American Darling

de Russell Banks

Roman traduit de l'américain par Pierre Furian
Éditions Actes Sud (octobre 2005)
395 pages, ISBN : 2742756906

Ce gros livre se lit d'une traite, c'est un roman prenant, et même bouleversant, un roman  "qui nous plonge dans les années tumultueuses des années soixante aux Etats-Unis et nous porte, en passant par l'Afrique noire, jusqu'au seuil d'un certain 11 septembre 2001 à New York." [1]

Au coeur de ce " roman très politique" [3]  la narratrice Hannah, qui, bien que "dérangeante dans ses excès, [elle] reste très attachante." [3].

Hannah entreprend ce qui ressemble à une confession, elle part "sur les traces de son passé, qu'elle égrène pour nous " [3], en commençant par celle qu'elle est devenue aujourd'hui, une femme âgée et blessée retirée du monde dans une ferme des Adirondacks ; petit à petit elle dévide le fil de sa vie, d'abord ses expériences d'apprentie terroriste dans les USA des années 60 et 70, à l'époque du "Weather Underground, ce mouvement clandestin fondé en 1969 qui prône la violence pour renverser Nixon" [2] ; par la suite, cette fille de bonne famille, "fille unique d'un couple de bourgeois progressistes nageant dans la bonne conscience et l'aisance matérielle" [1], se laissera aller à l'oubli momentané de ses idéalismes pour se retrouver mariée au pouvoir dominant du Libéria corrompu, et à l'un de ses représentants mineurs, "ministre d'un gouvernement à la solde des USA " [1] ; femme en apparence libérée, mais seulement des conventions sociales de son époque, sûrement pas de ses fantômes, elle deviendra mère aimante dénuée d'instinct maternel et pourtant pleine de compassion pour ses amis rêveurs (les chimpanzés) ; manipulatrice manipulée, marionnette aux mains des plus grands, Hanna aussi connue sous le nom de Dawn ou de Mme Sundiata est polymorphe, elle s'adapte à la situation et épouse le changement au gré des coups du sort ; d'aucuns pensent qu'elle donne l'impression d'être "en permanence comme sous l'effet d'une drogue lénifiante" [3]. Elle reste cependant toujours émouvante dans sa lucidité à voir et à accepter "ses échecs et ses aveuglements" [1], ses erreurs et ses bassesses. Une femme de chair qui ne pleure pas, pas beaucoup, et connaît pourtant tout de la souffrance et de ses atroces déchirements. Hanna est "loin d'être sereine " [1].

Et puis il y a l'autre élément essentiel de ce roman, c'est à dire le Libéria, pays de tous les espoirs et de toutes les corruptions, " cette « officine de change » dévolue aux pots-de-vin de palme de la corruption universelle" [2]. A travers des passages parfaitement documentés, Russell Banks nous raconte le parcours de ce petit pays d'Afrique de l'Ouest, condamné dès le début au " pillage de ressources importantes " [1] par les grandes nations occidentales, et devenu dans les années 80 le bourbier violent de "coups d'État sanglants et de la guerre civile" [1], résultat des trop nombreux conflits d'intérêts auxquels se livrent des  "pantins sanglants comme Samuel Doe ou Charles Taylor " [1] . Le jugement de Banks est sans appel, il condamne avec la plus grande fermeté les manoeuvres manipulatrices des USA pour s'assurer une présence politico-économique sur ce vaste continent, présence qui passe par le contrôle de ses richesses et l'asservissement de ses plus vils représentants.

Russell Banks est un "conteur impeccable" [2] , c'est un enchanteur ; je voue une admiration grandissante à celui qui sait "nous river à sa plume de belle façon" [3] ; j'aime la finesse de ses analyses, sa façon de parler du quotidien et de gens qui "malgré leur destin "hors-norme, [ils] ne cessent jamais d'être crédibles et vous prennent aux tripes." [3] ; ceci tout en retenant une certaine poésie et sans pour autant faire l'erreur de tomber dans le sentimentalisme. Il a trouvé le juste milieu. Magistral.

