Le baiser dans la nuque

Hugo Boris

Editions Belfond 2005

220 pages, ISBN : 2714441949

Voilà un livre dont je me demande comment il a pu passer inaperçu. On l'a pourtant qualifié de  " premier roman prometteur " [1]. Et les critiques sont dithyrambiques : " Du bel ouvrage " [2], " chapeau bas " [2], " " Une délicate mise au monde littéraire " [3].

Ce roman qui était présent à mon esprit depuis des mois, et que j'ai mis si longtemps à découvrir. Le genre de roman qui marque, qu'on n'oubliera pas, ils ont si peu à savoir le faire, "une merveille" [2].

Hugo Boris " fait montre d'une exceptionnelle maturité au regard de son âge (seulement 25 ans) "[ 2] pour nous raconter une  " étrange et subtile histoire d'amour " [1], mais pour conter aussi la maladie, la musique, la douleur d'enfanter et celle de ne le pouvoir.

Que tout ceci est beau, et comme l'écriture est séduisante ! Elliptique, dépouillée, sans mots superflus, sans apprêt, elle parle à l'essentiel, de l'essentiel. Pudique, ô combien ce " roman à contre courant des tendances actuelles " [3].

Mais écoutons la musique de ce " parcours amoureux des personnages [qui] évoque chez Hugo Boris la retenue, la pudeur d’un baiser dans la nuque ". [3] . Ecoutons l' histoire de Fanny, sage-femme cueilleuse d'enfants et celle de Louis, son professeur de piano. Ecoutons une histoire qui "a le charme de son apparente simplicité, de ses mots où le noir et le blanc déclinent les gris à l'infini " [2]. Fanny, mariée et mère de 2 enfants, Fanny qui à chaque grossesse a vu s'accentuer sa maladie, la maladie de Beethoven, une surdité irréversible au nom presque mélodieux de otospongiose.

Tendons l'oreille aussi à tout le reste, aux enfants qui voient le jour à la maternité, ces " pages délicates sur la mise au monde et l'émotion qui l'entoure " ; aux bracelets que les parents laissent à la clinique et que Fanny récupère pour en faire offrande à Louis ; à la maison isolée, près de ce qui ressemble à une forêt mais n'est qu'un bosquet ; aux prénoms de nouveaux-nés qui parsèment le livre ; aux saisons qui passent et à ce que dit le piano ; à la musique, partout présente, que Fanny apprend à entendre au-delà des sons, au delà de la mélodie, elle " a finalement choisi de s’écouter " [3]. Ecoutons le rythme, comme un coeur qui bat, la vie. Et la mort bien sûr. Indissociables.

Si ce que l'on ressent à la lecture de ce " roman à la fois grave, léger et voluptueux " [3] est bien de l'émotion, on découvre aussi cet autre chose qui " convie à la rêverie " [3] et laisse pensif, gagné par une espèce de sérénité. Tout est possible, les sourds peuvent entendre la musique, et la stérilité peut engendrer un être d'amour qui porte le nom symbolique de Myriam.

Voilà un livre que je ne veux plus quitter maintenant que je l'ai trouvé. Un livre que je garderai à portée de coeur pour me baigner dans sa " sentimentalité poétique " [3], sa vérité et son authenticité.

Sources citées :

[1] http://www.ens-cachan.fr/actu/prixlitt06/Boris.htm

[2] http://www.fnac.com/Shelf/article.asp?PRID=1673122&Mn=1&Origin=CRITIQUESLIBRES&Ra=-1&To=0&Nu=1&Fr=-1

3] http://culturofil.net/2005/11/18/le-baiser-dans-la-nuque *

* Lire avec attention ce dernier commentaire fort bien écrit

EXTRAITS :

"Une nouvelle vague de douleur lui comprime le ventre. Elle retient un cri. Elle a l'impression que le bas de son utérus se resserre, la tire vers le bas. Il cherche sa main, la trouve, la prend dans la sienne. Il la voit partir loin dans la douleur, trop loin pour l'y rejoindre. Et revenir. La vague se retire. La tension qui se relâche fait monter un sanglot dans sa gorge, aussitôt ravalé." p.15

" Ce bras, cette chemise, elle a le droit de s'y cramponner. Sa main, elle peut la broyer dans la sienne. Sa chair, elle peut y planter ses ongles en y allant carrément. Ses oreilles, elle peut les étourdir de cris de bête. [...]. Et [que] ce bébé doit sortir.

Elle pousse. Les mains verrouillées sur le rebord du lit, le ventre tendu en avant, les reins cambrés, le visage affreusement contracté, elle pousse. Elle fait "han", les yeux humides. Elle souffre tout ce qu'elle peut, vit une douleur qui a quelque chose à voir avec la folie.

[...]

