Beaucoup de bruit pour rien
William Shakespeare

Théâtre, Garnier-Flammarion, janvier 1999
342 pages, isbn 208070768x
Edition bilingue Anglais-Français

Deux jeunes couples qui se font, défont et refont pendant deux heures, dans l'attente de l'inévitable happy end qui les trouvera réunis devant monsieur le curé. Voilà un sujet rabâché à l'infini - y compris d'ailleurs par Shakespeare lui-même. Et pourtant, "Beaucoup de bruit pour rien" est une de ses pièces les plus populaires [1, 2], voire même une des comédies les plus populaires du grand répertoire.

La première raison de ce succès, eh bien, c'est tout simplement que "Beaucoup de bruit pour rien" est terriblement drôle. Des escarmouches pétillantes qui opposent Béatrice et Bénédict (remarquablement incarnés par Emma Thompson et Kenneth Branagh dans l'adaptation réalisée en 1993 par Kenneth Branagh [1, 3]) aux lapsus et contresens en cascade du Sieur Dogberry, William Shakespeare y laisse libre cours à toute sa capacité d'invention, et son talent de jongleur de mots nous offre de l'humour par tranches entières et sous toutes ses formes... Et les meilleures productions de "Beaucoup de bruit pour rien" se distinguent par l'attention qu'elles portent au texte [1].

Mais dans le même temps, le contraste entre les deux couples des personnages principaux - Héro et Claudio, Béatrice et Bénédict - distille un propos plus grave: une réflexion sur le respect des conventions sociales et ce qu'elles supposent inévitablement d'attention à des apparences qui peuvent être bien trompeuses... "Beaucoup de bruit pour rien" fourmille de quiproquos, résultant de quelques mots, de quelques gestes surpris au vol et mal interprétés ("hear and overhear, see and mis-see" [2]). Don John, le vilain de la pièce, n'a donc aucun mal à duper Claudio en l'exhortant à se fier à ses yeux: "Si vous n'osez pas croire ce que vous verrez, n'avouez pas ce que vous savez. Si vous voulez me suivre, je vous en montrerai assez, et quand vous en aurez vu davantage, entendu davantage, agissez alors en conséquence." [4]. Armée de son ironie coutumière, Béatrice se fait peut-être moins d'illusions que ses comparses sur l'acuité de sa vision: "J'ai de bons yeux, mon oncle, je peux voir une église en plein midi." [5]. Et Béatrice et Bénédict bousculent avec une impertinence réjouissante les conventions sociales auxquelles Héro et Claudio se conforment sans se poser trop de questions, mais sont-ils plus heureux pour autant? Gravité du propos et légéreté de ton sont ici parfaitement dosés, et "Beaucoup de bruit pour rien" est un cocktail savoureux et pétillant. Un plaisir à ne surtout pas bouder!

Références

[1] Leslie Dunton-Downer and Alan Riding, "The Essential Shakespeare Handbook", DK publishing, 2004, pp. 228-237 (en Anglais)

[2] Alan Somerset, "Prince, thou are sad; get thee a wife, get thee a wife!", Présentation de "Much Ado about Nothing" au festival de Stratford, ON, Canada, 2006 (en Anglais)

[3] James Berardinelli. "Much Ado about Nothing - A Film Review", (en Anglais),

[4] William Shakespeare, "Beaucoup de bruit pour rien", Acte III, scène 2, 87-90,

[5]  William Shakespeare, "Beaucoup de bruit pour rien", Acte II, scène 1, 59,

Pour le texte complet de "Much Ado about nothing" (en version anglaise), accompagné d'un guide de lecture