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(lu sur le lu)

06 mai 2006

Certaines préfaces sont des bibles, certains les suivent à la lettre

AU DIABLE VAUVERT

suivi de ALATYR

Evgueni Zamiatine

Introduction, notes et traduction de Jean-Baptiste Godon

Éditions Verdier, collection "Poustiaki"

2005, isbn: 286432458X

    Un article du Monde Des Livres du 28 avril 2006 nous signale, en titre, l'existence de  « deux hérétiques chroniques ». À peine pense-t-on qu'un tel jugement ne peut être que le fait d'un orthodoxe maladif que nos yeux sont happés par le portrait des deux accusés, Evgueni Zamiatine et Marina Tsvetaeva.

    Dans ces deux photos judicieusement choisies (même noir et blanc, même taille, même année 1925), ils évitent le face-à-face dans lequel la maquette les a placés en nous observant. Leurs visages sont deux angles immobiles et fixés sur un troisième, mouvant, notre regard, pour que se constituent cette rencontre et ce triangle improbables.

    La lecture de ce même article révèle une autre relation, mais cette fois plus cachée, et forte de deux membres, qui ne sont pas, malgré tous les efforts de la mise en page pour nous le faire croire, Evgueni Zamiatine et Marina Tsetaeva. C'est un duo souterrain, et les noms des deux individus qui le composent n'apparaissent, eux, qu'une fois.

    Le premier d'entre eux brille en lettres capitales à la fin de cette recension, puisqu'il s'agit de son signataire, Philippe-Jean Catinchi. Quant au second, il est perdu dans les minuscules de la fiche technique de Au Diable Vauvert, à la suite de l'indication « introduction, notes et traduction du russe »: il s'appelle Jean-Baptiste Godon.

    Jean-Baptiste Godon s'embarrase de beaucoup de choses, comme de citer ses sources, par exemple. Ainsi, page 15, il écrit: « de son propre aveu, le citoyen Zamiatine souffre d'hérésie chronique ». « De son propre aveu », donc, ce que l'absence de guillemets du titre choisi par Jean-Philippe C. n'avoue pas.

    Ce dernier emploie quand même les guillemets, dans son texte: 10 fois dans les 4 paragraphes qu'il consacre à Zamiatine (il dédie un seul paragraphe au texte de Marina Tsetaeva, Souvenirs). Mais cette utilisation des guillemets est assez étrange, car elle n'a jamais pour but de citer des passages de Au Diable Vauvert et de Alatyr, les deux textes de Zamiatine qui devraient normalement être commentés. Elle a plutôt pour objet , soit d'autres textes de Zamiatine, soit des commentaires faits sur lui et ses textes.

    Surtout, les passages entre guillemets de l'article de Philippe-Jean C. se retrouvent tous dans la préface de Jean-Baptiste Godon. Par ordre apparition, on les trouvera dans son introduction page 23, page 23, page 10, page 23, page 10, page 12, page 17, page 18, page 18 et page 13.

    À la limite, pourquoi pas. Philippe-Jean C. a peut-être tout lu Zamiatine et tout ce qui a été rédigé sur son compte. Sans doute, bien sûr, sinon, il aurait fait mention de quelque chose comme « selon Jean-Baptiste Godon », ce qui n'advient jamais, puisque le nom de ce dernier ne se trouve que dans une fiche technique.

    Reste ce qui n'est pas entre guillemets et qui ne devrait pas, en toute logique, être l'oeuvre de quelqu'un d'autre que le journaliste. Le problème est que cela ne résiste pas à la comparaison. Par exemple, page 11, l'introducteur écrit: « de passage à Odessa, il assiste à la mutinerie du cuirassé Potemkine, épisode qu'il relatera 10 ans plus tard dans le récit Trois jours ». Quant au journaliste, voici ce qu'il nous affirme: « il assiste ainsi à Odessa en juin 1905 à la mutinerie du cuirassé Potemkine, qu'il relatera plus tard dans son récit Trois Jours ». Ou, page 10: « Zamiatine épouse la même année (1908): la carrière littéraire, l'ingéniérie navale et Lioudmila Oussova, une étudiante en médecine rencontrée à Saint-Pétersbourg sur les barricades de la révolution manquée de 1905 ». Dans Le Monde: « Incarcéré à l'issue de la révolution avortée de 1905 – il rencontre du reste sa future épouse, Lioudmila Oussova, jeune étudiante en médecine qui partage son idéalisme, sur les barricades ».

    Bon, puisqu'on est déjà sur une limite, mettons-nous sur une autre: puisque Philippe-Jean C. a fait le choix de raconter la vie de Zamiatine plutôt que son texte, il n'avait peut-être comme unique source que Jean-Baptiste Godon. Cela ne l'empêchait pas de le citer, mais bon, rappelons-nous que nous sommes sur les limites.

    Et il faut quand même faire justice à Philippe-Jean C., puisqu'il y a quand même deux ou trois moments où il s'intéresse au texte proprement dit, comme là: « Alatyr, contrée imaginaire dont le nom reprend la pierre magique des contes traditionnels, en épouse le ton et dévoile une humanité animale, craintive et sauvage(...) ». Le problème, c'est toujours Jean-Baptiste Godon, et page 21 cette fois: « (...) dans la ville reculée d'Alatyr dont le nom est aussi celui de la pierre légendaire des contes russes. Ce paradis originel est peuplé de bêtes craintives et sauvages (...) ».

    On en revient donc à l'intuition du début: un orthodoxe respecte fidèlement sa bible, une préface...

Lien:

La critique du Monde: http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3260,36-765963,0.html

Posté par septembravec à 21:23 - ZAMIATINE - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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