* C'est ici que nous a amené l'amour de la liberté (devise du Libéria)

Sources

[1] http://culture.revolution.free.fr/critiques/Russell_Banks-American_Darling.html

[2] http://permanent.nouvelobs.com/conseils/livres/obs/2135/crit2135_134.html

[3] http://www.amazon.fr/gp/product/2742756906/402-9553155-3778559?v=glance&n=301061

Autre source :

http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=13593

Sur le Libéria, consulter :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Liberia

Extraits :

"En vain. Tout cela en vain. Les choses se sont toujours passées de la même façon, et pourtant nous continuons. Depuis des dizaines de millénaires, bien avant les temps bibliques, depuis que notre espèce a appris à fabriquer des armes et à apprivoiser le feu, les femmes ont fui les carnages et sont revenues plus tard contempler les décombres de leurs maisons pillées ; et là, abasourdies par la violence de la destruction et par sa force, elles ont essayé de comprendre pourquoi, s'il n' y a rien d'autre à voir en ces lieux, nous, les femmes, y retournons quand même ; et en premier lieu pourquoi nous avons fui, puisque nous ne pouvons faire autrement que de revenir et que rien ne nous attend là qu'un chagrin éternel et l'évidence de ce que nous avons perdu." p.44

"Ce système est mauvais, a-t-il déclaré. Mais on n'a rien pour le remplacer. Sauf le communisme ou le socialisme, appelle-le comme tu voudras. Et nous ne sommes pas idiots, on voit bien ce qui arrive quand on essaie ça. On voit ce qui est arrivé aux pays africains qui ont eu de grandes idées socialistes. Le diable qu'on connaît vaut mieux que le diable qu'on ne connaît pas. Les Etats-Unis, on connaît. L'Angleterre et les autres, on connaît aussi. Mais la Chine et la Russie, elles, on les connaît pas. Alors on vit avec le système qu'on a. En plus, le communisme ou le socialisme, même si j'aime beaucoup certaines de ses idées, ça finit par être mauvais pour tout le monde. Au moins le capitalisme est bon pour quelques-uns d'entre nous, pas vrai ?" p.127

"Vous vous dites que ça ne va jamais finir. D'abord le coït. Puis la grossesse. L'accouchement. La petite enfance. Et puis en réalité ça s'arrête.

Non que l'une ou l'autre de ces choses dure éternellement. Il en est, comme le coït ou l'accouchement, qui ne durent que quelques minutes ou quelques heures. Mais chacune, pendant qu'elle a lieu, semble n'avoir ni début ni fin, et chaque phase qui vous accable dans ce cycle de deux ans, depuis l'acte sexuel jusqu'à la fin de la petite enfance du bébé, vous donne l'impression d'être le tout. J'y suis passée deux fois, et les deux cycles se sont chevauchés.

D'abord vous pensez : Voilà ce qu'est ma vie, désormais. Voilà qui je suis. Ma vie est cet éternel carambolage, ce tringlage, se faire caramboler et se faire tringler. Et puis vous pensez : non, ma vie désormais se passera à patauger maladroitement dans les eaux épaisses de mon corps si bizarrement déformé, ou bien autour de ces mêmes eaux. Non, accoucher, c'est chier des charbons ardents. Me transformer en volcan à l'envers. Et puis vous vous dites : non, je suis cette personne qui a des fuites et donne ses seins douloureux à cette bouche suceuse d'une autre créature, et quand le bébé est rempli, je suis celle qui nettoie son vomi, sa pisse et sa merde.

Sans cesse le même cycle, mois après mois. Voilà ce qu'est ma vie, désormais, pensez-vous. Voilà qui je suis. Et tout le monde, surtout quand c'est une autre femme qui vous parle, vous jure que vous allez adorer toutes les phases de cette vie-là, que chacune va vous donner pour la première fois, et puis de plus en plus, la sensation d'être une femme pleinement épanouie. Vous allez être vous-même en plus profond et en plus grand." p. 170

"L'accouchement comme la grossesse et le coït m'ont remodelée. C'est ce que m'avaient prédit toutes celles qui avaient vécu la chose. Mais, contrairement à ce qu'on m'avait promis, l'expérience ne m'a nullement amenée à être davantage femme. Elle m'a rendue plus étrangère à moi-même. De la baleine qui porte un marsouin dans son ventre, je suis passée à la peau de serpent vidée- une enveloppe. Jusqu'à ce que peu à peu, une fois le bébé et, un an plus tard, les jumeaux enfin sortis de moi, je me remplisse de nouveau et, gonflée alors de sang et d'un lait qui se déverse, goutte, ruisselle et parfois même gicle de mon corps, je me rende compte que j'étais devenue un réservoir nutritif percé, un navire de ravitaillement. Dépersonnalisée. Chosifiée. Mon corps transformé en vaisseau privé de tout lien avec mon moi antérieur.

