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(lu sur le lu)

28 juillet 2006

"The love of liberty brought us here " *

American Darling

de Russell Banks

Roman traduit de l'américain par Pierre Furian
Éditions Actes Sud (octobre 2005)
395 pages, ISBN : 2742756906

Ce gros livre se lit d'une traite, c'est un roman prenant, et même bouleversant, un roman  "qui nous plonge dans les années tumultueuses des années soixante aux Etats-Unis et nous porte, en passant par l'Afrique noire, jusqu'au seuil d'un certain 11 septembre 2001 à New York." [1]

Au coeur de ce " roman très politique" [3]  la narratrice Hannah, qui, bien que "dérangeante dans ses excès, [elle] reste très attachante." [3].

Hannah entreprend ce qui ressemble à une confession, elle part "sur les traces de son passé, qu'elle égrène pour nous " [3], en commençant par celle qu'elle est devenue aujourd'hui, une femme âgée et blessée retirée du monde dans une ferme des Adirondacks ; petit à petit elle dévide le fil de sa vie, d'abord ses expériences d'apprentie terroriste dans les USA des années 60 et 70, à l'époque du "Weather Underground, ce mouvement clandestin fondé en 1969 qui prône la violence pour renverser Nixon" [2] ; par la suite, cette fille de bonne famille, "fille unique d'un couple de bourgeois progressistes nageant dans la bonne conscience et l'aisance matérielle" [1], se laissera aller à l'oubli momentané de ses idéalismes pour se retrouver mariée au pouvoir dominant du Libéria corrompu, et à l'un de ses représentants mineurs, "ministre d'un gouvernement à la solde des USA " [1] ; femme en apparence libérée, mais seulement des conventions sociales de son époque, sûrement pas de ses fantômes, elle deviendra mère aimante dénuée d'instinct maternel et pourtant pleine de compassion pour ses amis rêveurs (les chimpanzés) ; manipulatrice manipulée, marionnette aux mains des plus grands, Hanna aussi connue sous le nom de Dawn ou de Mme Sundiata est polymorphe, elle s'adapte à la situation et épouse le changement au gré des coups du sort ; d'aucuns pensent qu'elle donne l'impression d'être "en permanence comme sous l'effet d'une drogue lénifiante" [3]. Elle reste cependant toujours émouvante dans sa lucidité à voir et à accepter "ses échecs et ses aveuglements" [1], ses erreurs et ses bassesses. Une femme de chair qui ne pleure pas, pas beaucoup, et connaît pourtant tout de la souffrance et de ses atroces déchirements. Hanna est "loin d'être sereine " [1].

Et puis il y a l'autre élément essentiel de ce roman, c'est à dire le Libéria, pays de tous les espoirs et de toutes les corruptions, " cette « officine de change » dévolue aux pots-de-vin de palme de la corruption universelle" [2]. A travers des passages parfaitement documentés, Russell Banks nous raconte le parcours de ce petit pays d'Afrique de l'Ouest, condamné dès le début au " pillage de ressources importantes " [1] par les grandes nations occidentales, et devenu dans les années 80 le bourbier violent de "coups d'État sanglants et de la guerre civile" [1], résultat des trop nombreux conflits d'intérêts auxquels se livrent des  "pantins sanglants comme Samuel Doe ou Charles Taylor " [1] . Le jugement de Banks est sans appel, il condamne avec la plus grande fermeté les manoeuvres manipulatrices des USA pour s'assurer une présence politico-économique sur ce vaste continent, présence qui passe par le contrôle de ses richesses et l'asservissement de ses plus vils représentants.

Russell Banks est un "conteur impeccable" [2] , c'est un enchanteur ; je voue une admiration grandissante à celui qui sait "nous river à sa plume de belle façon" [3] ; j'aime la finesse de ses analyses, sa façon de parler du quotidien et de gens qui "malgré leur destin "hors-norme, [ils] ne cessent jamais d'être crédibles et vous prennent aux tripes." [3] ; ceci tout en retenant une certaine poésie et sans pour autant faire l'erreur de tomber dans le sentimentalisme. Il a trouvé le juste milieu. Magistral.

* C'est ici que nous a amené l'amour de la liberté (devise du Libéria)

Sources

[1] http://culture.revolution.free.fr/critiques/Russell_Banks-American_Darling.html

[2] http://permanent.nouvelobs.com/conseils/livres/obs/2135/crit2135_134.html

[3] http://www.amazon.fr/gp/product/2742756906/402-9553155-3778559?v=glance&n=301061

Autre source :

http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=13593

Sur le Libéria, consulter :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Liberia

Extraits :

"En vain. Tout cela en vain. Les choses se sont toujours passées de la même façon, et pourtant nous continuons. Depuis des dizaines de millénaires, bien avant les temps bibliques, depuis que notre espèce a appris à fabriquer des armes et à apprivoiser le feu, les femmes ont fui les carnages et sont revenues plus tard contempler les décombres de leurs maisons pillées ; et là, abasourdies par la violence de la destruction et par sa force, elles ont essayé de comprendre pourquoi, s'il n' y a rien d'autre à voir en ces lieux, nous, les femmes, y retournons quand même ; et en premier lieu pourquoi nous avons fui, puisque nous ne pouvons faire autrement que de revenir et que rien ne nous attend là qu'un chagrin éternel et l'évidence de ce que nous avons perdu." p.44

"Ce système est mauvais, a-t-il déclaré. Mais on n'a rien pour le remplacer. Sauf le communisme ou le socialisme, appelle-le comme tu voudras. Et nous ne sommes pas idiots, on voit bien ce qui arrive quand on essaie ça. On voit ce qui est arrivé aux pays africains qui ont eu de grandes idées socialistes. Le diable qu'on connaît vaut mieux que le diable qu'on ne connaît pas. Les Etats-Unis, on connaît. L'Angleterre et les autres, on connaît aussi. Mais la Chine et la Russie, elles, on les connaît pas. Alors on vit avec le système qu'on a. En plus, le communisme ou le socialisme, même si j'aime beaucoup certaines de ses idées, ça finit par être mauvais pour tout le monde. Au moins le capitalisme est bon pour quelques-uns d'entre nous, pas vrai ?" p.127

"Vous vous dites que ça ne va jamais finir. D'abord le coït. Puis la grossesse. L'accouchement. La petite enfance. Et puis en réalité ça s'arrête.

Non que l'une ou l'autre de ces choses dure éternellement. Il en est, comme le coït ou l'accouchement, qui ne durent que quelques minutes ou quelques heures. Mais chacune, pendant qu'elle a lieu, semble n'avoir ni début ni fin, et chaque phase qui vous accable dans ce cycle de deux ans, depuis l'acte sexuel jusqu'à la fin de la petite enfance du bébé, vous donne l'impression d'être le tout. J'y suis passée deux fois, et les deux cycles se sont chevauchés.

D'abord vous pensez : Voilà ce qu'est ma vie, désormais. Voilà qui je suis. Ma vie est cet éternel carambolage, ce tringlage, se faire caramboler et se faire tringler. Et puis vous pensez : non, ma vie désormais se passera à patauger maladroitement dans les eaux épaisses de mon corps si bizarrement déformé, ou bien autour de ces mêmes eaux. Non, accoucher, c'est chier des charbons ardents. Me transformer en volcan à l'envers. Et puis vous vous dites : non, je suis cette personne qui a des fuites et donne ses seins douloureux à cette bouche suceuse d'une autre créature, et quand le bébé est rempli, je suis celle qui nettoie son vomi, sa pisse et sa merde.

