus que suffisante pour que tout Américain blanc ait honte de sa race-, mais parce qu'aux yeux du Dieu de mon père et, ce qui était le plus important, dans les yeux de mon père lui-même, la conscience de la race était un mal. C'était tout aussi mal que, lorsque je me trouvais en présence d'une femme, le fait de ne pas pouvoir oublier que j'étais un homme et pas simplement un être humain comme elle. C'était comme si la conscience de la race, pareille en cela à la conscience du sexe, était une sorte de concupiscence incontrôlable qui empêchait le mâle blanc de respecter les relations personnelles profondes qui fondent l'amitié et la famille."

p. 257 "Père, qui n'avait aucun handicap de la sorte pour rectifier ses penchants naturels, a dû s'en imposer un. Lorsqu'il était jeune, il bridait l'exubérance de son discours- et donc de ses pensées- en plaçant dans sa bouche un caillou assez gros pour lui interdire de parler librement et sans gêne. Il portait cette pierre toute la journée en silence, sauf quand il la retirait délibérément et, pour ainsi dire, se débouchait la bouche. Il utilisait le stratagème de Démosthène, mais à l'envers : non pour surmonter un handicap, mais pour en feindre un et avoir l'avantage de le compenser ainsi qu'il l'avait observé et admiré chez son père.

"L'homme du dedans et l'homme du dehors ne font qu'un, sauf si tu es un hypocrite et un simulateur. Maîtrise l'un et bientôt tu seras maître des deux" avait coutume de dire le Vieux.

p. 297" Le pouvoir que Père exerçait sur nous semblait presque émaner de son corps : comme si c'était un être plus purement masculin que nous. Il m'était arrivé, au cours de ma vie, de rencontrer quelques autres hommes semblables à Père en ce qu'ils paraissent plus virils que la moyenne ; mais en général c'étaient des individus brutaux et stupides, ce qui n'était certes pas son cas. Comme lui, ils avaient une barbe plus dure, les mains, les bras et la poitrine plus velus, les muscles et les os plus durs, plus lourds et plus massifs que les autres hommes. ils avaient une odeur plus virile que nous. Même lorsqu'ils avaient pris leur bain et mis leur cotume pour se rendre à l'église, ils sentaient, comme Père, le cuir de selle bien huilé. Aucun d'entre eux, cependant, n'avait la sensibilité morale et l'intelligence de Père : deux caractéristiques qui rendaient sa masculinité plus impressionnante que la leur. Dans les temps anciens, des figures de ce genre, marquées dans leur apparence et leurs manières par un excès de masculinité, étaient sans doute distinguées dès la jeunesse pour devenir des meneurs, des chefs de clan, des seigneurs de guerre. Il était difficile de ne pas s'incliner devant un homme tel que lui.

Je me disais parfois que c'était ainsi que la plupart des femmes devaient se sentir devant les hommes : comme un petit enfant sans poils, doux et vulnérable, face à un grand adulte velu, dur et inaccessible. C'est peut-être ce que nous voulons dire lorsque nous parlons de "caractère féminin"."

p.320 "Je n'ai jamais pensé que Père était fou- contrairement aux présentations qu'on a plus tard si souvent faites de lui-, sauf de temps à autre et dans ces histoires de finance. Mais cette folie, il la partageait à l'époque avec la plupart des gens qui avaient du talent et l'esprit alerte. C'était une sorte de peste, ce rêve de s'enrichir par la spéculation, et ne pas en être infecté passait pour un manque d'agilité d'esprit et d'intelligence. Mes arguments contre le projet de Père n'ont donc eu presque aucun poids. Pour lui, c'était là le discours d'un niais ou d'un homme sans ambition."

p.383 "Les forces les moins nombreuses, a t-il alors expliqué, sont nécessairement composées d'hommes qui, tout en croyant bien des choses, doivent impérativement être pénétrés des deux principes suivants. Premièrement, chaque soldat doit croire qu'il est engagé dans un combat où lui et ses camarades ont moralement raison et où leurs adversaires ont moralement tort. Il n'y a pas de moyen terme. Pas de place pour le moindre compromis. Il ne peut pas s'agir d'une dispute sur un territoire. Ce sont des principes de base, qui sont en jeu, pas de simples frontières. Et deuxièmement, il doit croire qu'il se bat pour sa vie et pour celle de ceux qu'il aime. De sorte que la seule issue pour lui, s'il ne participe pas à cette terrible guerre, c'est sa mort et celle de ceux qu'il aime. "

p.392 "Nous étions descendus dans King Street, près des halles de Covent Garden. La gare de Charing Cross, située sur un grand boulevard appelé le Strand, n'était pas loin à pied. Père marchait comme d'habitude, à grands pas, les jambes raides, précédé de son menton, tandis que je me démenais pour ne pas rester en arrière, perpétuellement distrait par les gens qui passaient, par les femmes aux coiffures élégantes, avec leurs longues robes à tournure, par les messieurs avec leurs cannes et leurs hauts-de-forme, par les belles voitures à  grandes roues et les cabriolets aux cochers et aux valets en livrée, par les attelages superbes et assortis qui les tiraient dans ces rues bondées.

