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(lu sur le lu)

30 juin 2006

Le destin d'Edouard

Escaliers de Chambord (Les)
Pascal Quignard

Gallimard
1989,

324 pages

ISBN : 2070716945

Le moins qu'on puisse dire de Pascal Quignard, c'est qu'il excelle dans l'art de dresser des portraits, et il ne faillit pas à son talent avec les Escaliers de Chambord   : "certaines qualités d'écriture [, qui] se reconnaissent notamment dans l'art du portrait ". [1]

Dans ce roman, ancien déjà, il retrace le parcours d'un collectionneur d'objets rares, au travers de ses passions : "Femmes et jouets, deux "passions concurrentes" mais d'intensité inégale pour le héros de ce roman, un collectionneur quadragénaire " [2] et de ses voyages incessants d'un pays à l'autre,"grand voyageur, le plus souvent inquiet ou troublé" [2].

Edward voyage et fuit le présent pour le passé où il espère trouver l'origine d'un souvenir douloureux sur lequel il n'arrive à mettre un nom qu'à la toute fin du livre, ce " secret que l'on veut découvrir à tout prix" .[3]

Désormais un peu plus familière de l'écriture de Quignard, je retrouve dans ce roman les thèmes qui lui sont chers, la musique, le voyage, les personnages à multiples facettes, les lieux d'habitation miroirs de la personnalité et de la vie de leurs habitants, l'enfance comme un puits de fraîcheur mais aussi source de douleur ; "On l'aura compris : les Escaliers de Chambord sont la figuration symbolique du destin d'Edouard; ils mènent à une chambre haute, à ce lieu oublié où l'adulte, traversant le "pont exigu", rejoint l'enfant" [3]. L'auteur explique d'ailleurs lui-même que : " Il était important de m'affronter à ce qui pesait sur moi : la généalogie paternelle dans Le Salon du Wurtemberg, et la lignée de ma mère venant de Flandres dans Les Escaliers de Chambord. Qu'il y ait davantage de psychologie et de romanesque dans ces romans vient de tous ces souvenirs familiaux, ces petits objets : les bonbons, les dinky toys... " [2]

La récurrence de ces thèmes n'empêche cependant en rien chaque histoire d'être différente des autres : "l'ignorance de ce que je suis, fait que j'écris toujours quelque chose de différent" [2], c'est Pascal Quignard qui le dit.

Cette histoire, donc, grave, grise comme le ciel flamand d'où Edward est originaire, nous plonge dans le monde sans scrupules des collecteurs de miniatures et nous fait partager tous les coups bas auxquels ils sont prêts pour acquérir la rareté convoitée : "Il engage une lutte à mort avec un ancien ami. Homme d'affaires à moitié japonais et à moitié sicilien, Matteo Frire." [1] . L'auteur va jusqu'à affirmer qu'il s'agit là de : "un roman "dur et angoissant sur le monde des collectionneurs" [3]

Ce que j'apprécie tout particulièrement chez le touche-à-tout qu'est Quignard, en plus de "la richesse émotionnelle du livre" [1] et de la perfection du style, c'est l'égal bonheur avec lequel il distille dicrètement ses connaissances de la musique, la peinture ou encore la culture des bonsaïs, une période de l'histoire, l'étymologie. Il paraît d'ailleurs qu'on parle fréquemment à son propos de "Erudition, préciosité, rareté " [2]. D'aucuns déclarent même que pour Pascal Quignard, "le savoir ne vaut toujours qu'en tant qu'il est dépassé" [2].

Et nul ne songera à contredire cette affirmation d'un auteur modeste, " il dit [en] avoir été surpris " [2], dont l'immense talent n'a pas fini de m'impressionner et de m'émouvoir.

Sources :

[1] : http://www.bibliomonde.net/pages/fiche-livre.php3?id_ouvrage=724


[2] : http://www.chez.com/pioum/Quignard.htm

[3] : http://www.amazon.fr/exec/obidos/tg/detail/-/books/2070716945/reviews/ref=cm_rev_more/171-0815170-2722636#3

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28 juin 2006

T = HSQ in nucleo

Les Désarrois de l'élève Törless

Robert Musil, 1906

Traduit de l'allemand par Philippe Jaccottet, 1960

Seuil, points n° R14, postface de Philippe Jaccottet, 251 p. ISBN 202002249-X

« C'est une vie que les mots ne cernent point et qui est pourtant ma vie ».