Je n'avais pas une nature de mère. Contrairement à la plupart des femmes, je ne suis pas née programmée avec des instincts et des compétences de mère. Il a fallu que Jeannine m'enseigne pratiquement tout [...]. C'était presque comme s'il m'avait manqué un gène et qu'il me le manquait encore aujourd'hui." p.178

"Assise sur le canapé, j'ai réfléchi à ma situation, me rendant compte à quel point j'étais devenue d'un seul coup impuissante. Je me rappelais que lorsque j'étais adolescente et plus tard jeune femme, j'avais fait le voeu de ne jamais, au grand jamais, me rendre dépendante du sort d'un homme. J'avais remarqué très tôt combien cette dépendance avait paralysé ma mère; et avec ce  recul qui était déjà le mien quand j'étais déjà toute jeune fille, j'avais considéré ce que le monde allait m'offrir quand je deviendrais femme en me jurant de n'y consentir que selon mes propres conditions. J'accepterais avec plaisir ce qu'un homme pouvait me proposer en termes de responsabilité, d'engagement, de récompense ou de compensation, mais uniquement dans la réciprocité et pourvu que je reste libre de quitter cet homme dès lors qu'il romprait le contrat ou se révèlerait dangereux pour moi. [...] Je me disputais avec mes camarades de classe masculins, à Brandeis, qui me traitaient de salope, de gouine, de féministe allumeuse et castratrice." p.229

"Quand à mes fils, je les aimais, mais je n'étais pas l'une de ces femmes qui trouvent dans la maternité un rôle naturel et épanouissant. Je ne le suis toujours pas. Pour moi, ce rôle a toujours été artificiel. Ce n'est qu'avec les chimpanzés que je me suis sentie naturellement mère, mais je ne les aimais pas individuellement et pour eux-mêmes comme j'aimais mes fils." p.241

"Je me suis placée directement au-dessus de lui de façon à me substituer au plafond dans son champ de vision, et j'ai vu mon visage se refléter dans ses pupilles. Pendant un long moment, nous nous sommes fixés mutuellement, sans ciller, les yeux secs, comme si nous regardions au loin à travers une brume. Mais nous n'étions qu'à quelques centimètres de ce que chacun essayait de discerner dans les yeux de l'autre, de cette chose qui s'y était toujours trouvée depuis que j'étais bébé. Le souvenir que j'en gardais remontait presue à l'époque où il se penchait sur moi dans mon berceau, où nos regards s'attachaient l'un à l'autre. Je le voyais et, en même temps et de la même façon, il me voyait ; à cet instant, lui et moi devenions réels l'un pour l'autre et pour nous-mêmes. C'était le moyen par lequel nous parvenions tous les deux à l'existence. Mon père m'avait donné la vie- peu importait que ce fût par accident ou parce qu'il l'avait voulu-, et je la lui rendais ; cet échange avait sans doute commencé à ma naissance.

De cet échange, Mère avait été exclue. Non parce que Papa ou moi l'avions voulu, mais parce que nous savions tous les deux qu'elle était incapable de voir réellement qui que ce fût, y compris elle-même. Toute ma vie, chaque fois que j'avais tenté de scruter les yeux de ma mère, j'avais vu deux disques minuscules qui me renvoyaient mon regard à la manière d'un miroir. Je n'avais jamais partagé avec Mère ce contact visuel qui vous assure que vous êtes aussi réel que le monde même, qui vous rend tout aussi certain de votre existence, indépendamment de son caractère par ailleurs fortuit ou absurde, que de celle du monde. L'opacité du regard de ma mère me privait de cette certitude, de cette sécurité, et m'amenait à entretenir avec elle, de temps à autre, des points de ressemblance dont j'aurais honte plus tard.

[...]

Et maintenant, voilà que mon père n'était plus réel pour moi, sauf dans mon souvenir. Un petit bout de salive avait séché au coin de sa bouche. J'ai mouillé le bout de mon doigt et je l'ai enlevé. Son visage était celui que j'avais connu toute ma vie, mais ce n'était plus celui de mon père ; il appartenait à l'un de mes ancêtres, quelque puritain pâle, sans lèvres, au nez crochu, aux yeux bleus et froids. C'était un masque plus qu'un visage. Un masque de mort. " p. 275

"Dans la correspondance comme dans la conversation, on prend le ton de son correspondant. En tout cas, c'est toujours ainsi que ça s'est passé pour moi, et c'est sans doute la raison pour laquelle je ne lance pas volontiers la conversation. Celui qui écrit ou qui parle le premier donne le ton." p. 320

"En effet, pour la première fois, j'en suis arrivée à penser que même l'homme le mieux intentionné, celui qui tente réellement de comprendre ce qu'éprouve une femme, demeure néanmoins incapable de savoir comment une femme ressent les relations entre hommes et femmes. Surtout, il ne peut pas savoir comment une femme le perçoit, lui. Par conséquent, elle a beau  lui ressembler, elle reste opaque pour lui, inconnaissable.

