Yapou, bétail humain (volume 1)

par Shozo Numa

Désordres, Laurence Viallet/éditions du Rocher, 2005, pour la traduction française

Traduit du japonais par Sylvain Cardonnel

ISBN 22680556663

446 p. ; postface de l’auteur (1970)

                                                                                                                                                                                                                                                

« Yapou, bétail humain » : le titre est un euphémisme ; et s’il est à strictement parler inexact, il présente au moins l’avantage de préparer le lecteur à ce qui l’attend. Car si la juxtaposition des deux derniers mots est suffisamment choquante, elle n’est rien au regard de ce qui fonde ce livre : les Yapous, descendants de la seule tribu asiatique à avoir survécu à la bombe Alpha et à la fièvre Oméga, peuple autrefois –c’est-à-dire à l’époque anhistorique – appelé « Japonais » et considéré « comme appartenant à la famille humaine » (p. 345), sont des simius sapiens domestiqués.

Le Yapou descend, comme l’homo sapiens, du primate ; il est comme lui doté d’intelligence, à la différence près qu’il n’est pas un être humain. Une théorie l’a prouvé, en 2299.

***

Nous sommes en 3970, sous le règne d’EHS (Empire of Hundred Suns). Les êtres humains sont les hommes à peau blanche. Les noirs, demi-hommes, sont des esclaves. Les Yapous forment le bétail. Pour le Yapou, le blanc est un dieu : tel est le fondement de l’albinisme.

« Plusieurs milliards de Yapous placés sous la domination de cent milliards d’êtres humains et d’un nombre mille fois supérieur d’esclaves noirs constituent les fondations de la force productrice d’EHS. Aux yeux des individus ayant vécu à l’époque anhistorique et enclins à respecter les droits humains des Yapous, cette société d’élevage évoquerait sans doute une société de classes reposant sur l’exploitation des Yapous. Mais, même si l’on épouse cette analyse, l’organisation sociale d’EHS apparaîtra comme le système de domination  le plus évolué jamais mis en place par le genre humain. Car cette société de castes n’a point à redouter d’être abolie, serait-ce par une révolution. Tenir les Yapous pour les victimes d’une société de classes est un malentendu. Ils ne sont que bétail et ne méritent même pas qu’on emploie à leur endroit les termes de classe ou de position sociale.(…) Il peut certes être doté de capacités intellectuelles semblables à celles de l’humain : le bétail reste le bétail. » (pp. 63‑64).

Les différents usages possibles du Yapou, multipliés par l’utilisation du réducteur et de la chirurgie chromosomique, en ont fait une ressource indispensable : chiens yapous, chevaux yapous sont par exemple obtenus à partir de Yapous bruts (anthropoïdes) modifiés, qu’un apprentissage dans des institutions spécialisées prépare dûment à leurs futures fonctions. Les pygmées de table ou de salle de bains sont des Yapous bruts passés au réducteur et affectés au service domestique. Enfin, l’ensemble du processus de fabrication des meubles viandeux (shoe-yapoos, chargés du chaussage et déchaussage des dieux, du nettoyage de leurs chaussures aux larmes et naturellement du cirage de bottes ; fauteuils télépathes ; baignoires, etc.) repose sur de la modification et l’assemblage de Yapous bruts. Quant aux cunnilingers et penilingers, meubles spéciaux dotés d'une fonction sexuelle et dont les spécificités épousent les moindres désirs du maître, la noblesse d’EHS pousse même le raffinement à en exiger la virginité :

« Il existe grosso modo deux méthodes pour s’assurer de la virginité d’un cunnilinger ou d’un penilinger. La première est de clore leurs lèvres par une fermeture Eclair métallique munie d’un petit cadenas (…), ou par un système fonctionnant avec empreintes digitales pour s’en assurer un usage exclusif (…). Les nobles exigent cependant un modèle doté d’un hymen, terme qui désigne la fine membrane réunissant les deux lèvres (…). C’est ainsi (…) qu’un hymen intact signifie que la langue est vierge et ignorante des idolâtries de ce monde. » (pp. 76-77).

***

On comprend bien que cette pratique « serait restée impossible si les Yapous avaient eu besoin de leur bouche pour s’alimenter » (p.77). De fait, à EHS, les seuls Yapous à recueillir des aliments par la bouche sont les setteens – Yapous élus en ce qu’ils sont destinés à collecter les offrandes divines que sont la sainte Eau et le saint Corps… Autrement dit, des toilettes vivantes dont la fonction (un exercice qui demande plusieurs années d’études) est de recevoir le nectar et l’ambroisie des dieux blancs dans le respect des règles et positions adéquates, d’un simple coup de sifflet ou d’une simple pensée (les setteens sont souvent dotés d’une fonction télépathe).

En effet, cette société tripartite repose sur une « chaîne alimentaire tricolore » indissociable d’une chaîne hiérarchique tricolore de recyclage des déchets et soubassement d’un système reposant sur l’aliénation psychique. Les déjections des blancs peuvent profiter, via les setteens et un système de raccordement global, aux esclaves et aux Yapous. Les déjections et les déchets des esclaves forment le yapoo milk, base de l’alimentation yapou. Les Yapous, quant à eux, reliés à un circulateur et parasités par un ver pompe, ne produisent aucun déchet.

