29 mai 2006
Interdite et impénétrable
La femme interdite
Delphine de Malherbe
Editeur(s) : Jean-Claude Lattès
Genre : roman contemporain
Date de Parution : 11/01/2006![]()
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Présentation : Broché
ISBN : 2709627035 - EAN : 9782709627030
243 pages
Voilà un livre qui n'a à ma connaissance pas fait la une des magazines ou autres émissions littéraires, à moins que je ne me trompe beaucoup. J'en ai entendu parler à la radio, aux petites heures, celles où l'on devrait dormir du sommeil des justes. Les sites habituels ne regorgent d'ailleurs pas non plus de commentaires.
Peut-être le sujet du livre explique-t-il cette discrétion. Pas très vendeur, l'impuissance féminine (et non : ce n'est pas la même chose que la frigidité...), sujet tabou s'il en est : "La société se régale à taire un drame qui touche des milliers de femmes." [1]
Delphine de Malherbe force le respect et l'admiration en nous livrant là sous forme de roman un témoignage particulièrement émouvant sur, selon ses propres mots, ce "handicap" qu'elle a vécu et finalement vaincu.
Et au-delà de l'histoire du parcours douloureux de la narratrice Lila, le livre est aussi une mine de vérités et de réflexions poussées sur l'amour, les rapports aux autres, la douleur, l'incompréhension, l'espoir, la violence de la vie : "D'habitude, les romans qui traitent de sexe, se résument à cela. Là, c'est un livre qui aide à vivre, comme un coffre à trésors chargé de mille bijoux qu'on a jamais fini de découvrir" [1].
Pas d'angélisme dans le style de l'auteure, non, elle préfère faire usage d'un humour décapant et d'une ironie salvatrice : "Le qu'en-dira-t-on, je méprise./ Le politiquement correct, je gerbe./ L'esprit de caste m'écoeure. Avec moi, la bonne composition se décompose et la bonne éducation se rééduque./ Le savoir, je l'ignore." [2] [a] . Lila fait du rentre-dedans.
Mais ce qu'elle ne fait pas, c'est de s'apitoyer sur son sort. Lila rit, Lila vit, Lila aime, Lila écrit, Lila espionne ses contemporains, Lila se nourrit de leurs travers, Lila est une jeune femme normale. Ne serait-ce ce problème qui la voit tituber de sommité médicale en grand ponte de la médecine : "Rentrée chez moi, je me suis débrouillée pour obtenir la liste des grands gynécologues, sexologues et autres spécialistes en la matière./ Un à un, ils ont décrété : faites une croix sur le sexe, mademoiselle, vous êtes impénétrable." [2] [b] . La guérison, lente, viendra finalement des soins d'un osthéopathe peu conventionnel qui rendra son corps à l'amour, au plaisir tel que Lila l'imagine, à la vie. Et pourtant, lui aussi commencera le traitement par un décourageant : " [...] rapport sexuel ne signifie pas pénétration." [2] [c]
Delphine de Malherbe raconte avec la pudeur nécessaire à un tel sujet et aussi la pincée de dérision indispensable pour en alléger la gravité, l'expérience des femmes qui souffrent en silence du mal apparemment bien commun et cependant rarement évoqué qu'est le vaginisme ; certains vont d'ailleurs même jusqu'à affirmer qu'il s'agit d' "un sujet jamais traité" [1] . Superbe. Il ne faut pas passer à côté de ce roman, même si le monde littéraire a semble-t-il choisi de ne pas faire la fête à ce livre au titre à double tranchant et qu'accompagne Une Petite Cantate de Barbara : " Ô mon amour ô ma belle/ Chante chante-la pour moi/ Cette petite cantate/ Que nous jouions autrefois" [2] [d] et [3]
Ah et pour ceux qui penseraient que La femme interdite est d'abord et surtout un roman de femme, la fin de la première citation ci-dessus devrait les détourner d'un préjugé trop hâtif : " [... un drame qui touche des milliers de femmes]. Et en toute logique, leurs hommes" [1]
Sources utilisées :
[1] http://www.alapage.com/-/Fiche/Livres/2709627035/?id=109661079689304&donnee_appel=REF00&sv=X_L
[2] La femme interdite, Delphine de Malherbe. Ed. JC Lattès
- [a] : p. 81
- [b] : p. 55
- [c] : p. 60
- [d] : p. 44
[3] http://fr.lyrics-copy.com/barbara/une-petite-cantate.htm
Autres sources :
16 mai 2006
Mémoire flottante, mémoires flottants, le monde flottant de la mémoire
Un artiste du monde flottant, 1986 (Whitbread Prize)
Kazuo Ishiguro
Presses de la Renaissance, 1987, traduit de l’anglais par Denis Authier, 10/18 n° 2121, 219 p.