Cela ne veut pas dire qu'entre eux le conflit soit inévitable. Mais si l'on compare les relations entre hommes et femmes aux relations entre Blancs et Noirs, ou entre handicapés et non-handicapés, ou entre primates humains et primates non humains, on peut établir d'utiles parallèles. Nous, qui avons davantage de pouvoir dans le monde et sommes bien intentionnés, nous tentons d'entrer en empathie avec ceux qui ont moins de pouvoir. Nous essayons de vivre le racisme comme si moi, qui suis blanche, je pouvais être noire ; de percevoir le monde comme si moi, dont la vue fonctionne, j'étais aveugle ; de raisonner et de communiquer comme si moi, qui suis un être humain, je ne l'étais pas. [...] Qu'y a-t-il de répréhensible au plan éthique, ou même au plan pratique, à manifester de l'empathie pour autrui ? Pendant longtemps, j'ai répondu : Rien. rien du tout. C'est une attitude valable. Je vois un aveugle sur le point de traverser la rue et je pense : "Il ne peut pas voir la circulation qui file à toute allure, il a besoin que je la voie pour lui, que je le prenne par la bras et que je l'accompagne là où manifestement il a envie d'aller.  Partant de l'hypothèse que, si j'étais aveugle, j'aurais besoin de moi pour m'aider, je saisis l'aveugle par le bras et je le tire, terrorisé, en pleine circulation où, non seulement je lui fais peur, mais où je le mets en danger. Parce que je dispose de ma vue, je me repose sur un certain système de guidage qui utilise principalement la vue pour m'informer et je veux à toute force la mettre à contribution. Mais l'aveugle a son propre système pour traverser. Il entend ce que je ne fais que voir, il isole des bouts d'information qui sont perdus pour moi, il coordonne et mémorise des données que je n'ai même pas enregistrées.

Je parle ici de la différence entre empathie et symapthie, entre sentir pour l'autre et sentir avec lui. Cette distinction a fini par prendre de l'importance pour moi. Elle en a toujours. Quand on abandonne et qu'on trahit ceux pour lesquels on a de l'empathie, on n'abandonne et ne trahit personne d'aussi réel que soi-même. Poussée à son degré extrême, qui peut être aussi pathologique, l'empathie se confond avec le narcissisme." pp 329-330

"J'ai été une mauvaise mère, c'est vrai, mais pas une mère négligente. J'ai été une épouse inattentive, détachée, mais pas cruelle, pas méchante. Et bien que j'aie été solitaire et égocentrique, je n'en ai pas moins été accommodante en société et aimable avec les gens, exactement comme je le suis aujourd'hui avec Anthéa et les filles qui travaillent dans ma ferme ou avec mes voisins de la vallée. J'étais une adepte inconditionnelle, et je le suis restée, de certaines valeurs abstraites telles que la justice et l'égalité, valeurs que j'ai défendues dès mon plus jeune âge. Et si, en mon plus jeune âge, le prix de mon intransigeance a été une colère permanente et un désir de violence à l'égard des responsables de l'injustice et de la tyrannie, ce prix s'est transformé, quand j'ai été plus âgée, en un détachement froid à l'égard de ceux qui m'aimaient et que je prétendais aimer. Au fil des ans, l'ombre ténébreuse que je projetais en vieillissant a lentement pâli pour devenir blanche." p. 336

"Si, comme le reste des animaux, les humains étaient incapables de parler, nous vivrions tous en paix et nous nous dévorerions les uns les autres uniquement par nécessité et par instinct. [...] Si nous étions privés de parole comme mes colleys dans ma ferme ou comme mes poules, mes moutons et mes oies, si nous aboyions ou bêlions ou gloussions, ou si, comme les chimpanzés, nous ne pouvions que pousser que quelques cris différents et devions nous servir du langage du corps, nous ne nous entretuerions pas pour le plaisir, pas plus que nous ne massacrerions les autres animaux pour le plaisir. Le pouvoir de la parole, c'est la parole du pouvoir. Les voeux de silence sont des promesses de paix. Le silence est d'or, en effet, et un âge d'or serait silencieux." p. 337