Robert Musil

S'il existait une bibliothèque des œuvres sulfureuses et ambigües à l'usage de ceux qui se sont découverts invertis et sont à la recherche de modèles littéraires*, certains pourraient y faire figurer Les Désarrois de l'élève Törless (cité ci-après T.). Si telle est une des réalités de ce roman, ce serait toutefois avoir une vision très restrictive des désarrois qui en sont l'objet que de les cantonner à cette connotation.

Et la vraie raison de cela, à mon avis, n'est pas que la « pédérastie » est « l'anomalie » dont Musil « se sente le plus éloigné » – pour citer les termes qu'il emploie dans le brouillon d'une lettre de 1906 (cf. postface, p. 242). Tout simplement, et sans qu'il y ait besoin d'explications ni de justifications, il semble clair à la seule lecture de ce livre que le but de Musil se situe bien au-delà : « On pourrait remplacer Basini par une femme, l'homosexualité par le sadisme, le fétichisme (...). J'estime que du problème intellectuel exposé et de l'atmosphère où il est situé pourraient résulter, selon les contingences, les choses les plus diverses ».

« Selon les contingences » : on entrevoit, déjà l'idée du sens du possible qui sera le fondement et la justification de l'Homme sans qualités (HSQ), en tant que livre et en tant qu'homme.

De cette supériorité de la possibilité sur la réalité, le lecteur est d'ailleurs averti d'emblée par le truchement de l'épigraphe, une citation de Maeterlinck : « A peine exprimons-nous quelque chose qu'étrangement nous le dévaluons. Nous pensons avoir plongé au plus profond des abîmes, et quand nous revenons à la surface, la goutte d'eau ramenée à la pointe pâle de nos doigts ne ressemble plus à la mer dont elle provient. Nous nous figurons avoir découvert une mine de trésors inestimables, et la lumière du jour ne nous montre plus que des pierres fausses et des tessons de verre ; et le trésor, inaltéré, n'en continue pas moins à briller dans l'obscur. »

***

Raconter l'histoire, ici, ce serait raconter l'Histoire.

Musil qualifia, ultérieurement, Reiting et Beineberg, héros de T, de « dictateurs d'aujourd'hui in nucleo » (Journal, 1937-1941, cf. postface, p. 248). « [Dis que tu es notre] bête sournoise, [notre] bête sournoise et vile », intiment ces deux-là à Basini, celui dont ils ont fait leur esclave, leur chose. Si le premier roman de Musil avertit, en effet, d'une façon qu'on a qualifiée de visionnaire dans sa prophétie du nazisme (cf. postface, p. 248), du danger à croire essentielle la seule question qui ne devrait jamais être posée : celle de savoir « si c'est un homme »**, il soulève aussi déjà, en contrepoint de cette non-question, la seule interrogation essentielle, celle de l'HSQ, comme de tout homme : comment vivre ?

***

C'est que, in nucleo, tout y est dans ce livre. Törless, c'est le petit (et à la fois grand) frère d'Ulrich, l'HSQ. On ne connaît que son nom comme d'Ulrich on ne connaît que le prénom – un symptôme, peut-être, de son « manque de qualités », suggère Roger Kimball dans son article « The qualities of Robert Musil ». Son histoire, comme celle d'Ulrich, est écrite sous le signe de la possibilité. Rien n'est sûr. Passe pour la religion, mais les mathématiques non plus. Qu'est-ce que les nombres imaginaires, qu'est-ce que la racine de -1, sinon une impossibilité – un moment de grâce – dans la théorie réelle-rationnelle d'une démonstration ?

«Törless se trouble parce qu'il découvre ce qui échappe à la parole, à la raison, au calcul : il devine que notre vraie vie est peut-être faite de ces fragments d'une autre vie insaisissables, et il s'effraie à l'idée que nous puissions les laisser échapper ; il découvre aussi que l'indicible se confond souvent avec l'innommable, que la sensualité ne se sépare peut-être pas de nos plus profondes expériences» - on ne saurait mieux exprimer que ne le fait ainsi Philippe Jacottet la teneur de ces désarrois (postface, p. 250).