ISBN 2264034971
L’idée a été formulée que le "roman japonais" (comme on dit le "roman russe") pouvait être détaché de ses origines pour devenir accessible à l’auteur de toute nationalité, et qu’il serait "contraire à la justice littéraire d’en réserver l’écriture aux seuls Nippons" (Mathieu Lindon, Libération).
D’après cette théorie, on pourrait imaginer des vrais et des faux romans japonais, avec toutes les variations possibles, vrais-faux et faux-vrais. Et il ne serait non plus ni étonnant ni prévisible que l’écrivain "britannique japonais" Kazuo Ishiguro se soit essayé audit genre. "Si l'homme a l'air japonais, on a bien affaire à un écrivain anglais", écrit Sean James Rose dans Lire. De toutes façons, l’auteur n’aime pas les catégories et considère un certain universalisme comme essentiel, en littérature comme en tout : “We’ve got to find out what’s happening in the rest of the world. Similarly with the literature. It’s no good anymore just going on about the difference between an upper middle classe Englishman and his lower middle class wife”, dit-il en reliant cette exigence artistique à la prise de conscience que la Grande-Bretagne (on pourrait - peut-être - généraliser à la vieille Europe) n’est plus "le cœur d’un Empire" (interview par Linda Richards, January Magazine, 2 juin 2000).
Un artiste du monde flottant est la promenade dans le labyrinthe en trompe-l’œil d’un maître en la matière : un peintre – mais un peintre qui a arrêté de peindre et qui a remisé ses toiles quelque part, hors de la vue. C’est maintenant la peinture de sa propre mémoire que Masuji Ono propose à notre attention, au lendemain de la deuxième guerre mondiale – la narration s’étend d’octobre 1948 à juin 1950. Le sujet, propice aux erreurs en votre faveur, aux déformations et aux compromis, est servi par un style tout en suppositions et "peut-être". Ishiguro, interrogé par Nermeen Shaikh pour Asia Source, précise d’ailleurs qu’on peut trouver dans sa lecture partielle de A la recherche du temps perdu de Proust, faite dans l’intervalle séparant ses deux premiers romans, l’origine du style fluide d’Un artiste du monde flottant : “It was a real revelation to me at the time because of things I was trying to do. It was a real revelation that you didn’t have to present like a solid scene followed by another solid scene, like in the theatre – which is more or less what I was doing in my first novel. That in fact you can actually mimic the fluidity of the mind, particularly when it’s remembering (…).”
Masuji Ono, fier de sa "capacité de camper sur la toile une scène que, pourtant, [il n’avait] entrevue que l’espace d’un instant" pourrait n’avoir bâti sa vie qu’en forme de château dans les airs. Mais il veut marier sa fille cadette et, pour cela, est très attentif à suivre les conseils de son aînée : sa conduite pendant la guerre pourrait en effet, d’après elle, constituer l’obstacle majeur au mariage. Au cours de la présentation officielle, Masuji se repent donc publiquement de l’engagement qui, en son temps, lui avait valu les honneurs ministériels… A l’époque, ç’avait été au prix du renoncement à la protection du maître qui l’avait initié au monde flottant (ukiyô) - un terme qui "ressortit originellement au vocabulaire du bouddhisme, où il désigne le caractère éphémère de la vie humaine, l’incertitude d’un monde où règnent l’impermanence, la précarité et la mortalité de toutes choses", explique Danielle Elisseeff.
