Pourfendeur de nuages

Russell Banks

Traduit par Pierre Furlan

Actes Sud, Oct. 1998

771 pages

ISBN : 2742718745

Comme j'ai tendance à aimer et admirer tout ce que qu'écrit Russell Banks je me suis lancée sans préjugé aucun dans la lecture de ce roman au titre tellement évocateur d'espace, d'infini et d'idéal.

Et grand bien m'en a pris ! Pas vraiment férue d'Histoire mais gourmande d'histoires, j'ai trouvé là de quoi satisfaire mes appétits avec "ce Niagara narratif de 800 pages" [2] . Russell Banks fait une fois encore appel à son inlassable talent pour démontrer comment les grandes causes peuvent être le fait des petites gens.

John Brown, agriculteur blanc et prédicateur presbytérien prend fait et cause pour l'abolitionnisme dans l'Amérique du 19ème siècle  et "Au nom de la Bible, il entraîne toute sa famille dans son combat " [3]. Tous laisseront la vie dans cette lutte entre fanatiques, tous sauf Owen, le fils fidèle dominé par " la personnalité écrasante" [1] de ce père visionnaire ; Owen, le maillon faible de la chaîne des apôtres, celui qui "commence à douter" [3] et que "la folle opiniâtreté et l’orgueil" [3] de son père entraîneront à "abandonne[r] en définitive la partie, se bornant désormais à regarder en spectateur le massacre de ses compagnons d'armes" [1]

Quant à John Brown, personnage fantastique de "ce western à hauteur d'homme" [2], il est "fascinant dans sa complexité" [2]. Ce véritable patriarche,  "figure emblématique du mouvement abolitionniste" [1], fait d'incompréhensibles contradictions et d'inébranlables convictions, n'hésite pas à voler et à trucider ses semblables pour libérer les opprimés victimes du fléau de l'esclavagisme ; sa conviction personnelle qu'il "représente Dieu" [3] nous amène  comme Jules à légitimement nous demander s'il n'est pas "Une sorte de terroriste, intégriste, de son époque ?…" [3] .

Le roman, outre le fait qu'il est bien sûr une "gigantesque philippique contre notre civilisation de la 'marchandise', humaine ou pas" [2], a valeur de documentaire "pour qui s'intéresse à l'Amérique et à ses fantasmes" [2] ainsi qu'aux courants religieux, sociaux et politiques qui l'agitaient à cette époque. Et comme tout documentaire, il comporte quelques longueurs, notamment dans le détail des diverses batailles de la dernière partie ;  on aurait en effet souhaité  "peut-être pouvoir s'appuyer sur une chronologie et des cartes" [2].

Il ne s'agit cependant là que d'une légère réserve. Le récit de Owen,  "superbe" [3] dans son ensemble, a la force, la sincérité et la lucidité de pensées intimes sur lesquelles, toujours,  "planent l'obsession de la faute, la rhétorique des grands confessions puritaines" [2]

Sources :

[1] http://www.fluctuat.net/livres/chroniques01/pourfendeur.htm

[2] http://www.fnac.com/shelf/text_list.asp?PRID=265312&TYP=4511&TextType=MEMOIRE&SID=d6a34b7a%2D5de8%2D956f%2Dc63b%2D72010c1a4bd4&UID=1DF389795%2D82C0%2D9E19%2D3874%2DDD567E6EF35B&AID=&Origin=fnac%5Fyahoo&OrderInSession=1&TTL=050820061635

[3] http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit?l=384

Voir aussi :

[4] http://www.ratsdebiblio.net/banksrussellpourfendeur.html

[5] http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=3908

Sur John Brown :

- en anglais, et très complet  http://en.wikipedia.org/wiki/John_Brown_(abolitionist)

- en français http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Brown

Extraits :

p.195 :"Je ne savais pas comment me prémunir contre cette maladie, sinon en ne m'associant qu'avec des Blancs, ce que je ne pouvais pas faire en me considérant encore comme un homme. A cause de notre histoire commune, je ne savais pas comment contourner ou dépasser la question de sa race, quand j'étais en face d'un Nègre, et, du coup, je n'arrivais pas à dépasser ou à contourner la mienne. Et chaque fois que je me rendais compte de ma blancheur, j'avais honte. Pas seulement à cause des horreurs de l'esclavage- bien qu'il y ait là matière plus que suffisante pour que tout Américain blanc ait honte de sa race-, mais parce qu'aux yeux du Dieu de mon père et, ce qui était le plus important, dans les yeux de mon père lui-même, la conscience de la race était un mal. C'était tout aussi mal que, lorsque je me trouvais en présence d'une femme, le fait de ne pas pouvoir oublier que j'étais un homme et pas simplement un être humain comme elle. C'était comme si la conscience de la race, pareille en cela à la conscience du sexe, était une sorte de concupiscence incontrôlable qui empêchait le mâle blanc de respecter les relations personnelles profondes qui fondent l'amitié et la famille."

p. 257 "Père, qui n'avait aucun handicap de la sorte pour rectifier ses penchants naturels, a dû s'en imposer un. Lorsqu'il était jeune, il bridait l'exubérance de son discours- et donc de ses pensées- en plaçant dans sa bouche un caillou assez gros pour lui interdire de parler librement et sans gêne. Il portait cette pierre toute la journée en silence, sauf quand il la retirait délibérément et, pour ainsi dire, se débouchait la bouche. Il utilisait le stratagème de Démosthène, mais à l'envers : non pour surmonter un handicap, mais pour en feindre un et avoir l'avantage de le compenser ainsi qu'il l'avait observé et admiré chez son père.