Car, bien sûr, si tout possible, rien n'est absolument simple, ni possible à dire : «nothing about Musil is easy. (...) The critic John Simon noted that whatever Musil touched was or became difficult. Simplicity was not for him : in style , thought, or life», cite R. Kimball.

C'est qu'encore une fois, c'est d'inexprimable qu'il s'agit, et de désarrois qu'il faut expérimenter soi-même pour les entrevoir... « La grande affaire de Musil », résume aussi Jean-Pierre Cometti, « c'est le divorce du sentiment et de l'intellect ».

Et pourtant : une fois trouvée la frontière invisible « entre la vie qu'on vit et celle que l'on sent », qui fait que les choses deviennent simples, compréhensibles, Törless, à l'issue de sa crise, aboutit à une conclusion qu'on pourrait envier : « Je ne connais plus d'énigmes : les choses arrivent, voilà l'unique sagesse. »

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Notes

*Cette idée n'est pas nouvelle. Pour exemple, La Nouvelle Ada, Hachette littératures, Paris, 2002, p. 131. Pour un exemple de ce genre de bibliothèque, incluant T. : http://www.lambda-education.ch/content/menus/histoire/milieu.html, et la fresque historique passionnante proposée par ce site : « Regards sur l'amour entre hommes ». 

**D'après le titre du livre de Primo Levi.

Critiques citées

Jean-Pierre Cometti, « Robert Musil et le roman », dans « Les philosophes lecteurs », Fabula LHT (Littérature, histoire, théorie) n° 1, février 2006 : http://www.fabula.org/lht/1/Cometti.html

Roger Kimball, « The qualities of Robert Musil », The New Criterion, Vol. 14, No. 6, February 1996 : http://www.newcriterion.com/archive/14/feb96/musil.htm

Autres critiques

http://www.brothersjudd.com/index.cfm/fuseaction/reviews.detail/book_id/296/, avec les liens proposés

Posté par oliviacham à 23:11 - MUSIL - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

26 juin 2006

Le bruit de quelqu'un qui ne voulait pas faire de bruit

John Irving - Une veuve de Papier

titre original - A widow for one year

ISBN 2-02-041641-7

Editions du seuil, avril 1999

Collection points - 650 pages

Unanimement salué par la critique comme au moins aussi divertissant que Le monde selon Garp, Une veuve de papier a en effet de nombreux points communs avec celui-ci - même si personnellement je pense qu'il ne le vaut pas.


Dans Le monde selon Garp je trouve les personnages et l'analyse de leurs relations beaucoup plus approfondis, l'atmosphère angoissante beaucoup plus imprégnante, et l'histoire elle-même plus inattendue.


Une veuve de papier reste néanmoins un excellent ouvrage. Le fil de l'intrigue est on ne peut plus cohérent, les personnages très bien traités, et la progression du récit parfaitement orchestrée.


On trouve dans l'histoire des thèmes affectionnés par Irving: les prostituées, le rôle de l'écrivain, le rapport entre réalité et fiction, le lien Mère - Enfant, l'affection d'un homme envers une femme plus agée ...

L'organisation des chapitres est également très judicieuse: on s'attache successivement à chaque personnage (la plupart d'entre eux sont écrivains ou journalistes) à une période de sa vie, le récit étant à chaque moment narré de leur point de vue.

Ted, Marion, Eddie, Ruth, Hannah .... Autant de tranches de vie s'entrecoupant. Notons au passage l'entremélange de la "vraie vie" et des extraits des oeuvres des personnages (le matelas pneumatique rouge et bleu par ex.) : quand la réalité dépasse la fiction ...


Eté 1958.


Ted, un écrivain pour enfant, et son épouse, Marion (très belle femme) ont subi une tragédie: la mort de leurs deux fils (Tom et Tim). Marion ne s'en est jamais vraiment remise, trainant avec elle sa peine et son desespoir. Ted lui, boit et trompe sans vergogne son épouse - tourbillon de plaisirs charnels qui débutent invariablement par une séance de dessin.