L’ukiyô-e (image du monde flottant), qui cherche à saisir le fugace, la lumière d’une lampe, l’effet des lanternes s’allumant une à une en plongeant les alentours dans les ténèbres, Masuji s’en était donc détourné pour militer en faveur de la grandeur du Japon, par des tableaux d’inspiration nationaliste et militariste… Mais ces tentatives pour fixer ce qui flotte sont peut-être la seule réalité qui demeure, finalement. Le reniement après-guerre de ce pour quoi Masuji les avait reniées leur donne le dernier mot, c’est-à-dire le premier, comme il arrive souvent avec les titres.
Et si, de toutes façons, rien n’était vrai ? Si tout s’était répété sans même se distinguer ? Qu’est-ce qui différencie, au fond, les rapports de Masuji avec son élève Kuroda de ceux qu’il entretenait avec son maître, Mori-san ? Lui-même ne s’y retrouve plus : "il est possible, bien entendu, que Mori-san ne se soit pas exprimé exactement dans ces termes. A la réflexion, beaucoup de ces formules ressemblent fort à ce qu’il m’arrivait de déclarer moi-même à mes élèves". Les mêmes épisodes, comme la scène des tableaux brûlés, sont vécus plusieurs fois, dans des versions et par des personnes différentes ; on dirait que ces récurrences leur donnent un relief absolu qui permet de les saisir complètement, comme le ferait une caméra tournant autour d’un objet.
Le monde flottant est celui de la mémoire individuelle. Tel est le sujet, humain dans sa vanité, dans l’invention de sa propre réalité – peu important si, matériellement, les faits sont exacts ou non.
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1. Sources citées
"Sombrero japonais", Mathieu Lindon, Libération, 28 avril 2005
"Un anglais plus british que les autres", Sean James Rose, Lire, septembre 2001 http://www.lire.fr/portrait.asp/idC=37429&idTC=5&idR=201&idG=
Interview d’Ishiguro par Linda Richards, January Magazine, 2 juin 2000
http://www.januarymagazine.com/profiles/ishiguro.html
Interview d’Ishiguro par Nermeen Shaikh, AsiaSource, 3 mai 2006
http://www.asiasource.org/news/special_reports/ishiguro.cfm
"Images du monde flottant", article de Danielle Elisseeff
http://www.cndp.fr/revueTDC/893-72880.htm
2. Autres sources
"Oe and Ishiguro portray victims of mythology", article de Kevin Hodgson, Road to East Asia, A journal on contemporary East Asian literature in English, written by students of FC1750.06 at Founders College, York University, vol.2, no. 3, June-August, 1997 . L'auteur explique qu'une idéologie militariste fondée sur l'idée qu'un système politique avec un empereur tout-puissant fédérerait le peuple japonais et favoriserait son expansion se développa en réaction à la crise économique due à la dépression des années 1920. http://www.yorku.ca/iwai/three/kevinh.htm
"Figuring the Real: Ishiguro's When We Were Orphans", article de Brian Finney, California State University, Long Beach CA, http://social.chass.ncsu.edu/jouvert/v7is1/ishigu.htm
Entretien avec Kazuo Ishiguro, propos recueillis par Minh Tran Huy, Le magazine littéraire, avril 2006, n° 452
09 mai 2006
Le feu sous les cendres
Noces de cendres
Daniel Evan Weiss
Collection La Noire, Gallimard -rom., traduit de l'anglais américain par Marie-Lise Marlière, [1998]
304 pages sous couv. ill., 140 x 205 mm
ISBN 2070748863
Un récit haletant, une atmosphère pesante pour ce roman qu'on lit d'une traite. Un livre remarquable sur le sectarisme religieux de nos jours aux Etats-Unis et il y a quelques siècles en Europe pendant la tristement célèbre Inquisition. Kmell résume l'essence du roman dans son commentaire : "Même aux States, pays de liberté religieuse, cela [le mariage mixte] ne passe pas".[2]
Allison Pennybaker, WASP bon teint (comprendre White Anglo-Saxon Protestant, l'élite dominante aux USA) s'apprête à épouser Solomon Beneviste. Allison vient d'un milieu bigot, sa mère souhaite un mariage dans les formes. Solomon quant à lui ne s'oppose pas à l'idée d'un mariage chrétien puisque lui et Allison " s'aiment "cosmiquement, cataclysmiquement", parviennent à concilier leurs différences, ne tiennent pas tant aux rites que leurs proches" [3] et pourtant ils "seront victimes de la violence de la mémoire – défaillante ou exacerbée – des Hommes" [3]. Cette mémoire, violente, oui, c'est celle que va déterrer la mère de Solomon en partant à la recherche de ses ancêtres ; elle va patiemment reconstruire l'arbre généalogique d'une famille persécutée comme tant d'autres pour son judaïsme, pourchassée au cours des siècles, exilée, survivant tant bien que mal à ses cendres. Evidemment la conclusion de "Ce récit très noir, à deux voix" [3] sera à la mesure de la tension croissante du récit : " nous retrouvons [les personnages] carbonisés dans leur pavillon, un troisième corps avec eux " [2]