Sans cesse le même cycle, mois après mois. Voilà ce qu'est ma vie, désormais, pensez-vous. Voilà qui je suis. Et tout le monde, surtout quand c'est une autre femme qui vous parle, vous jure que vous allez adorer toutes les phases de cette vie-là, que chacune va vous donner pour la première fois, et puis de plus en plus, la sensation d'être une femme pleinement épanouie. Vous allez être vous-même en plus profond et en plus grand." p. 170

"L'accouchement comme la grossesse et le coït m'ont remodelée. C'est ce que m'avaient prédit toutes celles qui avaient vécu la chose. Mais, contrairement à ce qu'on m'avait promis, l'expérience ne m'a nullement amenée à être davantage femme. Elle m'a rendue plus étrangère à moi-même. De la baleine qui porte un marsouin dans son ventre, je suis passée à la peau de serpent vidée- une enveloppe. Jusqu'à ce que peu à peu, une fois le bébé et, un an plus tard, les jumeaux enfin sortis de moi, je me remplisse de nouveau et, gonflée alors de sang et d'un lait qui se déverse, goutte, ruisselle et parfois même gicle de mon corps, je me rende compte que j'étais devenue un réservoir nutritif percé, un navire de ravitaillement. Dépersonnalisée. Chosifiée. Mon corps transformé en vaisseau privé de tout lien avec mon moi antérieur.

Je n'avais pas une nature de mère. Contrairement à la plupart des femmes, je ne suis pas née programmée avec des instincts et des compétences de mère. Il a fallu que Jeannine m'enseigne pratiquement tout [...]. C'était presque comme s'il m'avait manqué un gène et qu'il me le manquait encore aujourd'hui." p.178

"Assise sur le canapé, j'ai réfléchi à ma situation, me rendant compte à quel point j'étais devenue d'un seul coup impuissante. Je me rappelais que lorsque j'étais adolescente et plus tard jeune femme, j'avais fait le voeu de ne jamais, au grand jamais, me rendre dépendante du sort d'un homme. J'avais remarqué très tôt combien cette dépendance avait paralysé ma mère; et avec ce  recul qui était déjà le mien quand j'étais déjà toute jeune fille, j'avais considéré ce que le monde allait m'offrir quand je deviendrais femme en me jurant de n'y consentir que selon mes propres conditions. J'accepterais avec plaisir ce qu'un homme pouvait me proposer en termes de responsabilité, d'engagement, de récompense ou de compensation, mais uniquement dans la réciprocité et pourvu que je reste libre de quitter cet homme dès lors qu'il romprait le contrat ou se révèlerait dangereux pour moi. [...] Je me disputais avec mes camarades de classe masculins, à Brandeis, qui me traitaient de salope, de gouine, de féministe allumeuse et castratrice." p.229

"Quand à mes fils, je les aimais, mais je n'étais pas l'une de ces femmes qui trouvent dans la maternité un rôle naturel et épanouissant. Je ne le suis toujours pas. Pour moi, ce rôle a toujours été artificiel. Ce n'est qu'avec les chimpanzés que je me suis sentie naturellement mère, mais je ne les aimais pas individuellement et pour eux-mêmes comme j'aimais mes fils." p.241

"Je me suis placée directement au-dessus de lui de façon à me substituer au plafond dans son champ de vision, et j'ai vu mon visage se refléter dans ses pupilles. Pendant un long moment, nous nous sommes fixés mutuellement, sans ciller, les yeux secs, comme si nous regardions au loin à travers une brume. Mais nous n'étions qu'à quelques centimètres de ce que chacun essayait de discerner dans les yeux de l'autre, de cette chose qui s'y était toujours trouvée depuis que j'étais bébé. Le souvenir que j'en gardais remontait presue à l'époque où il se penchait sur moi dans mon berceau, où nos regards s'attachaient l'un à l'autre. Je le voyais et, en même temps et de la même façon, il me voyait ; à cet instant, lui et moi devenions réels l'un pour l'autre et pour nous-mêmes. C'était le moyen par lequel nous parvenions tous les deux à l'existence. Mon père m'avait donné la vie- peu importait que ce fût par accident ou parce qu'il l'avait voulu-, et je la lui rendais ; cet échange avait sans doute commencé à ma naissance.

De cet échange, Mère avait été exclue. Non parce que Papa ou moi l'avions voulu, mais parce que nous savions tous les deux qu'elle était incapable de voir réellement qui que ce fût, y compris elle-même. Toute ma vie, chaque fois que j'avais tenté de scruter les yeux de ma mère, j'avais vu deux disques minuscules qui me renvoyaient mon regard à la manière d'un miroir. Je n'avais jamais partagé avec Mère ce contact visuel qui vous assure que vous êtes aussi réel que le monde même, qui vous rend tout aussi certain de votre existence, indépendamment de son caractère par ailleurs fortuit ou absurde, que de celle du monde. L'opacité du regard de ma mère me privait de cette certitude, de cette sécurité, et m'amenait à entretenir avec elle, de temps à autre, des points de ressemblance dont j'aurais honte plus tard.

[...]

Et maintenant, voilà que mon père n'était plus réel pour moi, sauf dans mon souvenir. Un petit bout de salive avait séché au coin de sa bouche. J'ai mouillé le bout de mon doigt et je l'ai enlevé. Son visage était celui que j'avais connu toute ma vie, mais ce n'était plus celui de mon père ; il appartenait à l'un de mes ancêtres, quelque puritain pâle, sans lèvres, au nez crochu, aux yeux bleus et froids. C'était un masque plus qu'un visage. Un masque de mort. " p. 275

"Dans la correspondance comme dans la conversation, on prend le ton de son correspondant. En tout cas, c'est toujours ainsi que ça s'est passé pour moi, et c'est sans doute la raison pour laquelle je ne lance pas volontiers la conversation. Celui qui écrit ou qui parle le premier donne le ton." p. 320

"En effet, pour la première fois, j'en suis arrivée à penser que même l'homme le mieux intentionné, celui qui tente réellement de comprendre ce qu'éprouve une femme, demeure néanmoins incapable de savoir comment une femme ressent les relations entre hommes et femmes. Surtout, il ne peut pas savoir comment une femme le perçoit, lui. Par conséquent, elle a beau  lui ressembler, elle reste opaque pour lui, inconnaissable.

Cela ne veut pas dire qu'entre eux le conflit soit inévitable. Mais si l'on compare les relations entre hommes et femmes aux relations entre Blancs et Noirs, ou entre handicapés et non-handicapés, ou entre primates humains et primates non humains, on peut établir d'utiles parallèles. Nous, qui avons davantage de pouvoir dans le monde et sommes bien intentionnés, nous tentons d'entrer en empathie avec ceux qui ont moins de pouvoir. Nous essayons de vivre le racisme comme si moi, qui suis blanche, je pouvais être noire ; de percevoir le monde comme si moi, dont la vue fonctionne, j'étais aveugle ; de raisonner et de communiquer comme si moi, qui suis un être humain, je ne l'étais pas. [...] Qu'y a-t-il de répréhensible au plan éthique, ou même au plan pratique, à manifester de l'empathie pour autrui ? Pendant longtemps, j'ai répondu : Rien. rien du tout. C'est une attitude valable. Je vois un aveugle sur le point de traverser la rue et je pense : "Il ne peut pas voir la circulation qui file à toute allure, il a besoin que je la voie pour lui, que je le prenne par la bras et que je l'accompagne là où manifestement il a envie d'aller.  Partant de l'hypothèse que, si j'étais aveugle, j'aurais besoin de moi pour m'aider, je saisis l'aveugle par le bras et je le tire, terrorisé, en pleine circulation où, non seulement je lui fais peur, mais où je le mets en danger. Parce que je dispose de ma vue, je me repose sur un certain système de guidage qui utilise principalement la vue pour m'informer et je veux à toute force la mettre à contribution. Mais l'aveugle a son propre système pour traverser. Il entend ce que je ne fais que voir, il isole des bouts d'information qui sont perdus pour moi, il coordonne et mémorise des données que je n'ai même pas enregistrées.