Pour tenter de reconstruire leur couple ils ont eu une fille, Ruth - qui va commencer a grandir dans l'ombre de ses frères disparus. Fille unique partageant ses parents avec des fantômes, elle finira par connaître ses frères disparus mieux que ses propres parents.

Le couple de Ted et de Marion va très mal. Ted fait venir chez eux Eddie, un jeune de 16 ans, fils d'un prof d'anglais au pouvoir soporifique insoupçonnable, afin que celui-ci devienne officiellement son assistant. Le motif réel de cette venue est une manipulation de Ted qui est persuadé que sa femme va succomber aux avances d'Eddie - et qui compte monter un dossier à charge contre elle en cas de divorce afin de conserver la garde de Ruth. La relation amoureuse naît, presque incestueuse (Eddie ressemble à un des fils disparus et a 20 ans de moins que Marion).


Ete 1958, Marion a peur de perdre ceux qu'elle aime - de perdre une troisième fois un enfant, elle refuse donc de s'attacher à eux. Elle part après les oies sauvages et quitte mari, amant, maison et enfant.


Ruth devient écrivain à succes. Elle est anxieuse, n'a que de déplorables petits amis, joue au squash sans réussir - ultime défi - à vaincre son père à domicile. Ecriture. Ses romans, même proclamés comme purement imaginés, naissent forcément de quelque chose de vécu, au lecteur de trouver quoi.

Ruth se compromet dans les quartiers chauds d'Amsterdam (pour les connaisseurs: Oude Kerk - la vieille église - dans le quartier de la lanterne rouge) où elle fréquente le milieu des prostituées (celui-ci va contribuer à l'ui inspirer son prochain roman).


Elle rentre aux US, apprend le suicide de son père, se marie en dépit de la sentence d'une lectrice aigrie autoproclamée veuve pour les restant de ses jours.


Elle a un fils - et va découvrir la puissance de l'amour maternel. Le chagrin de la perte de l'être aimé va la rapprocher de sa mère. Mais elle restera veuve une année, puis repartira dans le monde.


Eddie quant à lui est devenu un écrivain moyen dans une vie moyenne. Attiré uniquement par les femmes plus agées il cultive l'amour de Marion de façon inlassable pendant trente ans -- jusqu'au retour de l'être aimé.


Honnêtement je ne suis pas du tout fan des romans qui parlent sentiments - c'est rarement traité de façon satisfaisante à mon goût (trop de pathos, trop de douceur etc).


J'appréhendais cette lecture, à tort au final car la plume d'Irving oscille entre le burlesque et le drame et multiplie les rebondissements, ce qui fait du récit un moment très agréable.


Courtes citations


Une nuit, alors qu'elle avait quatre ans et dormait sur la couchette inférieure de son lit gigogne, Ruth Cole fut réveillée par le bruit d'un couple en train de faire l'amour, buit qui provenait de la chambre de ses parents et qui lui parut tout à fait insolite. Elle relevait d'un gripe intestinale; à entendre sa mère faire l'amour, elle crut tout d'abord qu'elle était en train de vomir.

[...]

A la faible clarté de la lune, et à celle plus faible encore et incertaine de la veilleuse que son père avait installée dans la salle de bain, Ruth vit les visages pâlis des ses frères morts, il y en avait plein la maison, sur tous les murs. Les deux garçons s'étaient tués dans l'adolescence, longtemps avant la naissance de Ruth, longtemps même avant sa conception, et pourtant elle avait l'impression de connaître ces jeunes disparus bien mieux que son père ou sa mère.

[...]

Un enfant de quatre ans pousse  des cris perçants.

Ruth fut stupéfaite de la vitesse à laquelle le jeune amant de sa mère mit pied à terre; à vrai dire, il se dégagea de la femme et du lit avec un mélange de panique et de zèle si intense qu'on l'aurait cru propulsé - délogé par un boulet de canon.

Il dégringola sur la table de nuit, et, soucieux de dissimuler sa nudité, prit l'abat-jour de la lampe de chevet qu'il avait cassée. Dans cette situation, le fantôme parut à Ruth moins menaçant qu'elle ne l'avait jugé tout d'abord [...]