"L'homme du dedans et l'homme du dehors ne font qu'un, sauf si tu es un hypocrite et un simulateur. Maîtrise l'un et bientôt tu seras maître des deux" avait coutume de dire le Vieux.

p. 297" Le pouvoir que Père exerçait sur nous semblait presque émaner de son corps : comme si c'était un être plus purement masculin que nous. Il m'était arrivé, au cours de ma vie, de rencontrer quelques autres hommes semblables à Père en ce qu'ils paraissent plus virils que la moyenne ; mais en général c'étaient des individus brutaux et stupides, ce qui n'était certes pas son cas. Comme lui, ils avaient une barbe plus dure, les mains, les bras et la poitrine plus velus, les muscles et les os plus durs, plus lourds et plus massifs que les autres hommes. ils avaient une odeur plus virile que nous. Même lorsqu'ils avaient pris leur bain et mis leur cotume pour se rendre à l'église, ils sentaient, comme Père, le cuir de selle bien huilé. Aucun d'entre eux, cependant, n'avait la sensibilité morale et l'intelligence de Père : deux caractéristiques qui rendaient sa masculinité plus impressionnante que la leur. Dans les temps anciens, des figures de ce genre, marquées dans leur apparence et leurs manières par un excès de masculinité, étaient sans doute distinguées dès la jeunesse pour devenir des meneurs, des chefs de clan, des seigneurs de guerre. Il était difficile de ne pas s'incliner devant un homme tel que lui.

Je me disais parfois que c'était ainsi que la plupart des femmes devaient se sentir devant les hommes : comme un petit enfant sans poils, doux et vulnérable, face à un grand adulte velu, dur et inaccessible. C'est peut-être ce que nous voulons dire lorsque nous parlons de "caractère féminin"."

p.320 "Je n'ai jamais pensé que Père était fou- contrairement aux présentations qu'on a plus tard si souvent faites de lui-, sauf de temps à autre et dans ces histoires de finance. Mais cette folie, il la partageait à l'époque avec la plupart des gens qui avaient du talent et l'esprit alerte. C'était une sorte de peste, ce rêve de s'enrichir par la spéculation, et ne pas en être infecté passait pour un manque d'agilité d'esprit et d'intelligence. Mes arguments contre le projet de Père n'ont donc eu presque aucun poids. Pour lui, c'était là le discours d'un niais ou d'un homme sans ambition."

p.383 "Les forces les moins nombreuses, a t-il alors expliqué, sont nécessairement composées d'hommes qui, tout en croyant bien des choses, doivent impérativement être pénétrés des deux principes suivants. Premièrement, chaque soldat doit croire qu'il est engagé dans un combat où lui et ses camarades ont moralement raison et où leurs adversaires ont moralement tort. Il n'y a pas de moyen terme. Pas de place pour le moindre compromis. Il ne peut pas s'agir d'une dispute sur un territoire. Ce sont des principes de base, qui sont en jeu, pas de simples frontières. Et deuxièmement, il doit croire qu'il se bat pour sa vie et pour celle de ceux qu'il aime. De sorte que la seule issue pour lui, s'il ne participe pas à cette terrible guerre, c'est sa mort et celle de ceux qu'il aime. "

p.392 "Nous étions descendus dans King Street, près des halles de Covent Garden. La gare de Charing Cross, située sur un grand boulevard appelé le Strand, n'était pas loin à pied. Père marchait comme d'habitude, à grands pas, les jambes raides, précédé de son menton, tandis que je me démenais pour ne pas rester en arrière, perpétuellement distrait par les gens qui passaient, par les femmes aux coiffures élégantes, avec leurs longues robes à tournure, par les messieurs avec leurs cannes et leurs hauts-de-forme, par les belles voitures à  grandes roues et les cabriolets aux cochers et aux valets en livrée, par les attelages superbes et assortis qui les tiraient dans ces rues bondées.