Cette débauche de richesses étalées, de pouvoir, d'assurance feutrée, m'a stupéfait. Voilà, me suis-je dit, l'envers de ces fabriques fumantes et des taudis que nous avons vus à Manchester et dans d'autres villes où les enfants s'écroulent et meurent tous les jours devant leurs machines. Voilà le profit, enfin visible, tiré des horribles plantations sucrières de la Jamaïque et des Barbades où on a remplacé l'esclavage par le servage. le pays tout entier avait l'air d'une gigantesque usine où la matière première et le travail arrivaient des hauteurs arides d'Ecosse, d'Irlande et des plantations tropicales. Liverpool en était le port de transit et Londres le bureau de comptabilité. Je ne pouvais pas m'imaginer faire partie de cette classe dirigeante, être l'une de ces personnes si impressionnantes que je croisais dans la rue. Par conséquent, je me disais que si j'avais été un Anglais vivant en Angleterre je serais sûrement devenu un de ces anciens luddites qui brisaient les machines à coups de marteau."

p. 448 "Nous devenons ce et ceux que nous aimons, même si ce n'est jamais pour cela que nous les aimons."

p.610 "Je connais ce genre d'hommes. J'en ai vu partout, même dans le Nord. C'est un des types humains de base. Les individus ne sont que des pions pitoyables et dégénérés d'autres hommes qui sont bien pires qu'eux. Oh, certes, ces pauvres individus, dans leur erreur, détestent les Nègres et adorent l'esclavage. Mais ce n'est pas parce qu'ils sont eux-mêmes propriétaires d'esclaves  nègres ou dépendant d'eux pour travailler leurs minuscules terres. Tu ne vois jamais de marchands d'esclaves parmi ces gens, pas vrai ? Ni de planteurs de coton. Non, il s'agit de pauvres, Owen. Et comme la plupart des gens du Nord et du Sud, mais surtout du Sud, ils ne possèdent pas de terre ni d'esclaves, et ils sont incultes et analphabètes. Ce sont des serfs, pratiquement, mais sans seigneur dans son château pour les protéger. Et parce qu'on leur apprend depuis des siècles à aimer et à envier celui qui est riche et qui a des esclaves, ils détestent les Nègres et maintenant ils viennent ici conquérir le Kansas et lui imposer l'esclavage. C'est tout. De pauvres fous qui se leurrent. Comme ils ont la peau aussi blanche que les riches, ils croient qu'ils pourront un jour être riches à leur tour. Mais s'il n'y avait pas les Nègres, Owen, ces hommes seraient obligés de reconnaître qu'en fait ils n'ont pas plus la possibilité de devenir riches  que les esclaves qu'ils méprisent et piétinent. Car alors ils verraient qu'ils sont eux-mêmes tout près d'être des esclaves. Et donc, pour protéger et nourrir leur rêve de devenir un jour, Dieu sait comment, quelqu'un de riche, ils ont en fait moins besoin de posséder des esclaves que d'empêcher les Nègres d'être libres un jour."

p. 656 " Vous ne devez pas obéir à une majorité, quelle que soit son ampleur, si elle s'oppose à vos principes et à vos opinions. [...] La plus vaste des majorités, expliquait-il, n'est souvent rien de plus qu'une meute bien organisée dont les clameurs ne peuvent pas plus transformer le faux en vrai et le noir en blanc que la nuit en jour."

p.657 " C'était la raison pour laquelle il condamnait la vente de terre sous forme de bien privé et considérait qu'elle devrait être mise sous tutelle commune comme elle l'était par les Indiens quand les premiers Européens étaient arrivés ici. L'esclavage, cependant, restait "le summum de la vilenie" et son abolition était donc la tâche première et essentielle de tout réformateur moderne. Il était absolument persuadé que si le peuple américain n'y mettait pas rapidement fin, la liberté humaine et la liberté républicaine disparaîtraient à jamais de cette nation et peut-être de l'humanité tout entière."

p. 707 " La vie éternelle - quelle pensée atroce ! Même s'il m'est arrivé de penser qu'il ne serait pas horrible d'être tué éternellement. D'être mis à mort sans cesse jusqu'à ce que je n'aie plus peur de la mort. Alors, c'est la vie qui serait une illusion, et mourir puis renaître pour mourir encore seraient la seule réalité : le monde, qui de toute façon n'a jamais fait l'expérience d'être moi, continuerait simplement à être lui-même. Je pourrais finalement devenir bon : un homme parfait, un saint hindou, sans ce Dieu sévère et barbu qui me traite de haut, qui me fait marcher par la culpabilité et la honte, par des principes et des devoirs, qui érige la bonté en une obligation irrésistible et impossible à satisfaire au lieu d'en faire le simple état naturel de l'homme."

p.752 " [...] mais au total, tous ces mots, ils mènent à...quoi ? A rien qui vaille pour tout autre que moi, je crois bien, et pour moi ils ne valent rien. Dans ce cas, pourquoi est-ce que je les ai recueillis et gardés pendant tant d'années ?"

p.754 " Je n'écris plus, à présent, que pour pouvoir un jour arrêter d'écrire. Je parle pour parvenir à me taire. Et j'écoute ma voix afin d'arriver bientôt à ne plus être obligé de l'entendre."

Posté par ethiopia à 18:30 - BANKS Russell - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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