Je parle ici de la différence entre empathie et symapthie, entre sentir pour l'autre et sentir avec lui. Cette distinction a fini par prendre de l'importance pour moi. Elle en a toujours. Quand on abandonne et qu'on trahit ceux pour lesquels on a de l'empathie, on n'abandonne et ne trahit personne d'aussi réel que soi-même. Poussée à son degré extrême, qui peut être aussi pathologique, l'empathie se confond avec le narcissisme." pp 329-330

"J'ai été une mauvaise mère, c'est vrai, mais pas une mère négligente. J'ai été une épouse inattentive, détachée, mais pas cruelle, pas méchante. Et bien que j'aie été solitaire et égocentrique, je n'en ai pas moins été accommodante en société et aimable avec les gens, exactement comme je le suis aujourd'hui avec Anthéa et les filles qui travaillent dans ma ferme ou avec mes voisins de la vallée. J'étais une adepte inconditionnelle, et je le suis restée, de certaines valeurs abstraites telles que la justice et l'égalité, valeurs que j'ai défendues dès mon plus jeune âge. Et si, en mon plus jeune âge, le prix de mon intransigeance a été une colère permanente et un désir de violence à l'égard des responsables de l'injustice et de la tyrannie, ce prix s'est transformé, quand j'ai été plus âgée, en un détachement froid à l'égard de ceux qui m'aimaient et que je prétendais aimer. Au fil des ans, l'ombre ténébreuse que je projetais en vieillissant a lentement pâli pour devenir blanche." p. 336

"Si, comme le reste des animaux, les humains étaient incapables de parler, nous vivrions tous en paix et nous nous dévorerions les uns les autres uniquement par nécessité et par instinct. [...] Si nous étions privés de parole comme mes colleys dans ma ferme ou comme mes poules, mes moutons et mes oies, si nous aboyions ou bêlions ou gloussions, ou si, comme les chimpanzés, nous ne pouvions que pousser que quelques cris différents et devions nous servir du langage du corps, nous ne nous entretuerions pas pour le plaisir, pas plus que nous ne massacrerions les autres animaux pour le plaisir. Le pouvoir de la parole, c'est la parole du pouvoir. Les voeux de silence sont des promesses de paix. Le silence est d'or, en effet, et un âge d'or serait silencieux." p. 337

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26 juillet 2006

Au jeu des conventions et des apparences

Beaucoup de bruit pour rien
William Shakespeare

Théâtre, Garnier-Flammarion, janvier 1999
342 pages, isbn 208070768x
Edition bilingue Anglais-Français

Deux jeunes couples qui se font, défont et refont pendant deux heures, dans l'attente de l'inévitable happy end qui les trouvera réunis devant monsieur le curé. Voilà un sujet rabâché à l'infini - y compris d'ailleurs par Shakespeare lui-même. Et pourtant, "Beaucoup de bruit pour rien" est une de ses pièces les plus populaires [1, 2], voire même une des comédies les plus populaires du grand répertoire.

La première raison de ce succès, eh bien, c'est tout simplement que "Beaucoup de bruit pour rien" est terriblement drôle. Des escarmouches pétillantes qui opposent Béatrice et Bénédict (remarquablement incarnés par Emma Thompson et Kenneth Branagh dans l'adaptation réalisée en 1993 par Kenneth Branagh [1, 3]) aux lapsus et contresens en cascade du Sieur Dogberry, William Shakespeare y laisse libre cours à toute sa capacité d'invention, et son talent de jongleur de mots nous offre de l'humour par tranches entières et sous toutes ses formes... Et les meilleures productions de "Beaucoup de bruit pour rien" se distinguent par l'attention qu'elles portent au texte [1].

Mais dans le même temps, le contraste entre les deux couples des personnages principaux - Héro et Claudio, Béatrice et Bénédict - distille un propos plus grave: une réflexion sur le respect des conventions sociales et ce qu'elles supposent inévitablement d'attention à des apparences qui peuvent être bien trompeuses... "Beaucoup de bruit pour rien" fourmille de quiproquos, résultant de quelques mots, de quelques gestes surpris au vol et mal interprétés ("hear and overhear, see and mis-see" [2]). Don John, le vilain de la pièce, n'a donc aucun mal à duper Claudio en l'exhortant à se fier à ses yeux: "Si vous n'osez pas croire ce que vous verrez, n'avouez pas ce que vous savez. Si vous voulez me suivre, je vous en montrerai assez, et quand vous en aurez vu davantage, entendu davantage, agissez alors en conséquence." [4]. Armée de son ironie coutumière, Béatrice se fait peut-être moins d'illusions que ses comparses sur l'acuité de sa vision: "J'ai de bons yeux, mon oncle, je peux voir une église en plein midi." [5]. Et Béatrice et Bénédict bousculent avec une impertinence réjouissante les conventions sociales auxquelles Héro et Claudio se conforment sans se poser trop de questions, mais sont-ils plus heureux pour autant? Gravité du propos et légéreté de ton sont ici parfaitement dosés, et "Beaucoup de bruit pour rien" est un cocktail savoureux et pétillant. Un plaisir à ne surtout pas bouder!

Références

[1] Leslie Dunton-Downer and Alan Riding, "The Essential Shakespeare Handbook", DK publishing, 2004, pp. 228-237 (en Anglais)

[2] Alan Somerset, "Prince, thou are sad; get thee a wife, get thee a wife!", Présentation de "Much Ado about Nothing" au festival de Stratford, ON, Canada, 2006 (en Anglais)

[3] James Berardinelli. "Much Ado about Nothing - A Film Review", (en Anglais),

[4] William Shakespeare, "Beaucoup de bruit pour rien", Acte III, scène 2, 87-90,

[5]  William Shakespeare, "Beaucoup de bruit pour rien", Acte II, scène 1, 59,

Pour le texte complet de "Much Ado about nothing" (en version anglaise), accompagné d'un guide de lecture

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23 juillet 2006

Proust en s'amusant.

À la recherche d'À la recherche...

Sous la direction de Moussa Grendhor.

Éditions Hurluber.

Collection « Heureux aux jeux de l'esprit ».

5 packs différents, mais 7 tomes et 2000 pages par pack.

2006.


Pour résoudre les deux problèmes majeurs de l'été (ses longues plages d'ennui et de vacance, son ensablement de l'intelligence et de la mémoire), Moussa Grendho a pris son courage à deux mains pour nous sortir cette « À la recherche d'À la recherche », dont les différents packs correspondent à autant de niveaux de difficultés, le but du jeu étant toujours de reconstituer l'original.

Pack n°1, niveau facile. Les phrases sont dans l'ordre, mais pas les mots. Exemple: à, du, la, perdu, recherche, temps.