La quatrième de couverture parle d'une "tragi-comédie" [1], ce que je récuse. On est ici en plein drame, on ne sort pas indemne de ce roman qui pousse à réfléchir à l'intolérance, à la souffrance qu'engendre la différence, à l'hégémonie de la majorité bien-pensante qui peut tout se permettre au nom de la normalité et de la morale.
Et puis il me faut aussi dire mon étonnement de voir ce livre classé comme polar. Bien sûr, il y a enquête de Miriam Beneviste sur son passé, bien sûr le récit est parsemé de rapports de police pour nous aider à "comprendre les faits" [2], on parle même d'un "sabotage mené par l'entourage familial" [3] ; et pourtant, il me plaît de voir dans Noces de cendres autre chose qu'un thriller, notamment avec le travail d'information minutieux qu'a entrepris l'auteur sur l'Inquisition hispano-portugaise qu'il nous relate dans ses détails historiques et humains. C'est d'ailleurs en cela que le récit me rappelle La tunique d'infamie, le superbe roman de Michel del Castillo.
Daniel Evans Weiss affirme que "Je ne voulais pas écrire une histoire polémique" [3], on est bien d'accord. Ce qui ne l'empêche quand même pas de soutenir dans la même phrase que "La religion rend fous les gens normaux" [3]. Kmell confirme avec une certaine désinvolture : "Le sous-titre eut pu être "quand la religion s'en mêle"[2].
Alors ce roman, qu'est-il ? Pur polar, étude historico-religieuse du peuple juif, dénonciation du fanatisme religieux hélas toujours d'actualité, condamnation d'un système de valeurs tacitement accepté mais pas juste pour autant, provocation facile, simple lecture distrayante ? Sans doute un peu tout ça, comme semble bien le penser l'auteur qui déclare dans une phrase qui résonne comme une menace : "lorsque vous ne connaissez pas votre Histoire, tout peut arriver" [3]
Pour ma part, à mon niveau de lectrice avide de m'informer et de comprendre, je reste sur mes positions idéologiques et affirme à mon tour que si on peut au quotidien ne pas être toujours d'accord avec certaines vues entretenues par le judaïsme, on ne peut et on ne doit en revanche en aucun cas taire ou ignorer le grand drame que vit le peuple juif depuis des siècles d'incompréhension et d'intolérance. C.Q.F.D
Liens :
[1]http://www.gallimard.fr/Gallimard-cgi/Appli_catal/vers_detail.pl?numero_titre=010034296
[2]http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=12279#Message68732
[3]http://www.regards.fr/archives/1999/199906/199906cre06.html
08 mai 2006
Une virtuose de l'écriture
Plusieurs fois par moi
Raphaële Vidaling
Editions Grasset (28 août 2002)
280 pages
ISBN : 2246633915
Ma troisième tentative de lecture de ce roman a été la bonne. Deux fois, je l'avais commencé, deux fois, je l'avais laissé tomber plus ou moins au même endroit, la faute à quelques longueurs initiales qui laissaient mal augurer du talent de Raphaële Vidaling, une surdouée de l'écriture. Marianne Spozio parle d'ailleurs de "pirouettes verbales" [1]
Bref, l'obstination aidant, ou bien faut-il parler de persévérance ?, j'ai passé le cap de ces pages du début où la narratrice nous explique dans le détail comment elle devient membre d'un panel de consommateurs ; passé aussi les longues descriptions de recettes culinaires très personnelles pour finalement me laisser gagner par la virtuosité avec laquelle Raphaële Vidaling manie les mots ; elle a "La plume facile, le sens de la formule" [3]
Andréa Line, "une transposition" [1] de Raphaële Vidaling, est au chômage et partage son logement avec un colocataire dont elle ne sait rien sinon qu'il a l'art d'accommoder les restes pour cuisiner des plats divinements différents du rata quotidien, ce qui donne lieu aux longues pages déjà mentionnées sur la confection de ces plats étranges. A ce propos, noter que, non contente d'être l'auteure de ce premier roman insolite, R. Vidaling a commis un nombre appréciable de livres de cuisine [2].