« Une chaîne alimentaire tricolore matérialise donc la structure d’EHS (…). Mais l’ordre induit par les valeurs propres aux trois couleurs (blanc, noir, jaune), ne se borne pas à illustrer cette société. Il est le principe d’un « monde sans toilettes » (no lavatory world) ayant résolu, grâce aux Yapous (qui ignorent la défécation et digèrent tous les rebuts), la question du recyclage des déjections, l’incommodité et les problèmes hygiéniques que connaissaient les hommes de l’époque anhistorique. Le setteen, premier représentant de bétail lavator (impur), est le symbole vivant de ce système. » (p. 96)

***

Au regard du destin d’un setteen, le lecteur de l’époque anhistorique pourra trouver enviable le sort du Yapou transformé en poisson rouge… Et pourtant : « Faut-il s’étonner que les avancées de la science aient pu permettre la fabrication de telles engeances ? Avait-on besoin d’aller jusqu’à transformer les Yapous en poissons rouges ? »… C’est que, les Yapous étant « les seuls animaux à pouvoir se vanter » d’une intelligence comparable à celle de l’homme, « dès que l’être humain a pris l’habitude de s’entourer d’animaux intelligents, il est fort compréhensible qu’il ait cherché à remplacer le bétail ordinaire par des Yapous. » (p. 339). En effet. L’argument, dans le monde techniquement parfait inventé par Shozo Numa (SN), est irréprochable et imparable. La Reine d’EHS elle-même ne se réfère-t-elle pas, lorsqu’elle doit se prononcer sur un point de jurisprudence, à des oracles composés « des meilleurs yapamatrons auxquels sont associés dix mille pygmées, possédant chacun sa compétence précise » ? (p. 171)

C’est dans cette société que Rinichiro Sebe, le Japonais, et Clara von Kotwitz, l’Allemande, deux étudiants qui voulaient se marier à la fin des années 1960 de l’époque anhistorique, vont se retrouver projetés à la suite de la chute sur Terre d’un vaisseau d’EHS égaré dans le temps. En une journée, à peine, Rinichiro, « devenu » Yapou, passera du statut d’amant à celui d’animal, tandis que Clara aura la révélation de sa nature dominatrice et divine. Rin était un Yapou, et elle ne le savait pas…

***

Car bien sûr tout est là, dans une histoire de rapport de dominé à dominante. SN « est le premier à avoir fait de la soumission le thème d’une œuvre », note Philippe Pons dans le Monde des livres du 4 novembre 2005. Et la scatologie, dans cette fiction, est présente en tant qu’elle est « le pôle extrême de la psychologie de la soumission », ainsi que l’explique SN dans sa postface de 1970.

Ce qui peut susciter le dégoût, l’indignation du lecteur non averti de ces plaisirs, ce qui peut aussi lui donner l’impression d’un « roman idéologique »*, fut à l’origine écrit pour une revue SM, Kitan Club (c’est-à-dire le « club de l’étrange et du rare », précise Morgan Boëdec dans « Yapou sans tabou », Chronic’Art). Dans sa postface, SN raconte comment, à la suite de la guerre et de certaines circonstances, il est devenu – selon ses propres termes – un « détraqué sexuel », et comment, pour « apaiser sa soif », il a « imaginé le monde d’EHS qui venait [le] hanter chaque nuit ».

C’est d’un tel désir que Yapou, bétail humain est né, sous l’influence libératrice, également, de la découverte par l’auteur de la science-fiction : « s’il était aussi possible de réduire l’humain au statut de bétail intelligent, voilà ce que je voulais devenir », conclut SN.

Si l’on peut considérer Yapou, bétail humain comme une dystopie répugnante, comme le triomphe d’une imagination entièrement asservie à un désir de soumission totale, et si justement le totalitarisme de cette imagination peut lui donner une dimension idéologique, une telle prise de position relèverait du seul lecteur et non de l’intention de l’auteur. « Je n’ai au début écrit que pour la poignée de lecteurs qui tenaient comme moi le monde d’EHS non point comme une dystopie mais comme une authentique utopie », écrit SN. Ou encore : « J’ai écrit ce roman afin que les lecteurs qu’il aura choisis se fassent une idée de ce qu’est un plaisir masochiste. Je suis fort ennuyé quand on me dit qu’il s’agit d’un roman effrayant. » (pp. 439 et 441).

Telles sont l’étrangeté et la rareté de ce livre, horreur de l’asservissement pour les uns, bonheur de l’assouvissement pour les autres ; une œuvre qui ne peut que troubler et donner à réfléchir sur ce que l’homme peut et ne peut pas être à la fois.

NOTE

* « Yapou, bétail humain est le plus grand roman idéologique qu’un Japonais ait écrit après-guerre. Ce que j’admire dans ce roman, c’est qu’il apporte la preuve que le monde change. L’une des prémisses de ce qu’on appelle le masochisme est que l’humiliation est une jouissance ; à partir de là quelque chose est possible. Et quand ça se réalise, ça prend la forme d’un système qui finit par recouvrir le monde entier. Plus personne ne peut alors résister à ce système théorique. Et tout finit par y être englobé, la politique, la littérature, la morale. Ce roman parle de cette terreur. » (Yukio Mishima).

---------------------------------

REFERENCES

Sur le site des éditions Désordres, on trouvera le cahier critique consacré à « Yapou » et comprenant notamment :

« Sur Shozo Numa, réflexions sadiques sur le masochisme », par Tanaka Miyoko

« Le cauchemar de Shozo Numa », par Philippe Pons, Monde des livres, 4 novembre 2005

« La Légende de Yapou, bétail humain. Yapou vu comme un roman de science-fiction », par Miyadai Shinji

« Le retour de la légende de Yapou, bétail humain. L’œuvre la plus originale de l’après-guerre », n°2336 du Dokushojin

« Yapou sans tabou », par Morgan Boëdec, Chronic’Art, ainsi que des extraits de la postface de 1970 et un entretien avec le traducteur (Chronic’Art).

Pour un entretien avec l’éditrice : http://www.sitartmag.com/desordreslviallet.htm