Pack n°2, niveau moins facile. Même chose que précédemment, mais cette fois les termes donnés ne sont accordés ni en nombre, ni en genre, ni en temps. Ainsi, les verbes sont à l'infinitif et les adjectifs sont tous au masculin singulier. Exemple: bon, de, heure, je, longtemps, me, se lever.

Pack n°3, niveau difficile. Même principe que le pack n°3, mais les phrases sont dans un ordre aléatoire. Par exemple, la première phrase se trouve en 1008 ème position.

Pack n°4, niveau très difficile. Cette fois, l'aléa est total! Comme si À la recherche... sortait d'un shaker! Non seulement les phrases ne sont pas à leur bonne place, mais en plus elles ont été déformées, raccourcies, rallongées, etc.

Pack n°5, niveau Académie française. Seuls les 8 premiers mots sont donnés (dans l'ordre), tout le reste n'étant que pages blanches.

[ Curieusement, et cela m'énerve, à l'heure de la sortie de ces 5 packs qui vont peut-être changer la vie littéraire franaçise, les critiques sont étrangement absents:

  • Freuddy Younegueux (Mao Ding Dong). Il assiste à un séminaire lacanien dans une propriété du bordelais. Seule concession à la fantaisie estivale: cela se déroule en costumes d'époque. De la grande époque, pour Freuddy.

  • Julie Baille (Mao Ding Dong). Subitement, les États-Unis, ça le faisait plus. Elle a plutôt eu envie d'un truc frais, tendre et onctueux, oui, l'accent québecois: « Tabernoche de tabernoche, ça va être l'fun! ». Là voilà donc remontant vers le nord dans son frêle esquif.

  • Babeth Sylvarte (La Casse-Gueule). Ses nombreuses insultes lui ayant valu autant de procès que de condamnations, après avoir cherché en vain un moyen pour les payer (elle ne bénéficie que du RMI), elle s'est résolue à faire comme tout le monde dans ces cas-là: poser nue pour un calendrier. Alors que tout le monde est en vacances, Babeth y croit, Babeth démarche.

  • Lucien Dieumegardederire (La Chaise Électrique). Cela faisait longtemps qu'il avait réservé pour une retraite spirituelle chez les Chrétiens d'Orient (une semaine en Irak, une au Liban et une en Israël). Il ne reculera donc pas.

  • Jean de la Poivrière d'Orée (L'Avion En Papier). Il est totalement absorbé par un phénomène qu'il juge très complexe: l'hiver, si de l'eau chaude plongée dans une baignoire refroidit, l'été, de l'eau froide plongée dans la même baignoire se réchauffe. Il étudie la situation et toutes ses répercussions.]

Seul Ernest Sualleux a donc pu en toucher quelques mots dans Le Gothin (22 juillet 2006) avant son départ en vacances en Thaïlande, et encore, il ne s'agit que d'une déclaration d'intentions: « Un journaliste du Gothin ne pouvait qu'acheter le pack n°5, même s'il est un peu cher ».

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20 juillet 2006

Ramons tous en cœur.

 

Les Jardins de l’Université

Alice Frangipalle

Éditions Hurluber

Collection Tendrassionnément

196 pages, 2006.

 

« Lisez-le et vous oublierez tout ! » (Mao Ding Dong, 20 juillet 2006)

Ce cri du cœur nous est venu d’un point inconnu de l’océan Atlantique où Julie baille s’octroie un moment de détente et de fraîcheur en le traversant à la rame, après un trimestre de bombes en Irak, 4 mois de kalachnikovs en Afghanistan et une semaine de couteaux tirés dans une section socialiste parisienne.

Quant à son honorable confrère, Freuddy Yougueneux, il est dans une autre galère : louvoyer entre les 4 AG quotidiennes de Mao Ding Dong (seulement 2 le week-end) pour pratiquer son sport favori : la psychanalyse de texte chiffrée. Pour « Les Jardins de l’Université », il est par exemple parvenu à établir une moyenne de 4,6 références incestueuses par page (pour ses autres résultats, se reporter à ses micro-trottoirs, ses sondages, ses tableaux et ses schémas – et en couleurs s’il vous plaît !). Il est surtout arrivé à une conclusion surprenante, pour un roman dont la scène la plus audacieuse est seulement un baiser sur les lèvres, certes long, très long, mais sans la langue : « c’est une fiction por-no-gra-phi-que ! » (Mao Ding Dong, toujours ce 20 juillet 2006).

Ce jugement m’a paru bien téméraire pour une prose néo-cartlandienne, qui, déjà adverbiale, est appelée à devenir proverbiale : « un homme séduisant surnaturellement » (p. 23), « une femme incommensurablement femme » (p. 56), « le teint froidement hâlé, mais sublimement », p. 103, « à l’haleine, heureusement, capiteuse » (p. 17), « ses ongles indéniablement coupés » (p. 94), « une crinière chevaleresquement blonde », (p. 98), « évidemment » (de nombreuses occurrences).

L’histoire est du même parfum : une thésarde s’énamourache de son directeur de thèse, lui-même se croyant épris d’une serveuse de la cafétéria universitaire. Mais heureusement, un mystérieux et très long congé maladie de cette dernière lui révèle ses vrais sentiments pour son étudiante.

Certains, dont Ernest Sualleux (Le Gothin, 16 juillet 2006), ont cru reconnaître là la propre histoire de l’auteure, Alice Frangipalle, spécialiste incontestable et incontestée de Flaubert, dont les travaux font autorité de la maternelle à l’université. Par contre, le même Sualleux n’a pas cru reconnaîte quelqu’un d’autre : « Emma Bovary, ce n’est pas elle ! ». Sa légendaire subtilité mâtinée de perfidie m’empêchait de savoir comment entendre cette phrase quand la tout aussi légendaire Babeth Sylvarte (sur son blog La Casse-Gueule) m’a éclairé sur le sujet : « Vendus de l’éditions, pourris de la presse !!! Copains comme cochons et cochonnes, Sualleux et Frangipalle sortent ensemble depuis 6 mois !!! ».

Ah, « l’amour ! », comme l’écrit Lucien Dieumegardederire, dans La Chaise Électrique (29 juillet 2006)…

 

Liens :

Mao Ding Dong

Le Gothin

La Chaise Électrique

 

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19 juillet 2006

Saga America

Une veuve de papier

John Irving

Editions du Seuil, avril 1999

582 pages, ISBN : 2020334933

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun.

"Je vous mets au défi de trouver un défaut à ce roman".[1 ] Ca commence mal, parce que des défauts, il y en a, le livre n'est pas "parfait". [1] Non, on ne peut certainement pas dire que "Il n'y a rien, absolument rien qui cloche." [1]

Et la plus grosse faiblesse de ce pavé vient de ce que Irving donne l'impression de traire une généreuse vache à lait, il tire et étire l'histoire dans  "une profusion de détails" [1] où on ne se perd pas, certes, mais dont on n'a souvent que faire et qui font que moi aussi "j'ai parfois trouvé ça long à lire." [1]

A part ça, c'est vrai, "Irving a su rendre les personnages vivants tellement ils sont bien décrits." [1] On peut en effet parler de "un roman de personnages. [...] avec toute une dimension. L'histoire d'une vie, de plusieurs vies, sur plusieurs années." [1], roman à la Auster, par certains côtés, avec "plusieurs histoires en parallèle" [1], de l'humour, pas très fin mais distrayant et qu il n'était sûrement pas facile de faire sur "un sujet difficile (la perte d'un enfant)" [1].