Donc, Andréa qui aime affubler ses semblables de noms étranges, décide de nommer ce colocataire fantôme l'hqmn (l'homme qui me nourrit). Lorsque, en deuxième partie de roman, l'hqmn disparaît sans crier gare, Andréa le remplace par l'haqjj (l'homme avec qui je joue) en même temps qu'elle trouve un travail de nuit pour un institut de sondage auprès des consommateurs. Avec l'haqjj, Andréa va enfin trouver quelqu'un à la hauteur de ses exigences, quelqu'un avec qui jouer à ne pas se prendre au sérieux. D'après Spozio, Andréa va aller "jusqu'à se brûler le bout des ailes à ne pas vouloir frôler de trop près l'"haqjj" (l'homme avec qui je joue), séducteur et homme à femmes". [1]. Ce sera d'ailleurs leur perte à tous les deux puisque l'haqjj s'en retournera guerroyer dans son pays d'origine laissant Andréa " joue[r] à cache-cache avec ses sentiments, aligne[r] ses (jeux de) mots comme des bulles de savon dans un kaléidoscope d'autodérision." [1]
Au-delà de l'histoire du personnage décalé de Andréa Line, de ses rapports désastreux avec les autres ( "Problème insoluble. Ses semblables sont dissemblables" [1]), de ses péripéties facétieuses dans le monde du marketing ("elle peine à se couler dans le moule de notre société (de consommation)" [1] ), j'ai aimé dans ce premier roman l' auto-dérision partout présente d'une narratrice lucide qui connaît les limites de sa crédibilité. Opinion positive que ne partage apparemment pas la critique qui qualifie ce livre de " quête nombriliste" [3], et même de " roman [...] narcissique" [3]. Je persiste malgré tout à y voir une excellente lecture, une découverte dont je ne peux que me féliciter et que je recommande chaudement. Loin donc, du commentaire qui conclut : "Mis à part quelques jeux de mots et quelques réflexions, l'ensemble, qui relève quasiment du journal, est long et sans grand intérêt." [3]
[1] http://www.etnoka.fr/static/page/loisirs/avoir_alire/plusieurs_fois
[3] http://www.chapitre.com/frame_rec.asp?donnee_appel=MOTEUR&isbn=9782246633914
Et pour lire un extrait du roman :
http://www.edition-grasset.fr/chapitres/ch_vidaling.htm
07 mai 2006
Récipientaires
Récipients d'air
Valérie Rouzeau
Le temps qu'il fait - ISBN 2 86853 428 7 – Avril 2005
Superbe cadeau que nous fait là Valérie Rouzeau. Les poèmes de ce nouveau recueil sont d'une fantaisie lumineuse. Dans la résonance de ses souvenirs elle donne le pouvoir à ses mots d'aujourd'hui pour dire les moments forts ou tendres de ses jeunes années.