Cette débauche de richesses étalées, de pouvoir, d'assurance feutrée, m'a stupéfait. Voilà, me suis-je dit, l'envers de ces fabriques fumantes et des taudis que nous avons vus à Manchester et dans d'autres villes où les enfants s'écroulent et meurent tous les jours devant leurs machines. Voilà le profit, enfin visible, tiré des horribles plantations sucrières de la Jamaïque et des Barbades où on a remplacé l'esclavage par le servage. le pays tout entier avait l'air d'une gigantesque usine où la matière première et le travail arrivaient des hauteurs arides d'Ecosse, d'Irlande et des plantations tropicales. Liverpool en était le port de transit et Londres le bureau de comptabilité. Je ne pouvais pas m'imaginer faire partie de cette classe dirigeante, être l'une de ces personnes si impressionnantes que je croisais dans la rue. Par conséquent, je me disais que si j'avais été un Anglais vivant en Angleterre je serais sûrement devenu un de ces anciens luddites qui brisaient les machines à coups de marteau."

p. 448 "Nous devenons ce et ceux que nous aimons, même si ce n'est jamais pour cela que nous les aimons."

p.610 "Je connais ce genre d'hommes. J'en ai vu partout, même dans le Nord. C'est un des types humains de base. Les individus ne sont que des pions pitoyables et dégénérés d'autres hommes qui sont bien pires qu'eux. Oh, certes, ces pauvres individus, dans leur erreur, détestent les Nègres et adorent l'esclavage. Mais ce n'est pas parce qu'ils sont eux-mêmes propriétaires d'esclaves  nègres ou dépendant d'eux pour travailler leurs minuscules terres. Tu ne vois jamais de marchands d'esclaves parmi ces gens, pas vrai ? Ni de planteurs de coton. Non, il s'agit de pauvres, Owen. Et comme la plupart des gens du Nord et du Sud, mais surtout du Sud, ils ne possèdent pas de terre ni d'esclaves, et ils sont incultes et analphabètes. Ce sont des serfs, pratiquement, mais sans seigneur dans son château pour les protéger. Et parce qu'on leur apprend depuis des siècles à aimer et à envier celui qui est riche et qui a des esclaves, ils détestent les Nègres et maintenant ils viennent ici conquérir le Kansas et lui imposer l'esclavage. C'est tout. De pauvres fous qui se leurrent. Comme ils ont la peau aussi blanche que les riches, ils croient qu'ils pourront un jour être riches à leur tour. Mais s'il n'y avait pas les Nègres, Owen, ces hommes seraient obligés de reconnaître qu'en fait ils n'ont pas plus la possibilité de devenir riches  que les esclaves qu'ils méprisent et piétinent. Car alors ils verraient qu'ils sont eux-mêmes tout près d'être des esclaves. Et donc, pour protéger et nourrir leur rêve de devenir un jour, Dieu sait comment, quelqu'un de riche, ils ont en fait moins besoin de posséder des esclaves que d'empêcher les Nègres d'être libres un jour."

p. 656 " Vous ne devez pas obéir à une majorité, quelle que soit son ampleur, si elle s'oppose à vos principes et à vos opinions. [...] La plus vaste des majorités, expliquait-il, n'est souvent rien de plus qu'une meute bien organisée dont les clameurs ne peuvent pas plus transformer le faux en vrai et le noir en blanc que la nuit en jour."

p.657 " C'était la raison pour laquelle il condamnait la vente de terre sous forme de bien privé et considérait qu'elle devrait être mise sous tutelle commune comme elle l'était par les Indiens quand les premiers Européens étaient arrivés ici. L'esclavage, cependant, restait "le summum de la vilenie" et son abolition était donc la tâche première et essentielle de tout réformateur moderne. Il était absolument persuadé que si le peuple américain n'y mettait pas rapidement fin, la liberté humaine et la liberté républicaine disparaîtraient à jamais de cette nation et peut-être de l'humanité tout entière."

p. 707 " La vie éternelle - quelle pensée atroce ! Même s'il m'est arrivé de penser qu'il ne serait pas horrible d'être tué éternellement. D'être mis à mort sans cesse jusqu'à ce que je n'aie plus peur de la mort. Alors, c'est la vie qui serait une illusion, et mourir puis renaître pour mourir encore seraient la seule réalité : le monde, qui de toute façon n'a jamais fait l'expérience d'être moi, continuerait simplement à être lui-même. Je pourrais finalement devenir bon : un homme parfait, un saint hindou, sans ce Dieu sévère et barbu qui me traite de haut, qui me fait marcher par la culpabilité et la honte, par des principes et des devoirs, qui érige la bonté en une obligation irrésistible et impossible à satisfaire au lieu d'en faire le simple état naturel de l'homme."

p.752 " [...] mais au total, tous ces mots, ils mènent à...quoi ? A rien qui vaille pour tout autre que moi, je crois bien, et pour moi ils ne valent rien. Dans ce cas, pourquoi est-ce que je les ai recueillis et gardés pendant tant d'années ?"

p.754 " Je n'écris plus, à présent, que pour pouvoir un jour arrêter d'écrire. Je parle pour parvenir à me taire. Et j'écoute ma voix afin d'arriver bientôt à ne plus être obligé de l'entendre."