J'ai lu à propos de Irving que "On ne s'étonnera [donc] pas de trouver peu de sexe et peu de drogue dans la plupart de ses romans" [2]. Alors celui-ci est différent, car du sexe il y en a, c'est même, ô surprise, un des thèmes centraux du roman, et son point de départ. Mais, et peut-être faut-il voir là un manque d'habitude à traiter de ce sujet, on pourra déplorer le côté hussard des passages qu'il y consacre. Le kama-sutra, ce n'est pas son rayon, ça c'est sûr. On  l'imagine mal, sur ce thème "écrivant et réécrivant sans cesse en essayant d'améliorer chaque ligne, cherchant toujours le mot juste et le style qui convient." [2], pratique qui aurait eu, dans le cas précis, l'avantage de l'amener à dépasser sa seule "verve [...] parfois polissonne" [3] .

A propos de la fin, on peut comme Philippe-Jean Cattinchi dans Le Monde du 28 mai 99, fustiger "le dénouement un rien naïf " [3] d'un roman qui "finit trop bien" [3]. Ou alors on peut "jouer le jeu avec Johnny pourquoi pas?" [3] et décider que ce roman dans lequel "Irving ne s’embarrasse pas d’êtats d’âmes" [3] tout en se livrant "à une méditation récurrente sur l’écriture et le pouvoir de la fiction" [3] est sinon "un formidable roman" [3], du moins ce "conte merveilleux" [4] qui, certains osent l'affirmer, "possède le souffle des meilleurs Irving" [4].

Sources :

[1] http://www.ratsdebiblio.net/irvingjohnuneveuve.html

[2] http://www.ratsdebiblio.net/irvingjohn.html

[3] http://rfl.ifrance.com/irving.html

[4] http://www.amazon.fr/exec/obidos/tg/detail/-/books/2020416417/reviews/ref=cm_rev_more_2/403-6343946-3474827

Pour la quatrième de couverture :

http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2020416417/403-6343946-3474827

Autre source :

http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=494#Message55666

Extraits :

p.69 " Si, à quatre ans, Ruth Cole comprenait déjà que Thomas et Thimothy habitaient désormais un autre monde, Eddie trouvaient pour sa part qu'ils venaient d'un autre monde : ils avaient été aimés, eux."

p. 198 " Quand la source de ses écrits était autobiographique, il savait écrire avec autorité et authenticité. Mais quand il essayait d'imaginer, d'inventer, de créer, il ne réussisait pas aussi bien que lorsqu'il se servait de sa mémoire. C'est un handicap grave pour un écrivain ! "

p. 225 " Tandis qu'il commençait à parler d'elle et de son oeuvre, elle se laissa distraire par une question aussi familière que troublante : qu'est-ce qui me plaît durablement chez un homme ?"

p. 235 " C'était à Hannah que Ruth avait fait sa remarque vulgaire sur le charme de son père auprès des femmes : "On aurait entendu leurs culottes glisser par terre."

La première fois qu'Hannah l'avait rencontré, elle avait dit à Ruth : " C'es quoi, ce petit bruit ? Tu entends ?" Ruth voyait rarement venir une plaisanterie ; sa première idée était que tout le monde était totalement sérieux.

-Quel bruit ? Non, j'entends pas, avait-elle répondu en regardant autour d'elle.

-C'est rien, c'est ma culotte qui glisse par terre, avait répondu Hannah, et c'était devenu une phrase codée entre elles.

Chaque fois qu'Hannah présentait un de ses nombreux petits amis à Ruth, s'il lui plaisait, Ruth disait : "T'as entendu ce bruit ?" Et s'il ne l'emballait pas, ce qui était souvent le cas, elle disait : "J'ai rien entendu, et toi ?"

p. 248 " Mrs Dash trouvait méprisable de mettre les gens de sa connaissance dans ses romans ; elle y voyait une faillite de l'imagination- un romancier digne de ce nom doit pouvoir inventer des personnages plus intéressants que nature."

p. 252 "Il avait pour devise : "Soyons courtois deux fois." Ruth était d'accord sur le principe, mais elle trouvait le conseil difficile à suivre en pratique.

Selon Allan, on ignorait la première et la deuxième agression verbale. Mais si la personne vous provoquait ou vous donnait un signe d'hostilité une troisième fois, alors il ne fallait pas lui faire de cadeau. C'était peut-être un principe de gentleman, trop flegmatique pour Ruth."

p. 280  " Et puis c'était une fervente lectrice- on ne la voyait jamais sans un livre. Elle avait un jour confié à Ruth que si elle n'avait pas eu d'autres enfants, c'était qu'après la naissance d'Hannah elle avait tellement manqué de temps pour lire. Hannah confirma à Ruth que sa mère n'avait qu'une hâte, qu'elle soit assez grande pour s'amuser toute seule, et la laisser revenir à ses chers bouquins."

p. 297  " Pour elle, un roman évoquait une grande maison où le ménage n'est pas fait, une demeure en désordre ; sa tâche consistait à la rendre vivable, à lui imposer un semblant d'ordre."

p. 346  " Pourtant, il y a des sujets qui restent interdits aux femmes. Ce n'est pas sans rapport avec la dichotomie qu'on pratique quant à la vie amoureuse ; il est permis à un homme, voire considéré comme séduisant, d'avoir un passé amoureux, mais quand il s'agit d'une femme, elle sera bien avisée de garder le silence là-dessus."

p. 387  " Elle soutenait que le meilleur détail romanesque était le détail choisi, et non celui remémoré ; car la vérité romanesque ne se réduit pas à la véracité de l'observation -affaire du journalisme. Le meilleur détail, dans le roman, c'est celui qui devrait définir le personnage, l'épisode, l'atmosphère. La vérité romanesque, c'est ce qui doit arriver dans une histoire, pas forcément ce qui est effectivement arrivé dans la vie."

p. 561 "Harry savait ce qu'était la tolérance. Il n'aurait pas soutenu à Eddie ni à aucun de ses compatriotes que les Hollandais étaient plus tolérants que les Américains, mais c'était pourtant son sentiment. [...]

En Amérique, il n'y a pas de plus grande intolérance que celle qui frappe l'absence de réussite sociale, pensait-il."

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16 juillet 2006

Tel qu'en lui-même dans sa baignoire 1920.

Entretiens dans une baignoire 1920
Jean de la Poivrière d'Orée et Charles Divrin
Éditions Hurluber
Collection "Flots de parole"
2207 pages, 2006.