« En gaieté aujourd'hui à cloche-pieds hop hop hop »
Comme sait le dire Laurent Grisel sur son site http://poesieschoisies.net/ elle invente une grammaire, un nouveau vocabulaire -« Cachalot je me suis dit cachalot juché puis merle » p27
« Valérie Rouzeau est une inventrice -- elle invente différentes manières de ramener les expressions toutes faites et les rythmes enfantins dans la langue et de les compacter, ou de les élonguer, et de les varier, les réassembler ; elle est aussi l'inventrice d'un vers long très fortement rythmé, mesuré, l'équivalent d'une strophe, animé d'une vitesse et d'une allégresse qui défient toute idée de mort.
Et la recette est délicieuse, la poétesse qu'elle est, nous entraîne, ricochet après ricochet dans sa poésie qui parle d'enfance sans toutefois être infantile, et quand Jean Marie Perret sur son blog : http://noirsanssucre.vnunetblog.fr/bleudepaille/2005/08/valrie_rouzeau_.html , nous dit du poète qu'il est un récipientaire, « Sous l'énorme calembour du titre, une clé de cette poésie facile et compliquée, paisible et vive, alliant secrets calculs et jaillissements spontanés : le poète comme récipiendaire » il me plait de lui répondre que le lecteur aussi serait bien un peu récipientaire.
Valérie Rouzeau est née en 1967 et a décidé de vivre de sa poésie. Elle organise des ateliers de lecture, donne des lectures publiques et radiophoniques. Elle participe également à des revues littéraires. Ce dernier ouvrage date d'avril 2005 et est illustré de très beaux dessins de Vincent Vergone.
06 mai 2006
Certaines préfaces sont des bibles, certains les suivent à la lettre
AU DIABLE VAUVERT
suivi de ALATYR
Evgueni Zamiatine
Introduction, notes et traduction de Jean-Baptiste Godon
Éditions Verdier, collection "Poustiaki"
2005, isbn: 286432458X
Un article du Monde Des Livres du 28 avril 2006 nous signale, en titre, l'existence de « deux hérétiques chroniques ». À peine pense-t-on qu'un tel jugement ne peut être que le fait d'un orthodoxe maladif que nos yeux sont happés par le portrait des deux accusés, Evgueni Zamiatine et Marina Tsvetaeva.
Dans ces deux photos judicieusement choisies (même noir et blanc, même taille, même année 1925), ils évitent le face-à-face dans lequel la maquette les a placés en nous observant. Leurs visages sont deux angles immobiles et fixés sur un troisième, mouvant, notre regard, pour que se constituent cette rencontre et ce triangle improbables.
La lecture de ce même article révèle une autre relation, mais cette fois plus cachée, et forte de deux membres, qui ne sont pas, malgré tous les efforts de la mise en page pour nous le faire croire, Evgueni Zamiatine et Marina Tsetaeva. C'est un duo souterrain, et les noms des deux individus qui le composent n'apparaissent, eux, qu'une fois.
Le premier d'entre eux brille en lettres capitales à la fin de cette recension, puisqu'il s'agit de son signataire, Philippe-Jean Catinchi. Quant au second, il est perdu dans les minuscules de la fiche technique de Au Diable Vauvert, à la suite de l'indication « introduction, notes et traduction du russe »: il s'appelle Jean-Baptiste Godon.
Jean-Baptiste Godon s'embarrase de beaucoup de choses, comme de citer ses sources, par exemple. Ainsi, page 15, il écrit: « de son propre aveu, le citoyen Zamiatine souffre d'hérésie chronique ». « De son propre aveu », donc, ce que l'absence de guillemets du titre choisi par Jean-Philippe C. n'avoue pas.
Ce dernier emploie quand même les guillemets, dans son texte: 10 fois dans les 4 paragraphes qu'il consacre à Zamiatine (il dédie un seul paragraphe au texte de Marina Tsetaeva, Souvenirs). Mais cette utilisation des guillemets est assez étrange, car elle n'a jamais pour but de citer des passages de Au Diable Vauvert et de Alatyr, les deux textes de Zamiatine qui devraient normalement être commentés. Elle a plutôt pour objet , soit d'autres textes de Zamiatine, soit des commentaires faits sur lui et ses textes.