Sa mère, encore à quatre pattes sur le lit, manifesta une absence de surprise caractéristique; elle se contenta de considérer sa fillle avec une expression de découragement qui frisait le désespoir. Sans lui laisser le temps de crier une troisième fois, elle lui dit:"Ne hurle pas ma chérie. C'est Eddie et maman, c'est tout. Retourne te coucher."

Ruth Cole fit ce qu'on lui disait, et repassa donc devant les photos, qui lui semblèrent désormais plus fantômatiques que l'amant-fantôme de sa mère, chu et déchu. Tandis qu'il essayait de se cacher derrière l'abat-jour, Eddie avait oublié que l'objet, évidé à ses deux extrémités, offrait à Ruth une vue imprenable sur son sexe en décrue.


**


Si Ted réussit à finir la journée vivant, il le dut à l'exercice rigoureux et régulier qu'il s'imposait sur les courts de squash, et qui lui conféra un avantage inique. A quarante-cinq ans, il avait une bonne foulée. Il dépassa des rosiers sans casser son élan, et traversa une pelouse, laissant bouche bée un homme qui passait un aspirateur de piscine.

Il fut ensuite pris en chasse par un chien, fort heureusement petit et poltron: il suffit à Ted d'attrapper un maillot de bain de femme en train de sécher sur une corde à linge et de le lui faire claquer au nez pour mettre en déroute ce pleutre animal. Bien entendu, plusieurs jardiniers, bonnes et ménagères se mirent à lui hurler aux oreilles; celà ne l'empêcha pas d'escalader trois barrières et un mur de pierres assez élevé, en ne piétinant que deux parterres.

Et il ne put voir la lincoln noire de Mrs Vaughn couper le coin de Gin Lane vers south main street, où elle emboutit un panneau routier dans son acharnement. Ce fut par les fentes d'une palissad ede Toylsome Lane qu'il aperçut le véhicule d'un noir de corbillard filer parallèlement à lui. Ted traversa deux pelouses, une cour pleine d'arbres fruitiers et quelque chose qui ressemblait à un jardin japonais - où il marcha dans un bassin de poissons rouge peu profond, trempant ses chaussures, et son jean jusqu'au genou.

 

[...]

Mais elle ne l'avait pas vu, il venait de la semer.


Différents avis


http://perso.orange.fr/book-in.site/jiuneveuve.html

http://www.ratsdebiblio.net/irvingjohnuneveuve.html

http://rfl.ifrance.com/irving.html

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12 juin 2006

Le Diable se cache dans les détails

         

Robert Hasz - la Forteresse
Titre original : Végvàz, 2001
Chez Vivianne Hamy – Collection bIs
traduit du hongrois en 2002 par Chantal Philippe
ISBN 2-87858-229-2

Un gros coup de cœur pour ce récit se situant à mi-chemin entre le réel et l’onirique.   

L’époque et le pays où tout se déroule ne sont pas précisément identifiables.

On sait que c’est une période contemporaine : ça se passe après la course aux étoiles, les protagonistes sont en jean et pull-over etc. ; et on imagine volontiers un pays de l’Europe de l’Est : on y cuisine du poulet au paprika, le règne est celui d’un maréchal... (En fait, ex-Yougoslavie).

Dans ce pays imaginaire on a un accès à la mer. D’ailleurs, comme beaucoup d’images dans ce livre, ceci est utilisé de façon très symbolique puisqu’il évoque de façon récurrente l’évasion, l'incertitude des horizons et l’infini sans retour. L’image du miroir comme porte secrète (vers soi-même, le passé ou vers le cœur de l’énigme) est aussi régulièrement présente.    

 Mais peu importe de mettre un nom et une date précise c'est au final très secondaire.

L’auteur raconte l’histoire de Livius, brillant étudiant en lettres à l’université, orphelin de mère, confronté à l’hermétisme d’un père diplômé d’histoire (le lien présent-passé marque énormément le personnage) ainsi qu'à des secrets de famille révélés au fur et à mesure du déroulement du fil narratif.   