JDPDO, c’est cet homme qui a une cravate jusqu’à mi-cuisse et
un pantalon qui tombe juste au-dessus de grosses chaussettes
de laine noire.
Oui, celui qui vous gâche une soirée si vous l’y invitez
imprudemment.
Autant qu’il reste donc chez lui, surtout qu’il a l’âge de sa
baignoire 1920 qui, dans le cadre de ce livre d’entretiens,
remplace avantageusement le divan : la sensation d’apesanteur
y est comme plus prononcée et confortable, et on peut y faire
du bruit et des vagues avec l’eau quand on ne sait pas quoi
répondre.
Seul inconvénient, de taille : l’interviewer doit se tenir à
une distance respectable et respectueuse du célèbre
journaliste tel qu’en lui-même (enfin), et fort opportunément
secouru par un magnétophone placé à proximité immédiate de
JDPDO tel qu’en lui-même, pour enregistrer ce que le maître
TQELM ne saurait crier.
« Mais combien de bains furent-ils nécessaires pour accoucher
de 2207 pages ?!!!
», s’interroge le 5 juillet la toujours
vigilante Babeth Sylvarte, sur son blog La Casse-Gueule.
Rageuse, elle poursuit : « C’est gaspiller l’eau bordel de
saloperie de merde !!!
». Quant à Lucien Dieumegardedesourire
(La Chaise Électrique, 8 juillet 2006), son jugement est plus
nuancé : « le déluge ! ». (Il est utile de rappeler, pour ceux
qui ne le liraient pas, que si Dieumegardederire est le
critique qui chronique le plus d’ouvrages, c’est qu’il le fait
chaque fois en deux mots tout au plus.)
De quoi peut-il donc bien parler dans ce que nous pouvons
appeler ce pavé ? Paradoxalement, il n’est jamais question du
journal qui le salarie (L’Avion En Papier) et qui ne serait
d’ailleurs jamais devenu un avion sans lui. Bref, il parle
d’autre chose et plus particulièrement de lui-même, ce qui
n’est pas sans poser quelques problèmes, car JDPDO ne sait
plus très bien qui il est, il a même de gros doutes sur ce
sujet, sans parler de sa mémoire qui flanche et de toutes ces
longues journées de mauvaise humeur où il n’a pas envie de parler.
Heureusement, donc, que Charles Divrin excelle dans
l’énumération et la description (qui peut se aller jusqu’au
lyrisme) de toutes ces vaguelettes que JDPDO fait ondoyer et
dont certaines, mollement, chutent et s’écrasent sur un vieux
parquet abandonné.

Liens:

La Casse-Gueule

La Chaise Electrique

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15 juillet 2006

New York et puis rien.

Ma vie sexuelle à New York

Cécilia S.

Éditions Hurluber

Collection "Ma vie sexuelle"

112 pages, 2006.

Je suis bien obligé de parler de ce livre, puisqu’il a été imprimé, mais je ne peux pas l’avoir lu, puisqu’il a été interdit de publication.

Il a existé mais n’existe plus avant d’exister peut-être à nouveau…

Drôle de casse-tête pour moi qui adore New York, comme tous mes collègues, car si personne ne l’a lu, tout le monde en parle.

L’Amérique nous fait rêver.

C’est d’ailleurs au nom de son idéal que certains se félicitent de la censure de cet ouvrage. Ainsi, Jean de la Poivrière d’Orée (L’Avion En Papier, 18 mars 2006) : « Au moment où il n’y a jamais eu autant d’américanophobie dans notre doux et tendre pays – n’en déplaise aux jeteurs d’émeutes de tout bord et de tout poil -, il était malvenu de salir la réputation de l’Oncle Sam ».

Au contraire, en ce qui concerne ce point crucial de la réputation, Julie Baille (Mao Ding Dong, 7 avril 2006) développe l’argument inverse : « Honnêtement, l’image des Etats-Unis avait besoin d’un zeste de fantaisie à l’heure où ils sont si décriés de par le monde. Ce livre avait aussi pour but de rappeler qu’il demeurait le lieu de tous les possibles », possibles que Gaston Baüm-Baume (60 Millions d’Amis, 3 mars 2006) a passé toute une nuit à envisager, sans avoir pu, semble-t-il, s’en remettre et dormir un peu avant de s’atteler à son article : « Très, très difficile à décrire… Comment dire… J’ai vu des choses horribles… »

« Horribles » ? Ce livre contiendrait-il des descriptions d’actes inhumains, dégradants, avilissants et cruels ? Au moins « l’adultère ! », selon Lucien Dieumegardederire (La Chaise Électrique, 26 mars 2006).

Y aurait-il quelque chose de pire ? Quelque chose comme « l’exploitation des travailleuses et des travailleurs intellectuels honteusement précaires, de tous ces nègres esclaravagés [sic] » comme nous l’affirme Babeth Sylvarthe sur son blog (La Casse-Gueule, 4 avril 2006) ? Elle va même plus loin et affirme, sans aucune preuve, que « Ma vie sexuelle à New York » aurait été écrit par l’amant de cette mystérieuse Cécilia S., quelqu’un qui travaillerait dans le domaine de la culture de masse, et qui, faute d’avoir touché une avance promise par les éditions Hurluber, aurait lancé une procédure vengeresse dont nous voyons maintenant le fâcheux résultat.

Cela semble quand même la seule explication de cette interdiction, avec celles de la protection des relations diplomatiques franco-américaines et de la préservation de l’image de nos amicaux rivaux, à qui on pardonne aisément leur francophobie emplie de jalousie.

Il y en aurait bien une troisième, mais elle semble plus tenir de la grivoiserie prétextant un fallacieux intérêt pour la sécurité intérieure des U.S.A.. Elle émane de Jean Mouchetard (Le Tatillon Illustré, 5 avril 2006) : « Sous certaines conditions de pression atmosphérique, de température et de direction de vent, selon la cadence et la force de pénétration liées à la pratique d’une certaine position sexuelle non conventionnelle, un couple peut faire trembler un gratte-ciel. Ainsi s’explique en réalité le retrait de ce livre : ne pas donner d’idées aux terroristes. Car selon mes calculs, il suffirait de six couples en action simultanée dans la même pièce pour que tout s’écroule… » Franchement, on demande à voir.

Mais passons et concluons, au sujet de cette affaire qui pourrait être drôle si elle n’était pas douloureuse et propice à la sagesse. Elle n’a en effet été pour personne l’occasion de remettre en cause le fait que la France demeure la patrie de la liberté d’expression. Comme l’a si justement écrit Naïma Ben Belti (Le Gothin, 24 mars 2006) : « Si elle ne l’était pas, jamais ce livre n’aurait pu y être imprimé ».


Liens:
Article de L'Avion En Papier.
Article de Mao Ding Dong.
Article de 60 Millions d'Amis.
Article de La Chaise Electrique.
Le blog de La Casse-Gueule.
Article du Tatillon Illustré.
Article du Gothin.

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14 juillet 2006

Un face-à-face qui ne s'efface pas.

Joachim Bülbacker

Duel à l'ombre froide

Éditions Hurluber

Collection « La vie, c'est pas du roman ».

328 pages, 2006.

 

Il n'est pas toujours facile d'être romancier, surtout quand le sort, ironique, vous attribue le personnage le plus antipathique qui soit, et ceci à cause de deux raisons: il est unique et ne fait que répondre par « oui » ou par « non ».

Exemple accablant, page 14:

« Les rayons du soleil jouaient à saute-mouton avec les bulles de ma limonade quand je lui demandai, à brûle-pourpoint et avec un revolver dans la voix:
- Qu'avez-vous fait de votre vie?

- Non.

- Non?!

- Non!!! »

Autre exemple ébaubissant, page 17:

« Je l'avais coincé dans un coin et là, d'homme à homme, je l'interrogeais sur la couleur de l'orange que je portais à bout de paume devant ses yeux d'un bleu nucléaire:
- De quelle couleur est-elle?

- Ooooooooooooooo...
- Orrrrrrrrrrrrrrr?
- Non... Ouuuuuuuuuuu...
- Ouuuuuurange?
- Oui!
»
Ce jour-là, de par ma colère, une mouche fut massacrée par un agrume, et le mur pleure encore de s'en souvenir ».

Vous l'aurez notifié, ce roman où la fiction se chamaille avec la réalité est un huis-clos poisseux et glauque, voire bien plus poisseux et glauque encore.