Surtout, les passages entre guillemets de l'article de Philippe-Jean C. se retrouvent tous dans la préface de Jean-Baptiste Godon. Par ordre apparition, on les trouvera dans son introduction page 23, page 23, page 10, page 23, page 10, page 12, page 17, page 18, page 18 et page 13.
À la limite, pourquoi pas. Philippe-Jean C. a peut-être tout lu Zamiatine et tout ce qui a été rédigé sur son compte. Sans doute, bien sûr, sinon, il aurait fait mention de quelque chose comme « selon Jean-Baptiste Godon », ce qui n'advient jamais, puisque le nom de ce dernier ne se trouve que dans une fiche technique.
Reste ce qui n'est pas entre guillemets et qui ne devrait pas, en toute logique, être l'oeuvre de quelqu'un d'autre que le journaliste. Le problème est que cela ne résiste pas à la comparaison. Par exemple, page 11, l'introducteur écrit: « de passage à Odessa, il assiste à la mutinerie du cuirassé Potemkine, épisode qu'il relatera 10 ans plus tard dans le récit Trois jours ». Quant au journaliste, voici ce qu'il nous affirme: « il assiste ainsi à Odessa en juin 1905 à la mutinerie du cuirassé Potemkine, qu'il relatera plus tard dans son récit Trois Jours ». Ou, page 10: « Zamiatine épouse la même année (1908): la carrière littéraire, l'ingéniérie navale et Lioudmila Oussova, une étudiante en médecine rencontrée à Saint-Pétersbourg sur les barricades de la révolution manquée de 1905 ». Dans Le Monde: « Incarcéré à l'issue de la révolution avortée de 1905 – il rencontre du reste sa future épouse, Lioudmila Oussova, jeune étudiante en médecine qui partage son idéalisme, sur les barricades ».
Bon, puisqu'on est déjà sur une limite, mettons-nous sur une autre: puisque Philippe-Jean C. a fait le choix de raconter la vie de Zamiatine plutôt que son texte, il n'avait peut-être comme unique source que Jean-Baptiste Godon. Cela ne l'empêchait pas de le citer, mais bon, rappelons-nous que nous sommes sur les limites.
Et il faut quand même faire justice à Philippe-Jean C., puisqu'il y a quand même deux ou trois moments où il s'intéresse au texte proprement dit, comme là: « Alatyr, contrée imaginaire dont le nom reprend la pierre magique des contes traditionnels, en épouse le ton et dévoile une humanité animale, craintive et sauvage(...) ». Le problème, c'est toujours Jean-Baptiste Godon, et page 21 cette fois: « (...) dans la ville reculée d'Alatyr dont le nom est aussi celui de la pierre légendaire des contes russes. Ce paradis originel est peuplé de bêtes craintives et sauvages (...) ».
On en revient donc à l'intuition du début: un orthodoxe respecte fidèlement sa bible, une préface...
Lien:
La critique du Monde: http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3260,36-765963,0.html
02 mai 2006
Le livre sans qualités
L' Homme sans qualités
Robert Musil
Vol. 1.- Paris, Seuil, Points Roman, 1995, 834 p. ISBN 2020238152.
Vol. 2.- Paris : Seuil, Points Roman, 1995, 1091 p. ISBN 2020238160.
Traduit de l’allemand par Philippe Jacottet
« Heureux celui qui peut dire lorsque, avant que et après que. »
Robert Musil
Telle est la puissance de ce livre qu’à peine les 1800 pages achevées (une lecture physique, faite d’efforts et de vagues, de pics et de creux), la chose qui apparaît incontestablement la plus urgente est de recommencer à la page 1 [1]. Celui qui craignait l’homme d’un seul livre [2] parce qu’un livre qu’on a lu et relu comprend tous les autres trouverait un adversaire de taille dans l’homme de L’Homme sans qualités (L’HSQ [3]), et d’autant plus que Musil y a « pour principe de choisir de minces coupes de vie qu’il modèle en profondeur et donne à sa description du monde une ampleur universelle » [4].