 Livius fréquente une famille du même village, dont deux filles, Cécilia et Antonia font naître en lui des sentiments plutôt flous. Leur mère, Maria-luisa, voit déjà en ce jeune homme un gendre responsable tandis que leur père, Fabrio, un marin bedonnant se pose comme une figure plus sensible et plus compréhensive – plus complice, une autre image paternelle.   

La  relation Père – fils est analysée de façon soignée. Le père biologique s’éloigne peu à peu tandis que le père affectif se rapproche.

De même les relations sentimentales sont délicatement décortiquées, l’image de la femme est tantôt celle de la mère (la mère tendre qui appartient au souvenir, la mère intimidante et fascinante de Cecilia et Antonia) tantôt celle de l’amante (la femme tendre, la femme révoltée) ou encore celle de la fille.

Livius abandonne l’université et demande à être mobilisé entre autre par besoin d’éloignement. Affecté d’abord à Negrov, il se trouve muté, 15 jours avant sa démobilisation, au sein d’une garnison isolée au bout du monde, dans une immense forteresse qui fait figure de piège.

Il n’a jamais rien vu de tel. Une discipline militaire réduite à sa plus simple expression, pas d’armes, des repas qui n’ont rien à voir avec les rations classiques.

Mais il y a quelque chose qui cloche.

La forteresse est Hors du monde, et Hors du temps, dirigée par un colonel dont l’obsession est d’obéir à l’Ordre dont personne ne connaît l’origine. Ennemis invisibles, dont on remet en cause l’existence, rêves et hallucinations ont comme sources, selon les explications et les théories que chacun élabore, soit Dieu, soit les Extraterrestres, soit l’ennemi qui diffuse un gaz neurotoxique.

Les souvenirs ressurgissent de façon soudaine et se mêlent au présent, créant une sorte de nouvelle réalité. Ici les hommes rêvent les yeux ouverts. On perd la notion du temps, on ne sait plus ce qui relève du rêve ou de la réalité, et la seule chose qui vous rattache à la vie devient justement le souvenir. Présent et Passé sont inextricablement emmêlés – une atmosphère parfois nostalgique, désespérée, ou encore résignée se dégage au fil de la lecture.

La forteresse semble être un tombeau, une expérience immense où ceux qui perdent pied entrent dans des délires paranoïdes et imaginent la dislocation du monde extérieur (sans doute comme reflet de ce qui se passe au sein de la forteresse).   

Une énigme. Là aussi l’image revient souvent. Voir ce qui se cache derrière. Le mur, les apparences, le miroir, le jardin, les portes, le bout du tunnel, l’horizon, la forêt, la montagne … autant d’inconnus revêtant le masque du quotidien et anesthésiant l’individu.   

Une fois le livre refermé, on reconstitue tout le puzzle et l’œuvre prend, avec un goût amer, une dimension sociale et politique, analogie pouvant facilement être faite avec les incertitudes des sociétés contemporaines.   

Certains personnages et l’idée de base (garnison hors du monde) rappellent le Diable Vauvert de Zamiatine (le cuistot Prudonoff fait penser au Mozart de la pomme de terre qu’on retrouve chez Zamiatine, le bègue Fedor rappelle le malheureux ivrogne-père-malgré-lui) des personnages tantôt truculents et pathétiques, mais en beaucoup plus noir et cruel chez Hasz.    

 Courtes (?) citations :

« Le maréchal était mort cette année-là. (…) Il était mort au début de l’été (…) la foule en sanglot dans les rues , les grandes personnes pleurant sur l’épaule l’une l’autre, la voix étranglée des journalistes à la télévision, la musique funèbre à la radio du matin au soir. Puis les funérailles grandioses, le regard assombri des chefs d’Etat étrangers, le cortège militaire, le cercueil sur un affût de canon. C’est tout un monde qu’on avait inhumé. »

« Et voilà, pensa Livius, comme tout était simple avec le recul. Trente secondes. Peut-être même pas. Il avait suffi de quinze secondes pour récrire son destin, tendre la main pardessus la table, prendre un stylo à bille dans la poche de l’employé stupéfait et apposer sa signature au bas de la demande manuscrite. C’est tout. Quinze secondes. Mais le plus dur restait à faire. 