Oui, comme le surligne très justement Marc Cartinoto dans LF du 18 juin 2006, de sa belle plume toujours aussi acérée bien que légèrement oxydée, « Bülbacker ne peut que subir le cynisme éhonté de son personnage principal, son outrecuidance, son omniprésence, son omnipotence et enfin son omnipuissance. Doit-on rappeler que Büllbacker n'est armé que de sa seule âme? » Non! « Peut-on ne pas compatir à ce frêle et farouche roseau qui lutte seul contre l'inondation de violence qui submerge son cœur noyé dans ses racines enterrées dans les profondeurs obscures et subliminales? » Non!!!

De toute façon il faut malheureusement revenir à ce roman avant que la fin ne se termine, donc, pour résumer, je dirais que dans ce dernier opus magnificus de Bülbacker, on assiste, affligé, à la rapide détérioration mentale et nerveuse de l'auteur, qui, après les vains espoirs et les maintes chimères de la méthode douce et psychologique (jamais il ne parvient à se perdre dans tous ses rayons, prenant ici ou là avec joie, sautillant, emportant, cachant, volant, etc.), qui, après la rage désespérée, l'emploi de méthodes non conventionnelles et brutalisantes pour débloquer le verbe salvateur de SON personnage – entre nous soit dit, Bülbacker est contraint de recourir à l'insulte, de s'abaisser à l'invective, bien qu'il en profite pour nous montrer, là aussi, les forêts fécondes de son talent-, après... Après... À vous de lire la suite, mais je ne peux que vous dire une chose: si votre sang n'est pas glacé, il sera congelé.

Une petite note de rêve, pour finir, car peut-être n'est-il pas sot d'imaginer que dans son opus nextus, Bülbacker aura la chance et le plaisir de rencontrer au moins deux personnages...



 

Lien:

Critique de Marc Cartinoto, LF du 18 juin 2006.

Posté par septembravec à 15:13 - BÜLBACKER. - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

12 juillet 2006

Fanny, Louis, Beethoven et les autres

Le baiser dans la nuque

Hugo Boris

Editions Belfond 2005

220 pages, ISBN : 2714441949

Voilà un livre dont je me demande comment il a pu passer inaperçu. On l'a pourtant qualifié de  " premier roman prometteur " [1]. Et les critiques sont dithyrambiques : " Du bel ouvrage " [2], " chapeau bas " [2], " " Une délicate mise au monde littéraire " [3].

Ce roman qui était présent à mon esprit depuis des mois, et que j'ai mis si longtemps à découvrir. Le genre de roman qui marque, qu'on n'oubliera pas, ils ont si peu à savoir le faire, "une merveille" [2].

Hugo Boris " fait montre d'une exceptionnelle maturité au regard de son âge (seulement 25 ans) "[ 2] pour nous raconter une  " étrange et subtile histoire d'amour " [1], mais pour conter aussi la maladie, la musique, la douleur d'enfanter et celle de ne le pouvoir.

Que tout ceci est beau, et comme l'écriture est séduisante ! Elliptique, dépouillée, sans mots superflus, sans apprêt, elle parle à l'essentiel, de l'essentiel. Pudique, ô combien ce " roman à contre courant des tendances actuelles " [3].

Mais écoutons la musique de ce " parcours amoureux des personnages [qui] évoque chez Hugo Boris la retenue, la pudeur d’un baiser dans la nuque ". [3] . Ecoutons l' histoire de Fanny, sage-femme cueilleuse d'enfants et celle de Louis, son professeur de piano. Ecoutons une histoire qui "a le charme de son apparente simplicité, de ses mots où le noir et le blanc déclinent les gris à l'infini " [2]. Fanny, mariée et mère de 2 enfants, Fanny qui à chaque grossesse a vu s'accentuer sa maladie, la maladie de Beethoven, une surdité irréversible au nom presque mélodieux de otospongiose.

Tendons l'oreille aussi à tout le reste, aux enfants qui voient le jour à la maternité, ces " pages délicates sur la mise au monde et l'émotion qui l'entoure " ; aux bracelets que les parents laissent à la clinique et que Fanny récupère pour en faire offrande à Louis ; à la maison isolée, près de ce qui ressemble à une forêt mais n'est qu'un bosquet ; aux prénoms de nouveaux-nés qui parsèment le livre ; aux saisons qui passent et à ce que dit le piano ; à la musique, partout présente, que Fanny apprend à entendre au-delà des sons, au delà de la mélodie, elle " a finalement choisi de s’écouter " [3]. Ecoutons le rythme, comme un coeur qui bat, la vie. Et la mort bien sûr. Indissociables.

Si ce que l'on ressent à la lecture de ce " roman à la fois grave, léger et voluptueux " [3] est bien de l'émotion, on découvre aussi cet autre chose qui " convie à la rêverie " [3] et laisse pensif, gagné par une espèce de sérénité. Tout est possible, les sourds peuvent entendre la musique, et la stérilité peut engendrer un être d'amour qui porte le nom symbolique de Myriam.

Voilà un livre que je ne veux plus quitter maintenant que je l'ai trouvé. Un livre que je garderai à portée de coeur pour me baigner dans sa " sentimentalité poétique " [3], sa vérité et son authenticité.

Sources citées :

[1] http://www.ens-cachan.fr/actu/prixlitt06/Boris.htm

[2] http://www.fnac.com/Shelf/article.asp?PRID=1673122&Mn=1&Origin=CRITIQUESLIBRES&Ra=-1&To=0&Nu=1&Fr=-1

3] http://culturofil.net/2005/11/18/le-baiser-dans-la-nuque *

* Lire avec attention ce dernier commentaire fort bien écrit

EXTRAITS :

"Une nouvelle vague de douleur lui comprime le ventre. Elle retient un cri. Elle a l'impression que le bas de son utérus se resserre, la tire vers le bas. Il cherche sa main, la trouve, la prend dans la sienne. Il la voit partir loin dans la douleur, trop loin pour l'y rejoindre. Et revenir. La vague se retire. La tension qui se relâche fait monter un sanglot dans sa gorge, aussitôt ravalé." p.15

" Ce bras, cette chemise, elle a le droit de s'y cramponner. Sa main, elle peut la broyer dans la sienne. Sa chair, elle peut y planter ses ongles en y allant carrément. Ses oreilles, elle peut les étourdir de cris de bête. [...]. Et [que] ce bébé doit sortir.

Elle pousse. Les mains verrouillées sur le rebord du lit, le ventre tendu en avant, les reins cambrés, le visage affreusement contracté, elle pousse. Elle fait "han", les yeux humides. Elle souffre tout ce qu'elle peut, vit une douleur qui a quelque chose à voir avec la folie.

[...]