L’HSQ exerce sur son lecteur une alternance d’attraction et de répulsion qui mène à l’addiction. C’est de sa puissance de démonstration que ce livre tire ce pouvoir de séduction. La puissance dialectique qu’il déploie est immense : rares sont les livres qui proposent autant de théories au mot carré. Sa puissance performative – «quand dire c’est faire» – et poétique, quand écrire c’est être, est elle aussi exemplaire. Car l’HSQ, une fois qu’on a résolu l’énigme de son titre, se dévoile lui-même comme un livre sans qualités (LSQ).
Ulrich, homme sans qualités, est à l’image du monde qui l’entoure – sachant, c’est une des bases du récit, que Dieu, qui a créé le monde tel qu’il est tout comme il aurait pu le faire autrement, «est fort loin de [le] prendre à la lettre». Dans ce monde, Ulrich est un «homme du possible» : «ce qui importe pour lui dans une chose, ce n’est pas ce qu’elle est, mais une manière d’être accessoire, une quelconque addition.» C’est l’irréalisé, plus que la réalisation, qui l’intéresse ; et c’est bien ce qui l’empêche d’être quelque chose. Cet homme pétri de toutes les qualités n’en possède aucune, il ne se qualifie point. Il examine, analyse, réfléchit, ne choisit pas.
C’est en ce sens précis que H = L et que l’HSQ est un LSQ. Telle est la raison pour laquelle ce livre n’est pas resté inachevé : il est en vérité condamné à l’être, que le combattant en fût mort à l’écriture, ou non.
Oui, le sens de cette somme infinie se trouve au fond dans son inachèvement de principe, dans son inachevabilité… Il vérifie lui-même «ce fait étrange que tout ‘ce pour quoi il vaut la peine de vivre’ deviendrait quelque chose d’irréel, sinon d’absurde, sitôt qu’on chercherait à s’y absorber entièrement (…)» ; et ce que l’éditeur Rowohlt Verlag a pu déplorer en son temps – publier un livre impossible et boudé du public – est précisément ce que recherche aujourd’hui la nouvelle traduction française du même ouvrage. Au contraire d’une première édition partant du principe que «le roman n’était inachevé que par accident – la mort de son auteur – et qu’il était par conséquent possible de lui donner une fin et de se faire une idée du plan que Musil aurait lui-même suivi» [5], la nouveauté de la démarche réside dans sa fidélité à l’essence de l’HSQ. Elle cherche à restituer : «une œuvre ouverte, où, à partir d’un certain moment, il n’était plus concevable, ni même souhaitable, en profondeur, d’imposer une forme rigide, d’écarter telle variante au profit de telle autre» [6].
Exhumation de fragments et variantes jusque là apocryphes qui n’est pas sans rappeler la conception d’un autre fameux Livre… De fait, le LSQ est lui aussi, à l’image de la création qu’il décrit, un livre de tous les possibles : «nous devons découvrir en nous-mêmes la solution qu’il nous propose».
L’HSQ : on croirait à en lire le titre que c’est seulement «ni avec», mais c’est aussi «ni sans».
[1] Ce qui correspondrait d’ailleurs au vœu même de Musil, cité par Béatrice Commengé, Le matricule des anges, janvier 2005, n° 59 : http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=20874
[2] Thomas d’Aquin.
[3] «Les abréviations correspondant si bien à ce siècle dernier», Septembresans, «L’homme sans», sur Zazieweb, le 11 juillet 2005 : http://www.zazieweb.fr/site/lecture.php?numLivre=11711&numCommentaireParent=19187&readonly=true
[4] R. Musil, texte de présentation, 1938.
[5] Jean Blain, « Une nouvelle version de Musil », Lire, novembre 2004,
http://www.lire.fr/critique.asp/idC=47552/idR=218/idG=4
[6] Ph. Jacottet, postace du traducteur.
Et un site sur Robert Musil, en anglais : http://www.xs4all.nl/~jikje/