Elle pousse des gueulements. Les cris terribles d'un animal blessé. Vous passez dans le couloir, ça vous prend là. Ces hurlements déchirants, ils viennent vous chercher, ils ont une intonation qui vous serre le coeur. Fanny n'en a jamais entendu de pareils. Ils ne sont pas plus forts, ils ne sont pas plus aigus, ou plus graves. Ils portent autre chose. Et elle écoute. Elle entend ce qu'ils cachent. Ils ne disent pas seulement j'ai mal à en crever, ils s'adressent à quelqu'un qui n'est pas là." pp. 17-18

"Surtout, il n'est pas si curieux d'elle. Il a posé les questions qui l'intéressaient et s'est glissé bien vite dans un habit commode." p. 52

"De cette neige qui embellit tout, rend aux ruines leur virginité, " p. 72

" Il a vu, lui, un corps s'ouvrir, les grimaces muettes de la douleur, les convulsions de la vie, une femme rudoyée, pâle de faim, brûlée de soif, suffocante, le visage émacié de fatigue, rouée de ces coups qui ne blessent pas, la bousculade débraillée des premières heures, sous la lumière mate d'une herse de néons, le moyen âge recommencé." p. 76

"Une réclamation en Italien, dans le feu de l'action, dans cette langue qui va si bien aux sentiments. Pianissimo, adagio, prestissimo, mezzo voce, allegretto, forte, andantino, diminuendo, fortissimo, des mots pour faire l'amour." p. 108

"Il y a les adeptes de la chasse et celles de la cueillette. Les premières aimant que les choses aillent vite et bien. Détestant attendre. Préférant secrètement, pour leur confort, que les femmes se fassent discrètes, silencieuses -ayant vite assimilé combien il était plus facile d'accoucher un ventre qu'une mère. Ne répugnant pas à provoquer l'accouchement à coups d'ocytocines, comme on enfumerait la bête que l'on veut débusquer, à arracher l'enfant du néant avec des cuillères en ferraille, à embusquer des mains de caoutchouc à la sortie, à le capturer comme un petit gibier, avant de le brandir en trophée devant les parents ébahis. Les secondes touchant à peine l'enfant. Glissant tout au plus un doigt pour examiner le col. Répugnant à déclencher un accouchement. Estimant que le foetus attend son heure, que la pomme est mûre quand elle alourdit la branche. Qu'il ne faut surtout pas l'arracher, risquer de rompre l'extrémité fragile qui la retient. Mais empaumer le fruit, le tourner doucement, l'inviter dans le creux de sa main. Imprimer à la tête une volte délicate qui permette de passer les épaules de profil. La queue se torsade, se rompt d'elle-même. Attendre que le cordon se dessèche avant de le déchirer. Le fruit s'est rendu quand il pèse dans la main. On ne l'a pas arraché, ni tiré à soi. On s'est contenté de le cueillir, avec la complicité active de la branche que l'on se proposait de soulager. Et voilà l'enfant qui sort doucement de sa bogue, comme d'un ventre dénoyauté. On le fait sortir lentement de sa mère, avec cette assurance tranquille des soeurs et des paysannes, la débrouillardise des filles de ferme que la vue du sang n'effraie pas, mêlée à la sérénité douce des femmes voilées, habituées au coudoiement des mystères sacrés de l'existence." pp. 124-125

"Elle garde ses contours, il reste en retrait.

Elle est revenue malgré tout, par inertie.

L'été est là, jure avec leurs visages fermés.

Trébuchants, débraillés, des épines au front, des échardes plein les mains. Ils ne se regardent presque pas, s'en veulent de quelque chose, sans savoir quoi au juste. Une rancune maligne creuse son lit, ne dit pas son nom. Ils prennent un air faussement détaché, se concentrent sur le rôle à jouer. Il redevient le professeur, elle redevient l'élève, sachant bien que le confort de leurs statuts respectifs n'a que le provisoire d'une solution de fortune. Qu'il faudra parler. Ou cesser de se voir." p. 176

"Dans la pièce, l'obscurité est faite. Les choses, prises par le soir, ont été emportées par la nuit." p. 185

"Il ignore d'elle tout ce qu'il faut savoir. Ses premiers gestes le matin, la buée qu'elle laisse sur le miroir de la salle de bains, l'empreinte sombre de ses pieds mouillés sur le carrelage, la route du front de mer, le drapé de son corps dans le lit de l'hôtel, le trou de sa tête dans l'oreiller vide, si elle prend une entrée ou un dessert, les heures du jour qu'elle n'aime pas, savoir si elle regarde son café avant de le boire, le spectacle de sa nudité, le bordel dans ses papiers, le bruit de son sèche-cheveux.
Il devrait faire une scène, briser son couple, trépigner, piétiner, se rouler par terre.

Il devrait écrire une longue lettre d'amour, d'engueulade, téléphoner, faxer, envoyer des fleurs, la joindre à son travail, laisser un mot sous l'essuie-glace.

Il n'en fait rien.
Il l'a déjà fait une fois, il ne renouvellera pas l'exploit." p.188