Elle pousse des gueulements. Les cris terribles d'un animal blessé. Vous passez dans le couloir, ça vous prend là. Ces hurlements déchirants, ils viennent vous chercher, ils ont une intonation qui vous serre le coeur. Fanny n'en a jamais entendu de pareils. Ils ne sont pas plus forts, ils ne sont pas plus aigus, ou plus graves. Ils portent autre chose. Et elle écoute. Elle entend ce qu'ils cachent. Ils ne disent pas seulement j'ai mal à en crever, ils s'adressent à quelqu'un qui n'est pas là." pp. 17-18

"Surtout, il n'est pas si curieux d'elle. Il a posé les questions qui l'intéressaient et s'est glissé bien vite dans un habit commode." p. 52

"De cette neige qui embellit tout, rend aux ruines leur virginité, " p. 72

" Il a vu, lui, un corps s'ouvrir, les grimaces muettes de la douleur, les convulsions de la vie, une femme rudoyée, pâle de faim, brûlée de soif, suffocante, le visage émacié de fatigue, rouée de ces coups qui ne blessent pas, la bousculade débraillée des premières heures, sous la lumière mate d'une herse de néons, le moyen âge recommencé." p. 76

"Une réclamation en Italien, dans le feu de l'action, dans cette langue qui va si bien aux sentiments. Pianissimo, adagio, prestissimo, mezzo voce, allegretto, forte, andantino, diminuendo, fortissimo, des mots pour faire l'amour." p. 108

"Il y a les adeptes de la chasse et celles de la cueillette. Les premières aimant que les choses aillent vite et bien. Détestant attendre. Préférant secrètement, pour leur confort, que les femmes se fassent discrètes, silencieuses -ayant vite assimilé combien il était plus facile d'accoucher un ventre qu'une mère. Ne répugnant pas à provoquer l'accouchement à coups d'ocytocines, comme on enfumerait la bête que l'on veut débusquer, à arracher l'enfant du néant avec des cuillères en ferraille, à embusquer des mains de caoutchouc à la sortie, à le capturer comme un petit gibier, avant de le brandir en trophée devant les parents ébahis. Les secondes touchant à peine l'enfant. Glissant tout au plus un doigt pour examiner le col. Répugnant à déclencher un accouchement. Estimant que le foetus attend son heure, que la pomme est mûre quand elle alourdit la branche. Qu'il ne faut surtout pas l'arracher, risquer de rompre l'extrémité fragile qui la retient. Mais empaumer le fruit, le tourner doucement, l'inviter dans le creux de sa main. Imprimer à la tête une volte délicate qui permette de passer les épaules de profil. La queue se torsade, se rompt d'elle-même. Attendre que le cordon se dessèche avant de le déchirer. Le fruit s'est rendu quand il pèse dans la main. On ne l'a pas arraché, ni tiré à soi. On s'est contenté de le cueillir, avec la complicité active de la branche que l'on se proposait de soulager. Et voilà l'enfant qui sort doucement de sa bogue, comme d'un ventre dénoyauté. On le fait sortir lentement de sa mère, avec cette assurance tranquille des soeurs et des paysannes, la débrouillardise des filles de ferme que la vue du sang n'effraie pas, mêlée à la sérénité douce des femmes voilées, habituées au coudoiement des mystères sacrés de l'existence." pp. 124-125

"Elle garde ses contours, il reste en retrait.

Elle est revenue malgré tout, par inertie.

L'été est là, jure avec leurs visages fermés.

Trébuchants, débraillés, des épines au front, des échardes plein les mains. Ils ne se regardent presque pas, s'en veulent de quelque chose, sans savoir quoi au juste. Une rancune maligne creuse son lit, ne dit pas son nom. Ils prennent un air faussement détaché, se concentrent sur le rôle à jouer. Il redevient le professeur, elle redevient l'élève, sachant bien que le confort de leurs statuts respectifs n'a que le provisoire d'une solution de fortune. Qu'il faudra parler. Ou cesser de se voir." p. 176

"Dans la pièce, l'obscurité est faite. Les choses, prises par le soir, ont été emportées par la nuit." p. 185

"Il ignore d'elle tout ce qu'il faut savoir. Ses premiers gestes le matin, la buée qu'elle laisse sur le miroir de la salle de bains, l'empreinte sombre de ses pieds mouillés sur le carrelage, la route du front de mer, le drapé de son corps dans le lit de l'hôtel, le trou de sa tête dans l'oreiller vide, si elle prend une entrée ou un dessert, les heures du jour qu'elle n'aime pas, savoir si elle regarde son café avant de le boire, le spectacle de sa nudité, le bordel dans ses papiers, le bruit de son sèche-cheveux.
Il devrait faire une scène, briser son couple, trépigner, piétiner, se rouler par terre.

Il devrait écrire une longue lettre d'amour, d'engueulade, téléphoner, faxer, envoyer des fleurs, la joindre à son travail, laisser un mot sous l'essuie-glace.

Il n'en fait rien.
Il l'a déjà fait une fois, il ne renouvellera pas l'exploit." p.188

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10 juillet 2006

Oui, et alors ?

Les Désaxés

Christine Angot

Editions Stock 2004

210 pages, ISBN : 2234057035

On pourrait, pour résumer ce roman, se contenter de faire un catalogue des thèmes centraux de l'histoire, à savoir "amour [1], séparation" [2], "dérive" [2], "échec" [2], "ennui" [3]. Et en rester là.

On peut aussi, pour donner le ton du récit, évoquer Freud et Lacan surtout, auxquels l'auteure fait ample référence pour dépeindre " un couple qui ne sait plus comment allier la contrainte sociale de la vie commune et leur amour, réel, malgré les tempêtes du quotidien" [2]. Ce couple qui se compose plus précisément de : "François et Sylvie [sont] cinéastes et mariés depuis une quinzaine d'années. Elle est maniaco-dépressive, alterne les crises de larmes chez elle et les séjours en hopital psychiatrique, tandis que François se lamente sur l'échec de son dernier film et voit sa vie comme un beau gâchis" [1].

Voilà, le tableau est dressé.

Reste la façon dont le sujet est traité. Et là il faut bien s'avouer que l'auteure n'arrive pas à nous "intéresser à la vie de ce couple" [2]. La densité du texte rend pénible la lecture des 200 longues pages de ce " Sujet périlleux: le piège conjugal ou le "désamour" [1]. Au fur et à mesure que "Angot fouille, dissèque, décrit les soubresauts de ce couple en dérive" [2], on se prend à s'ennuyer ferme avec des personnages " d'une banalité attristante " [2] et leurs "caprices de bourgeois bohèmes privilégiés" [3]. Ces deux-là n'ont rien d'attachant, lui encore moins qu'elle, procrastinateur d'envergure, médiocre "dialoguiste peu sûr de lui qui pisse du verbe pour l’industrie de la fiction télévisuelle (faute de pouvoir écrire autre chose que des lambeaux d’autobiographie déguisée, de la littérature par exemple)" [2]

Pourtant le roman donne une ou deux fois l'impression qu'il pourrait décoller à l'occasion de passages sensibles sur la souffrance engendrée par l'état maniaco-dépressif, passages vite noyés dans " la banalité du texte " [2].

Pas sûr alors que "Le nouveau livre de Christine Angot amorce [-t-il ] un virage dans sa production littéraire " [2]. Pas sûr non plus que ce récit somme toute bien insignifiant donne à "percevoir l’originalité de ce texte " [2]. On serait même presque tenté d'aller dans le sens de Frédéric qui nous conseille : "passez votre chemin" [2].

Et dommage pour le " joli titre qui pointe d’emblée qu’ici quelque chose ne tournera pas rond" [2]. Car si tel est bien le cas, on referme malgré tout le livre en se demandant à la manière lapidaire de Sof 12 : " oui, et alors?" [1]

Sources citées :

[1] http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2234057035/171-8398594-7950645

[2] http://www.fnac.com/shelf/Article.asp?PRID=1555993

[3] http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=8915

                                                                   

Au sujet de Christine Angot on peut aussi lire l' Article paru dans Le Matricule des Anges, Numéro 21 de novembre-décembre 1997 : http://www.lmda.net/select/ARL2125.html

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