Il n’attachait pas grande importance à l’opinion de son père, depuis que sa mère n’était plus, celui-ci ne s’intéressait qu’aux livres. Grecs et Romains. Perses et Phéniciens. Les Lycurgue et les Solon, les Xerxès et les Miltiade, bâtisseurs de cités et démolisseurs… Livius était pris de dégoût rien qu’en évoquant le bureau de son père, les innombrables volumes épais et poussiéreux qui envahissaient tout, le sol, la table, les étagères, le tapis même, en piles mouvantes telles des dunes dans le désert. Le seul point stable dans cette pièce semblait être son père, sa silhouette noire recroquevillée derrière le bureau, la tête soutenue par le bras gauche – le coude reposait sur la table -, saisissant les pages entre le pouce et l’index de la main droit afin de ne pas rompre le contact physique et mental avec les glorieuses chroniques des temps anciens. Il semblait être un douanier du passé, nommé par Dieu sait quelle impossible administration avec l’absurde mission de lire et de relire inlassablement les chroniques de l’histoire, d’être constamment sur le qui-vive, afin qu’aucun auteur redevenu depuis longtemps poussière, échappant aux yeux vigilants du présent, ne glisse en fraude entre les lignes jaunies une idée jusque là passée inaperçue. Non il n’avait rien à craindre de son père. Tout au plus marmonnerait il quelque chose sur l’irresponsabilité, l’ingratitude des enfants, peut-être hocherait il aussi la tête. Puis il passerait à autre chose. Il ne permettrait pas que la terne et décevante réalité jette en lui une ombre sur les idées du passé. »   

 
« Il n’y a pas très longtemps, papa Fabrio avait déclaré (…) que si le Seigneur avait créé la femme au coté de l’homme, c’est uniquement pour que celui-ci reste constamment vigilant. Afin que son esprit ne devienne pas paresseux. Que quelqu’un lui ouvre les yeux quand il croit que tout est parfaitement en ordre autour de lui. Puisque tout est issu du chaos et retournera au chaos. La paix ne peut être que transitoire. Il observait toujours le visage de la jeune fille. Ce n’est plus son visage, pensa-t-il. Ce n’est pas le visage que j’aimerais me rappeler. (…) Le visage anti-idéal d’Antonia. La déesse-enfant en colère. Mais qui est-elle en réalité ? »

" Le chef Prudonoff descendit de la caisse de pommes et s’engagea entre les tables. Avec sa veste blanche, ses bras légèrement écartés comme un ange aux ailes flétries et déplumées, son regard extasié sous la toque de cuisinier, et la démarche incertaine convenant à tout cela, ou plutôt le complétant, y mettant la dernière touche, sa gigantesque personne semblait parfaitement grotesque à Livius, il le trouva trop ridicule pour concevoir que personne n’éclatât de rire. A l’exception de Pungarnik qui ricanait d’un air goguenard à coté de lui, et de Blinka, encore que son visage trahît qu’il avait envie de hurler de rage.   

- Le Témoin est ici parmi nous, dit lentement le chef cuisinier, parmi vous. Il va nous dire ce que nous devons savoir, ce que la Compagnie des Elus sait déjà. Je demande au Témoin d’annoncer la parole ! Levez vous et témoignez !

Les hommes regardaient autour d’eux en clignant des yeux avec excitation, Livius cherchait aussi à voir de qui parlait le chef, quand celui-ci s’arrêta soudain devant leur table en pointant le doigt sur lui :   

- C’est à toi, lieutenant Livius Maxim, tonna-t-il, que je demande de témoigner du Jugement Dernier !

Tous les yeux se fixèrent sur lui. Le souffle coupé, il regardait le chef comme s’il le voyait pour la première fois.   

- Eh bien, ils t’ont repéré, lui souffla Pungarnik. »

Critiques de l’œuvre :   

 Fiche éditeur : http://www.viviane-hamy.fr/fiche-ouvrage.asp?O=90

Chronique de M. Clavel :

http://www.payot.ch/fr/nosLivres/nosRayons?payotAction=1&ean13=9782878581645

  Critique d’Alexie Lorca :

http://www.lire.fr/critique.asp/idC=42952/idR=217/idG=4

Posté par bunee à 14:55 - HASZ - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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